Y a-t-il vraiment une guerre des métaux ?

Dans ce deuxième épisode de correspondance métallique, les deux auteurs s'interpellent sur la pertinence du terme "guerre".
La Tribune

Dans ce deuxième épisode de correspondance métallique, les deux auteurs s'interpellent sur la pertinence du terme "guerre".
La Tribune
Au cours de leurs premiers échanges autour de la place qu'occupe l'année 2025 pour le secteur des métaux, Didier Julienne et Jean-Wilfried Diefenbacher ont interrogé l'approche géopolitique des métaux. Dans le prolongement de ces discussions, au cours de ce deuxième épisode, les deux auteurs en arrivent à un terme cher à leur cœur : la guerre des métaux. Pour Jean-Wilfried Diefenbacher, banquier d'affaires et associé chez Ondra, le terme renvoie au nom de son ouvrage, publié en octobre aux éditions Hermann. Pour Didier Julienne, l'expression est depuis longtemps « galvaudée ». Si La Tribune a parfois repris ce terme dans des titres, l'ancien dirigeant de nombreuses entreprises de métaux a également signé dans nos colonnes en novembre une chronique intitulée « Il n’y a pas de guerre des terres rares ».
Les débats, ici resserrés autour des métaux, ne sont pas sans faire écho aux controverses sur la pertinence du terme de guerre commerciale. Partisans de son usage et critiques continuent de s'écharper sur la question, alors qu'une troisième émerge autour du concept de « weaponization », c'est-à l'arsenalisation de secteurs ou d'outils économiques, leur transformation en arme.
Vous reprochez régulièrement l’usage du terme « guerre des métaux » ou « guerre des terres rares ». En quoi le terme n’est-il pas pertinent à vos yeux, alors que les terres rares ont occupé, cette année, une place importante dans le conflit sino-américain ?
DIDIER JULIENNE - Le mot guerre est ici largement galvaudé, à croire que l’on ne sait plus ce qu’elle est vraiment. De fait, je n’ai vu aucune armée de grandes puissances s’avancer dans un territoire étranger pour s’emparer d’une mine. Ce n’est pas le cas pour du pétrole, comme le démontrent les guerres d’Irak, ou l’intrusion au Venezuela au début du mois.
Les tensions récentes entre la Chine et les États-Unis apparaissent donc secondaires par rapport aux évènements ci-dessus, car concentrées sur les applications des terres rares dans la consommation militaire. C’est-à-dire un tonnage marginal et une valeur de quelques milliards. Alors qu’il existe des solutions de remplacement, dont celle de l’extraction et le raffinage hors de Chine ne coûteront pas très cher. En revanche, ce que chacun doit souligner, ce sont les colonies métallurgiques et minières chinoises des routes de la soie. Cette invasion a été grandement facilitée parce qu’elle n’a rencontré aucune résistance, au contraire une indifférence occidentale, notamment étatsunienne, par pure ignorance : chacun se rappelle la vente du leader mondial du cobalt à la Chine par une société minière de l’Arizona.
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Au fond, l’utilisation du mot « guerre » employé par des communicants ad nauseam ne fait que reproduire le modèle de communication des conflits armés pour les hydrocarbures. Eux ont bien existé, c’est pourquoi s’il y a une guerre, c’est celle de la communication, avec des effets politiques désastreux, mais sans grand effet sur le monde réel de la mine.
JEAN-WILFRIED DIEFENBACHER - Non, il ne s’agit pas d’une métaphore excessive, mais d’une réalité stratégique. Il n’y a pas de chars ni de missiles, mais il y a des armes économiques, des restrictions d’exportation, des pressions diplomatiques, des prises de contrôle d’actifs miniers, parfois même des conflits armés indirects. Quand un pays peut désorganiser une industrie étrangère entière en suspendant l’exportation d’un métal clé, nous sommes bien dans une logique de guerre – simplement une guerre silencieuse, diffuse, de long terme. Elle ne se joue pas sur des champs de bataille, mais dans les mines, les ports, les normes et les chaînes de valeur industrielles.
Cela dit, cette guerre des métaux était peut-être évitable. Lorsque la Chine a dégainé l’arme des terres rares quelques heures seulement après l’annonce des nouveaux droits de douane américains en avril dernier, Américains et Européens ont semblé découvrir, sidérés, le pouvoir de nuisance de Pékin. Pourtant, cette menace est connue, documentée, analysée depuis plus de quinze ans. Dès 2010, la Chine avait déjà coupé le robinet des terres rares au Japon. Depuis, rapports, alertes et listes de métaux critiques se sont multipliés, notamment du côté de l’Agence internationale de l’énergie.
La séquence du printemps 2025 est donc révélatrice moins de la brutalité chinoise que de l’impréparation occidentale. Les restrictions administratives imposées par Pékin sur sept terres rares ont suffi à provoquer un engorgement immédiat, tarissant les flux mondiaux. En quelques semaines, de la tech à la défense, de l’automobile aux énergies renouvelables, des entreprises ont manqué d’aimants permanents, au point de devoir arrêter des lignes de production. Cette vulnérabilité n’est pas le fruit d’un coup de théâtre géopolitique, mais celui d’années de renoncement stratégique.

Employer le terme de « guerre » reste donc pertinent, à condition de ne pas y voir une fatalité. Cette guerre est aussi le produit d’un excès de confiance dans le libre-échange, d’une absence de stocks stratégiques, d’une obsession du « juste à temps » et d’un manque de vision industrielle. En ce sens, parler de guerre des métaux n’est pas seulement décrire un affrontement : c’est aussi pointer une responsabilité collective, et rappeler que des stratégies de sécurisation – diversification, stockage, relocalisation du raffinage – auraient pu en amortir, sinon en éviter, les effets.
DIDIER JULIENNE - Il y a eu des guerres modernes pour le pétrole au Moyen-Orient avec soldats, chars, avions, bombes, etc. Elles n’ont jamais eu lieu pour des métaux, parce qu’il faudrait envahir simultanément plusieurs pays d’Amérique du Nord et du Sud, d’Afrique et d’Europe pour maitriser le cuivre ; plusieurs pays d’Afrique, d’Amérique du Sud, d’Asie du Sud et d’Océanie pour la bauxite qui est à l’origine de l’aluminium ; au moins trois pays pour le platine, le palladium et le rhodium et un nombre encore incalculable pour le lithium. Le mot guerre a un sens. À notre époque, il est maladroit de le galvauder.
L’inverse est aussi vrai, comme le démontre l’exemple russe. Bien que l’Occident soit en économie de guerre parce qu’opposé à Moscou sur le dossier ukrainien, le nickel, les platinoïdes, l’uranium russes continuent d’être exportés vers l’ouest. C’est d’ailleurs une tradition puisqu’au plus fort de la guerre froide, les livraisons métalliques soviétiques n’ont jamais cessé. Il ne faut donc pas tout mélanger ni tout confondre.

L’intérêt de notre époque dans ce domaine réside dans l’armement. Une vraie guerre comme l’invasion russe en Ukraine, ou de vraies tensions diplomatiques, comme celles autour de Taïwan ou du Groenland, provoquent une montée de la consommation du secteur défense. Or c’est en guerre que tous les métaux deviennent stratégiques parce qu’ils sont tous indispensables à une mission régalienne de l’État : la défense nationale.
En revanche, l’invasion de l'Ukraine par le Kremlin a ouvert la porte à un futur renversement de la Russie et au partage de ses ressources naturelles entre l’Europe, les États-Unis et la Chine, avec la question centrale : comment et de quelles façons seront-elles partagées ?
DIEFENBACHER - Le terme de « guerre des métaux » ne renvoie pas à un affrontement militaire, mais à une logique de puissance. La compétition se joue désormais dans la maîtrise des mines, du raffinage, des normes et des contrats de long terme. Ces leviers suffisent à sécuriser ou à désorganiser des secteurs entiers. La conflictualité est donc économique et industrielle : elle porte sur le contrôle des capacités productives qui conditionnent la souveraineté technologique. Parler de « guerre » décrit cette rivalité structurelle pour l’accès aux chaînes de valeur.
DÉMINAGE. Une correspondance métallique.
LISTE DES ÉPISODES :
INTRODUCTION
ÉPISODE 1. De quoi l'année 2025 était-elle le nom ?
ÉPISODE 2. Y a-t-il une guerre du métal ?
ÉPISODE 3. Y a-t-il dans le monde des métaux rares ?
ÉPISODE 4. Si les terres rares ne sont pas rares, comment expliquer leur convoitise ?
ÉPISODE 5. Groenland, fonds marins… Allons nous miner des lieux difficiles ?
ÉPISODE 6. La transition énergétique nécessitera-t-elle tant de minerais ?
ÉPISODE 7. L’Etat a-t-il un rôle à jouer dans les matières premières minérales ?