« Ils viennent chercher la consolation » : au mont Athos, le pèlerinage intérieur des soldats ukrainiens

Le chauffeur de camion Lubomir Robich a eu la jambe arrachée dans l’explosion de son véhicule.
LTD/Alexandros Kottis

Le chauffeur de camion Lubomir Robich a eu la jambe arrachée dans l’explosion de son véhicule.
LTD/Alexandros Kottis
L’espoir réside dans un murmure. Le front posé contre l’icône de la Vierge, Vasyl Veliura répète inlassablement les mêmes prières dans le silence du monastère grec d’Iviron. « Aidez à nous libérer, protégez-nous », chuchote l’homme prosterné sous le regard placide des apôtres. À 2 000 kilomètres du front ukrainien, ce soldat de 42 ans cherche, loin du bruit de la guerre, une issue aux tourments incessants qui l’habitent.
Ce besoin l’a conduit au mont Athos, péninsule monastique du nord de la Grèce et foyer spirituel de la religion orthodoxe. Considéré par les fidèles comme « le jardin de la Vierge », ce territoire de 330 kilomètres carrés interdit aux femmes abrite 20 monastères, des dizaines de sanctuaires et 2 000 moines.
Depuis un an, il sert également de refuge aux soldats ukrainiens en quête de paix intérieure. Le temps d’une retraite de quatre jours organisée par le centre religieux Archange de Lviv, Vasyl Veliura a délaissé son treillis pour un habit de pèlerin d’un genre particulier. « Tout s’écroulait à l’intérieur de moi, et j’avais énormément de douleur dans l’âme, confie-t-il. Je voulais que cette douleur s’apaise un peu. »
Encadré par quatre prêtres ukrainiens, il a, avec 24 frères d’armes sélectionnés selon des critères médicaux et psychologiques, traversé en bus les frontières le conduisant à la « Sainte Montagne » où il s’adonne à la prière et au recueillement. Un programme financé par des dons privés et organisé par les centres orthodoxes d’Ukraine pour venir en aide à une population lessivée par la guerre. Selon Kiev, 60 % des soldats ukrainiens pourraient souffrir de troubles psychiques.
« Quand l’invasion russe a commencé, j’ai immédiatement pris les armes, retrace fièrement celui qui avait déjà combattu en 2015 et 2016. Et je suis tout de suite allé défendre mon pays. » Mais au printemps 2022, Vasyl Veliura est capturé à Popasna, petite ville du Donbass. Il passe ensuite de longs mois en prison en Russie. « Les Russes nous torturent, témoigne-t-il. Ils disaient qu’on devait se soumettre à eux, servir et obéir. Dans leur tête, ils veulent tout prendre, toute l’Ukraine. » Ses mots racontent les sévices. Ses silences disent la souffrance toujours présente.
Alertes en temps réel sur les informations économiques majeures.

Comme lui, de nombreux soldats souffrent d’un stress post-traumatique, conséquence de leur expérience des combats ou de leur captivité. D’autres sont mutilés, estropiés. Comme Lubomir Robich, qui a dû être amputé de sa jambe droite. Envoyé à Koupiansk, à l’est de Kharkiv, ce chauffeur de camion s’est retrouvé au milieu des tirs.
« Le véhicule a explosé, on a tous été projetés, décrit mécaniquement cet homme de 39 ans. L’un des gars est mort. Tout s’est envolé, mon gilet pare-balles, mon casque. Ma jambe a été arrachée. » Il est envoyé à l’hôpital. « Il y avait 99 % de chances que je ne passe pas la nuit, affirme-t-il. Mais, grâce à Dieu, beaucoup ont prié pour moi. Et j’ai survécu. »
Pour tous ces militaires exténués, la foi agit comme un remède. Dans leurs prières individuelles comme dans les recueillements collectifs, les confessions, la célébration des reliques et la dévotion aux icônes apaisent leurs esprits. « Ils viennent chercher la consolation, assure le prêtre grec Theophilos, qui les accueille. Il y a des choses que notre esprit a du mal à comprendre, à digérer. C’est là que s’ouvre un autre chemin, celui du cœur, et l’homme essaie de concevoir l’inconcevable d’une autre façon. »
Avant les premières lueurs du jour, le religieux bénit chacun des soldats, qui défilent un à un en ordre militaire, éclairés par la seule lumière d’une bougie. Le groupe suit ensuite le rythme immuable et ancestral des liturgies, lesquelles commencent à l’aube et se terminent au coucher du soleil.
Le pèlerinage religieux offre également l’occasion à ces hommes de s’imprégner de la nature et de renouer avec leurs sens. Ils prennent de longs moments pour contempler cette montagne qui plonge dans la mer, les monastères nichés à flanc de falaise.
« Le calme et la sérénité prédominent au mont Athos, pose Vassili Prous, un théologien ukrainien installé à Thessalonique. C’est aussi une belle nature et une architecture, et des gens, qui permettent aux Ukrainiens de sortir au moins un instant de leur réalité pour se reposer physiquement et spirituellement. »
Ludomir Robich, le soldat amputé, confirme : « C’est vrai, ce que l’on dit : ici, on guérit. C’est une vraie guérison psychologique et spirituelle. Tu ressens la paix en toi. »
À lire également
Aussi apaisante soit-elle, cette parenthèse spirituelle ne survit pas longtemps à la réalité de la guerre. Kiev mobilise largement ses effectifs militaires. Plusieurs des soldats du mont Athos pourraient rapidement être rappelés sur le front. Selon le Center for Strategic and International Studies, près de 100.000 soldats ukrainiens sont morts au combat.