Danse : Au Palais des Congrès, Harlem fait son retour sur les pointes

Dance Theatre of Harlem – Artistes dans « Return ».
Jeff Cravotta

Dance Theatre of Harlem – Artistes dans « Return ».
Jeff Cravotta
Moins connue à l’international mais pas moins historique que la fameuse compagnie d’Alvin Ailey, le Dance Theatre of Harlem est une institution aux États-Unis qui, en France, où elle tourne en ce moment, gagne à être connue. Depuis le quartier new-yorkais de Harlem où tout a commencé à la fin des années 1960, ce ballet singulier, dévolu à la danse classique et à la mise en avant d’artistes afrodescendants, a fini par essaimer en inspirant la création d’écoles satellites du même nom partout aux États-Unis. En France cependant, où elle ne s’était pas produite depuis quarante ans, cette compagnie professionnelle reste mal identifiée.
Pour y remédier, Robert Garland, son actuel directeur et principal chorégraphe, monte sur scène avant chaque représentation le temps de rappeler au public français sa vision et ses fondamentaux, comme nous l’avons constaté à Bordeaux, début février. Il explique notamment au public que la compagnie a été fondée en 1969 par son mentor le danseur afro-américain Arthur Mitchell, en réaction à l’assassinat de Martin Luther King survenu un an plus tôt.
Alors danseur vedette du New York City Ballet, Mitchell est sur le point de s’installer au Brésil pour y enseigner quand, brisé par la mort du charismatique pasteur, il décide de revenir s’établir à Harlem, son quartier natal, pour y fonder son ballet et son école. Il permet ainsi l’usage des pointes, des arabesques et des grands jetés à des danseurs qui, comme lui, sont noirs mais, à ce titre, trop souvent exclus de l’enseignement classique traditionnel.

Sur scène, une vingtaine de danseurs en majorité noirs ou métisses témoignent de ce dialogue singulier voulu par Mitchell entre le côté ultra-codé et corseté de la danse classique et une vibration plus libre héritée du jazz, du swing et des cultures noires. Pour ce faire, Robert Garland a notamment chorégraphié Return sur des musiques funk de James Brown et Aretha Franklin, mais aussi New Bach sur des musiques baroques de Jean-Sébastien Bach. Deux pièces qui, curieusement, se rejoignent sur l’essentiel : l’habit ne fait pas le moine et ne saurait empêcher, loin de là, de nous charmer voire de nous hypnotiser. Et cet habit, ici, doit autant à la rigueur des codes du classique qu’à la fantaisie de rythmes funks plus imprévisibles.
En hybridant ces deux forces, Dance Theatre of Harlem démontre qu’elles ne sont pas forcément contradictoires mais volontiers complémentaires. Dans le même esprit, avec The Barre Project sur des musiques déstructurées de James Blake, le chorégraphe William Forsythe offre à la compagnie un de ces instants de grâce où classique et contemporain avancent main dans la main… et inventent leurs règles inédites sans verser dans une forme de néoclassicisme guindé.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

À Paris, le retour en grâce du Dance Theatre of Harlem sera l’occasion de (re)découvrir, aussi, une pièce légendaire qui fit la gloire de la compagnie dans les années 1980, Firebird. « Il s’agit de notre version du ballet L’Oiseau de Feu que [George] Balanchine avait lui-même dansé avec [Serge de] Diaghilev à Paris lors de son premier exil de Russie », indique Robert Garland, rappelant qu’Arthur Mitchell fut lui-même par la suite un élève assidu de Balanchine à New York : « C’est d’ailleurs un assistant de Balanchine, John Taras, qui a chorégraphié notre version de Firebird dans les années 1980, délibérément créolisée et inspirée par l’afrofuturisme. Nous ne l’avions pas rejouée depuis quarante ans et c’est à Paris que nous la rejouons la première fois, avant New York en avril. »
Dance Theatre of Harlem au Palais des Congrès (Paris), du 26 au 28 février, puis à la Bourse du travail de Lyon, du 5 au 7 mars.
(4⭐/5)