Les métaux rares existent-ils vraiment ?

On les dit précieux, critiques, stratégiques et parfois rares. Quelle est la réalité géologique et économique des métaux ? Une nouvelle fois, le débat est bien plus que sémantique.
La Tribune

On les dit précieux, critiques, stratégiques et parfois rares. Quelle est la réalité géologique et économique des métaux ? Une nouvelle fois, le débat est bien plus que sémantique.
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Au cours de leurs premières correspondances, Jean-Wilfried Diefenbacher et Didier Julienne ont mis un point d'honneur à choisir leurs mots et justifier l'usage de certains termes. Au regard de ces premiers échanges, les enjeux dépassent largement la sémantique et ont directement des conséquences sur le secteur. Un autre terme suscite autant de passion, celui de métaux rares. Les deux auteurs sont d'accord sur un point : la rareté n'est qu'exceptionnellement géologique contrairement à ce que le terme pourrait laisser penser.
Entre rareté sur le marché, fake news venus de l'industrie pétrolière et criticité des chaines d'approvisionnement, les échanges sont denses et d'une qualité rare.
Y a-t-il selon vous des « métaux rares » ?
JEAN-WILFRIED DIEFENBACHER - Oui, mais pas au sens courant du terme. Certains métaux sont réellement rares sur le plan géologique – l’or, le platine, le rhodium. En revanche, beaucoup de métaux qualifiés de « rares », comme les terres rares, sont en réalité relativement abondants dans la croûte terrestre. La confusion vient du fait que l’on mélange souvent rareté géologique et rareté économique. Ce qui rend un métal « rare » aujourd’hui, ce n’est pas tant son absence que la difficulté à l’extraire, à le séparer, à le raffiner, et surtout la concentration de ces savoir-faire dans un petit nombre de pays. Autrement dit, ce ne sont pas les métaux qui manquent, mais les capacités industrielles pour les transformer.
C’est précisément pour clarifier cette confusion que l’Union européenne parle de métaux critiques et de métaux stratégiques. Il ne s’agit pas de notions géologiques, mais économiques et industrielles. Un métal est dit critique lorsqu’une chaîne de valeur – automobile, défense, numérique, énergie – y est fortement exposée, que les possibilités de substitution sont limitées à court ou moyen terme, et que l’extraction ou le raffinage sont très concentrés géographiquement. La criticité ne dépend donc pas de la quantité présente dans le sous-sol mondial, mais du risque de rupture d’approvisionnement et de ses conséquences économiques.

En réalité, nous confondons souvent rareté et criticité comme il nous arrive de confondre la météo et le climat. La rareté géologique décrit un état naturel ponctuel ; la criticité économique décrit une vulnérabilité structurelle construite par les choix industriels, commerciaux et politiques des décennies passées. Sans jugement de valeur sur ces choix passés, c’est précisément ce que l’Europe est en train de corriger.
Le Critical Raw Materials Act européen apporte d’ailleurs un cadre très concret à ces notions. Il distingue clairement les matières premières critiques, dont l’approvisionnement est jugé à risque pour l’économie européenne, et les matières premières stratégiques, considérées comme indispensables à des secteurs clés – transition énergétique, numérique, défense, aérospatial – et pour lesquelles une rupture aurait des conséquences immédiates et systémiques. Dans cette approche, la Commission européenne ne raisonne plus en termes de volumes globaux disponibles, mais en termes de dépendance excessive : dépendre à plus de 65 % d’un seul pays pour un métal donné, à un stade donné de la chaîne de valeur, constitue désormais une vulnérabilité stratégique.
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Le CRMA met également l’accent sur des critères très opérationnels : la difficulté de substitution, le temps nécessaire pour ouvrir de nouvelles capacités minières ou de raffinage, et surtout la concentration extrême du raffinage, souvent plus critique encore que l’extraction elle-même. C’est un changement de paradigme majeur : la sécurité d’approvisionnement ne se joue plus seulement dans le sous-sol, mais dans la maîtrise industrielle de l’ensemble de la chaîne, jusqu’au métal transformé prêt à l’emploi.
DIDIER JULIENNE - Aucun métal n'est rare, aucune définition n’existe à ce sujet. Ce regroupement de matières est vague et changeant selon les modes et sans aucun lien familiaux au regard de la table de Mendeleïev. En surplus, elle souffre d’incohérences, car qui dit rare dit cher, mais les terres rares, le lithium, le cobalt et le nickel voient leurs prix au plus bas, et tout confirme que les futures batteries n’utiliseront plus ces trois derniers métaux comme cela est déjà le cas en Chine pour les voitures électriques.
Le terme n’a été du reste utilisé que par des communicants, payés pour propager la fake news pro pétrole des « métaux rares », qui n’avait pour but que de détruire la voiture électrique. Puis cette infox est devenue une arme du wokisme géologique et médiatique favorable à la mobilité hydrogène à base de gaz naturel, puis bienveillante vis-à-vis des mines sous-marines. Ces deux issues n’étant que des impasses au regard de la transition énergétique, l’ensemble milite au retour en arrière vers la voiture classique. C’est pourquoi l’utilisation de cette fake-news illustre l’entrisme ou bien l’ignorance de ceux qui l’emploie, car l’infox des « métaux rares » est une escroquerie d’écoblanchiment pro-pétrole qui nie le progrès technique.
De son début jusqu’à sa fin elle restera un questionnement sur l’intégrité de chroniqueurs et de médias, et une intéressante étude de cas de manipulation de l’information qui devrait être enseignée dans les écoles de journalisme et d’infoguerre. Alors que la Chine en état immunisée, son seul résultat aura été de créer nos retards européens dans la voiture électrique, avec pour conséquence ses cohortes de problèmes industriels et sociaux actuels chez les constructeurs automobiles.
JEAN-WILFRIED DIEFENBACHER : Il n’existe pas de définition scientifique stricte des « métaux rares », et le débat ne saurait être uniquement sémantique. Nombre de ces ressources sont dispersées, peu concentrées et complexes à extraire ou à raffiner. La rareté géologique n’est qu’un indicateur imparfait : elle renseigne mal sur les risques réels. Le véritable enjeu tient à la concentration des capacités industrielles de transformation. C’est pourquoi l’on parle plutôt de métaux « critiques » ou « stratégiques », pour qualifier une dépendance productive concrète.

DIDIER JULIENNE - L’origine de la fake news des « métaux rares », imaginée au Texas par deux pétroliers, est une campagne médiatique anti mine, anti voiture électrique et donc pro-pétrole. Son message mélangeait volontairement les notions de métaux et de terres rares. Elle aurait pu être rapidement être classée comme infox. Mais puisqu’elle était l’arme du lobby pétrolier et qu’elle était prête à dépenser plusieurs millions de dollars pour rémunérer ses relais, son impact médiatique fut important. C’est pourquoi son emploi reste une allégeance dissimulée au lobby pro-pétrole, du wokisme géologique, et sa justification une sorte de bricolage médiatique.
Encore récemment l’accord du Mercosur qui tue une partie de notre agriculture était justifié par l’accès à un « métal rare », le lithium, alors que ce dernier est si profus dans la croute terrestre et accessible que les producteurs européens de lithium réclamaient à Bruxelles il y a quelques jours une nouvelle norme qui obligera les constructeurs d’automobiles électriques de l’UE à consommer au minimum 20% de lithium européen en 2031 et 40% en 2036 (et non pas chinois, chilien ou australien). Autre exemple de cette stratégie perdante, le progrès scientifique a rendu les batteries Nickel-Manganèse-Cobalt (autre « métaux rares ») obsolètes face aux batteries Lithium-Fer-Phosphate (sans nickel ni cobalt). Enfin, compte tenu d’avancées technologiques récentes, rien ne permet plus de comptabiliser les quantités de terres rares qui seront à l’avenir réellement critiques .
Autre effet de l’infox, son matraquage médiatique est à l’origine du « game over » politique européen qui perturbe la voiture électrique, avec notamment comme conséquence la casse sociale à venir dans l’industrie automobile de notre continent. Notons que cette infox n’a eu aucun effet en Chine. Plus important, sa propagande outrancière est également à l’origine de la charge mentale insurmontable qui pèse sur les jeunes générations. Son prisme leur montre un monde aux ressources épuisées, un monde sans espoir et aboutissant inéluctablement à une décroissance malthusianisme la plus stricte. Rien n’était plus inexact. De mon côté, depuis mes premiers pas dans l’industrie métallurgique stratégique j’ai classé les métaux en trois catégories.
Un métal abondant a été recherché, découvert, extrait, raffiné, transformé, et grâce à l’écoconception il a été consommé en des quantités unitaires décroissantes et des usages croissants. Enfin, il est recyclé. Si l’une des étapes précédentes est défaillante et que la pénurie est géologique, le métal devient critique s’il n’existe aucune solution de substitution. Un métal stratégique s’éloigne de ces critères géologiques, c’est une ressource indispensable aux missions régaliennes de l’État, ce métal est donc politique.
Si les deux dernières notions, critique et stratégique, fusionnent, c’est-à-dire si géologie et politique fusionnent, deux phénomènes apparaissent : une destruction de la demande puisque le métal est « introuvable », et son prix élevé. Ensuite éclot la consommation compétitive. C’est-à-dire que les quantités disponibles seront livrées par le producteur au consommateur le plus proche de ses propres objectifs stratégiques. Ce choix revient à l’État qui privilégie son industrie nationale.
Cette situation de marchés étroits, temporairement mal géré sera éphémère. Les besoins des autres consommateurs seront toujours couverts par les « game changer », c’est à dire les nouvelles productions et la rupture technologique qui permet une substitution comme cela est le cas actuellement dans l’automobile. Il n’y a donc ni guerre ni « métaux rares » mais un vacarme médiatique persistant.
DÉMINAGE. Une correspondance métallique.
INTRODUCTION
ÉPISODE 1. De quoi l'année 2025 était elle le nom ?
ÉPISODE 2. Y a-t-il une guerre du métal ?
ÉPISODE 3. Y a-t-il, dans le monde, des métaux rares ?
ÉPISODE 4. Si les terres rares ne sont pas rares, comment expliquer leur convoitise ?
ÉPISODE 5. Groenland, fonds marins… Allons nous miner des lieux difficiles ?
ÉPISODE 6. La transition énergétique nécessitera-t-elle tant de minerais ?
ÉPISODE 7. L’Etat a-t-il un rôle à jouer dans les matières premières minérales ?