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Energie et Industrie

La géopolitique des métaux : mythe ou réalité ?

Photo de Julien Gouesmat

Julien Gouesmat

Publié le 27 janvier 2026 à 07:05

Métaux critiques : de quoi l'année 2025 était-elle le nom ?

Métaux critiques : de quoi l'année 2025 était-elle le nom ?

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DÉMINAGE (1/7). Dans ce premier épisode de notre série de correspondance, Jean-Wilfried Diefenbacher et Didier Julienne discutent de la pertinence d’une approche géopolitique des métaux.

Embargo chinois sur les terres rares, investissements américains dans des industriels miniers, accord entre Kiev et Washington sur les ressources du sous-sol ukrainien… 2025 aura amené son lot d’événements géopolitiques en lien direct avec le secteur minier, au point de démocratiser l’expression « diplomatie des métaux ».

Au cours de leur discussion interposée, Jean-Wilfried Diefenbacher et Didier Julienne sont revenus sur cette forme de géopolitique. Si tous deux observent une course des puissances étatiques dans le secteur, leur analyse de 2025 diverge. À la différence de son interlocuteur, pour Didier Julienne, l’année écoulée ne marque pas un tournant mais n’est que la conséquence des décennies précédentes. À quel point les droits de douane de Trump ont-ils influencé les politiques minérales de Pékin ? À chacun sa réponse.

LA TRIBUNE - Dans son ouvrage, La guerre du métal, aux éditions Hermann, M. Diefenbacher évoque pour 2025 une année « particulièrement significative. Elle restera dans l’histoire comme celle d’un tournant ». Partagez-vous ce constat ? De quoi ce tournant serait-il le nom ?

DIDIER JULIENNE - Non, je ne partage pas ce constat, car si à notre époque la géopolitique est à la mode, nous devons séparer les grands événements des effets secondaires. Or, il y a eu trois grands actes géopolitiques métallurgiques et miniers au cours des dernières années.

Le premier acte est la politique chinoise, dont je dénonçais déjà les effets au début des années 2000 puis devant l’Institut de France en 2012. Le deuxième acte fut, en 2009, la nouvelle doctrine minière indonésienne interdisant l’exportation de minerais pour industrialiser le pays, et à propos de laquelle je mettais en garde la Nouvelle-Calédonie en 2012. Depuis, Djakarta a accueilli des usines chinoises au pied de ses mines et ce modèle a révolutionné le marché du nickel. Le troisième acte, en 2022, est l’invasion de l’Ukraine avec pour conséquence que, dans une guerre, tous les métaux deviennent stratégiques. En 2025, l’un des impacts secondaires de ce drame est la question entourant la plus forte demande de métaux du secteur militaro-industrielle.

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Nous redécouvrons que les métaux sont aujourd’hui ce que le charbon fut au XIXe siècle
Jean-Wilfried Diefenbacher

JEAN-WILFRIED DIEFENBACHER - 2025 marque le moment où la guerre du métal devient visible pour tous. Jusqu’ici, la dépendance aux métaux critiques restait un sujet d’experts, cantonné aux cercles industriels ou diplomatiques. En 2025, elle éclate au grand jour : restrictions chinoises sur le gallium, le germanium ou le dysprosium, conflits armés autour du cobalt en République démocratique du Congo, arrêts temporaires de sites industriels européens faute d’approvisionnement.

Jean-Wilfried Diefenbacher, associé chez ONDRA et auteur de La guerre du métal aux éditions Hermann.
Jean-Wilfried Diefenbacher, associé chez ONDRA et auteur de La guerre du métal aux éditions Hermann. (Crédits : DR)

Ce tournant est celui de la fin d’une illusion : celle d’un monde post-industriel dans lequel l’énergie, la technologie et la transition écologique seraient découplées des ressources physiques. Nous redécouvrons que les métaux sont aujourd’hui ce que le charbon fut au XIXᵉ siècle et le pétrole au XXᵉ : le socle matériel de la puissance. 2025 est donc l’année où l’on comprend, parfois brutalement, que la transition énergétique est aussi une transition minière, et qu’elle s’inscrit dans des rapports de force internationaux très concrets.

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Un événement joue ici le rôle de déclencheur politique et symbolique : la guerre des tarifs lancée par l’administration américaine au printemps 2025. En avril et mai, Washington annonce une nouvelle vague de droits de douane massifs sur les produits chinois. Pékin réplique en deux temps. D’abord par une hausse de ses propres tarifs, systématiquement calibrée juste en dessous des annonces américaines, dans une logique de riposte maîtrisée. Mais surtout, par une réponse beaucoup plus stratégique : des restrictions ciblées sur l’approvisionnement en terres rares et en minéraux critiques à destination d’entreprises américaines implantées dans la South Belt – c’est-à-dire majoritairement dans les États du Sud et du Midwest, cœur du socle électoral de Donald Trump.

Ce choix n’est pas anodin. Il marque la redécouverte assumée de la géostratégie : l’utilisation des chaînes d’approvisionnement comme levier de pression politique intérieure et extérieure. Il rappelle une réalité essentielle que les économies occidentales avaient oubliée : sécuriser l’accès aux métaux ne suffit pas, il faut sécuriser l’ensemble de la chaîne, de la mine au produit fini. Sans cela, la souveraineté économique reste un mot creux, et la transition énergétique une promesse fragile.

Quant aux restrictions de la Chine sur certaines exportations de métaux, il n’y a là rien de nouveau.

Didier Julienne

DIDIER JULIENNE - Contrairement à ce qui est généralement affirmé, le conflit armé en République démocratique du Congo n’a rien à voir avec la production de cobalt. La réalité est que ce conflit est ancien et situé dans la région orientale de la RDC aux frontières avec l’Ouganda, le Burundi et le Rwanda. C’est autour des mines d’or artisanales que la situation est difficile. Ces mineurs artisanaux sont rançonnés, parfois tués, afin que l’or quitte ces lieux de production dans les mains des rebelles, qu’il franchisse illégalement les trois frontières pour atterrir dans les comptoirs de négoce des trois pays voisins. Ces derniers ont peu de mines et exportent pourtant chaque année plusieurs dizaines de tonnes d’or d’origine congolaise vers Dubaï. C’est ce trafic aurifère à l’est du pays qui permet aux bandes armées d’échanger cet or illégal contre des équipements et des armes et de ne prospérer qu’en RDC orientale.

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À plus de 1 000 kilomètres de cette région, au point le plus au sud de la RDC, à proximité de la frontière avec la Zambie, sont produits pacifiquement par des entreprises internationales le cuivre congolais avec son métal mineur le cobalt. Le cobalt n’est pas un « minerai de sang » : il n’y a ni contrebande, ni conflit, ni financement de bande armée. L’affirmation qu’il existe des conflits armés autour du cobalt en République démocratique du Congo est donc parfaitement fausse. Elle n’est que le fruit de la désinformation protéiforme qui s’est infiltrée dans de nombreux médias par la propagation de la fake news des « métaux rares ».

Didier Julienne est auteur de nombreux rapport et ancien dirigeant d’entreprises du secteur des métaux.
Didier Julienne est auteur de nombreux rapport et ancien dirigeant d’entreprises du secteur des métaux. (Crédits : DR)
L’accident des tarifs douaniers états-uniens n’est à mes yeux qu’une péripétie dans la longue marche de la transition énergétique.

Quant aux restrictions de la Chine sur certaines exportations de métaux, il n’y a là rien de nouveau. Je me souviens qu’en 1995 ma société importait du palladium chinois que nous destinions aux catalyseurs de la dépollution automobile. Du jour au lendemain, ce contrat s’est arrêté après que mon correspondant chinois ai reçu l’ordre du Politburo pékinois de cesser cette activité. Mais nous savions comment gérer cette pénurie temporaire, parce que nous étions prévoyants et prudents. L’accident des tarifs douaniers états-uniens n’est à mes yeux qu’une péripétie dans la longue marche de la transition énergétique. La Chine a compris dans les années 1990 qu’elle serait toujours techniquement en retard sur l’Occident si elle continuait de copier nos produits. Il lui fallait innover, provoquer des ruptures technologiques, telles que celles constituant la filière de la voiture électrique. Et naturellement ces ruptures nécessitent de remplacer les hydrocarbures par les métaux.

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Il a été plus simple de formuler et mettre en œuvre cette Doctrine minière Métallurgique et industrielle nationale chinoise puisque son élite a été formée à la compréhension de son chemin technologique. En effet, après avoir pratiqué l’intelligence économique des ressources naturelles en Chine, je constatais qu’à Pékin, contrairement à l’Occident, les Présidents et Premiers ministres chinois reçurent une formation d’ingénieur. C’était le génie mécanique de 1993-2003 avec le président Jiang Zemin et le génie électrique avec son Premier ministre Zhu Rongji ; l’hydroélectrique de 2003-2012 avec Hu Jintao alors que son Premier ministre Wen Jiabao était géologue ; depuis 2012 à ce jour, Xi Jinping est un chimiste des procédés et connaît l’agriculture. Cette chronologie universitaire correspond aux étapes industrielles réussies du pays : centrales électriques, hydroélectricité, géopolitique minière et énergétique, chimie des procédés, agroalimentaire… Autant de Solidarités Stratégiques sécurisées par la Chine grâce à une idée puissante : la sécurité est un bien public que le marché ne peut ni garantir ni procurer.

Le tournant est donc industriel et stratégique : l’année où la vulnérabilité des chaînes de valeur apparaît au grand jour.
Jean-Wilfried Diefenbacher

Dernière pièce du puzzle, la Chine nous fait comprendre depuis 25 ans qu’au-delà des chicaneries actuelles sur des livraisons de quelques métaux, elle continuera d’en consommer plus au fur et à mesure qu’elle abandonnera les hydrocarbures. Depuis 25 ans nous savons que nous devons nous en procurer par nous-mêmes.

JEAN-WILFRIED DIEFENBACHER - Les tensions sur les ressources minérales s’inscrivent dans le temps long. L'année 2025 n’en constitue pas le point de départ, mais le moment de leur cristallisation. Ce qui relevait jusqu’ici d’analyses spécialisées devient perceptible pour l’ensemble de l’économie : restrictions d’exportation, ruptures d’approvisionnement, arrêts de chaînes de production. Les dépendances, longtemps abstraites, deviennent opérationnelles. Le tournant est donc industriel et stratégique : l’année où la vulnérabilité des chaînes de valeur apparaît au grand jour.

DÉMINAGE. Une correspondance métallique.
LISTE DES ÉPISODES :

INTRODUCTION

ÉPISODE 1. Dans le monde métallique, de quoi l'année 2025 était-elle le nom ?

ÉPISODE 2. Y a-t-il une guerre du métal ?

ÉPISODE 3. Y a-t-il dans le monde des métaux rares ?

ÉPISODE 4. Si les terres rares ne sont pas rares, comment expliquer leur convoitise ?

ÉPISODE 5. Groenland, fonds marins… Allons nous miner des lieux difficiles ?

ÉPISODE 6. La transition énergétique nécessitera-t-elle tant de minerais ?

ÉPISODE 7. L’Etat a-t-il un rôle à jouer dans les matières premières minérales ?

Julien Gouesmat

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