Lisa Azuelos, réalisatrice de Lol 2.0 : « Pierre Niney, Jonathan Cohen et Géraldine Nakache ont décroché leur premier rôle dans mes films »

Lisa Azuelos, à Paris, le 2 février.
LTD/Denis Allard/Leextra

Lisa Azuelos, à Paris, le 2 février.
LTD/Denis Allard/Leextra
Chez Lisa Azuelos, la fiction dépasse l’imaginaire : elle devient un appui pour tenir debout, une passerelle pour transmettre. Bien avant le succès de Comme t’y es belle en 2006, la réalisatrice a traversé une enfance « naze » avec son petit frère entre pensionnat tortionnaire en Suisse, famille d’accueil dans un village de la Sarthe et retrouvailles à 9 ans avec des parents défaillants. Une mère adulée du public, Marie Laforêt, un père séducteur, marocain sépharade, Judas Azuelos.
Au centre, une relation mère-fille longtemps déchirée, finalement apaisée peu avant la disparition de la chanteuse en 2019. Dix-sept ans après le succès de Lol, la cinéaste et écrivaine en signe aujourd’hui la suite avec Lol 2.0, poursuivant ce dialogue privilégié avec la jeunesse. Comme si, film après film, la sexagénaire transformait une enfance cabossée en récit de consolation pour toute une génération.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Malgré le succès de vos films, vous n’avez jamais reçu de césar…
LISA AZUELOS — Ni même été nommée ! J’ai longtemps souffert de ne pas être invitée dans les festivals, de ne pas faire partie d’un jury… Mon rapport à la reconnaissance est lié à mon enfance, et j’ai beaucoup travaillé là-dessus. Aujourd’hui, ça me fait presque sourire, parce que je me sens reconnue autrement : par les jeunes et par les spectateurs qui trouvent du réconfort avec mes films. Puis dans les milieux spirituels et dans mon combat pour les droits des femmes.
Et pourtant, vos actrices fétiches – Sandrine Kiberlain, Alexandra Lamy, Sophie Marceau – sont extrêmement populaires…
J’ai aussi accompagné les débuts de nombreux acteurs aujourd’hui très connus. Pierre Niney a décroché son premier rôle dans Lol, Jonathan Cohen et Géraldine Nakache dans Comme t’y es belle. Je crois que ce n’est pas très tendance de faire du bien au cinéma. Si je réalisais des films centrés sur la souffrance ou sur des sujets plus sombres, j’aurais sans doute davantage de reconnaissance institutionnelle.
La culpabilité féminine traverse tous vos films. D’où vient ce sentiment si précoce chez vous ?
Dès mon plus jeune âge, j’ai longtemps cru que dès qu’il arrivait quelque chose de mal dans le monde, c’était ma faute. J’ai vécu les dix premières années de ma vie loin de mes parents et je me souviens précisément du jour où, à 10 ans, j’ai eu une révélation : je deviendrai écrivain, j’écrirai des choses importantes et je serai heureuse avec des enfants heureux. C’était presque une intention que je posais pour ma vie. Je m’étais aussi promis de me sortir de ce lien toxique avec ma mère et de prendre soin de mon existence.
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Vous avez dit un jour : « Un enfant est fait pour aimer sa mère. Moi, comme je n’ai pas été suffisamment aimée petite, j’ai créé trois personnes pour être sûre d’être aimée »
J’ai réparé mon enfance à travers mes enfants et en essayant de leur donner tout ce que je n’avais pas reçu. Bien sûr, ils ont aussi leurs blessures, mais je n’ai jamais cherché à jouer un rôle de mère idéale. Je vois beaucoup de parents qui « jouent aux parents », qui affichent une posture très morale, et qui, une fois les enfants couchés, mènent une tout autre vie. Je ne leur ai jamais caché mes imperfections et je pense que cela a créé entre nous un lien de confiance très fort, parce qu’eux-mêmes ne craignaient pas de montrer les leurs.
Vous vous êtes donc construite en partie à l’opposé du modèle maternel que vous aviez connu ?
J’ai été bien élevée mais en même temps mal élevée par mes parents. Et mal aimée. Ma mère n’était pas quelqu’un de facile et se fâchait régulièrement avec ses proches. J’ai appris avec le temps à ne pas toujours le prendre personnellement car elle était elle-même profondément marquée par des traumatismes — elle a été violée à l’âge de trois ans — et a vécu toute sa vie avec une immense fragilité émotionnelle. Elle me disait : « Je veux que tu sois capable de survivre en toutes circonstances. » Et je lui répondais : « C’est gentil de m’apprendre à survivre, mais ce que j’aurais voulu, c’est que tu m’apprennes à vivre. » Avec le recul, je pense même qu’elle souffrait probablement de troubles bipolaires. Nous nous sommes quittées en paix et c’est l’essentiel.
Vous avez confié qu’elle avait tout préparé avant sa disparition en 2019 pour ne pas être un fardeau pour ses trois enfants…
J’ai ressenti énormément d’amour et de générosité de sa part. Elle avait vraiment tout organisé pour que nous n’ayons rien de lourd émotionnellement à gérer après sa mort. Mon père, lui, n’a pas eu cette délicatesse avant de partir. Mais je pense que c’est très masculin…
Vous avez neuf ans lorsque votre mère, alors enceinte de votre demi-sœur vous propose de vivre avec elle. Ressentiez-vous de la rage ?
La rage est venue trois ans plus tard, lorsque, du jour au lendemain, j’ai décidé de partir vivre chez mon père. Il portait lui-même beaucoup de colère. Sa manière d’exprimer ses émotions m’a inconsciemment aidée à extérioriser les miennes. C’était un homme sanguin mais je lui suis très reconnaissante de m’avoir accueillie adolescente, alors qu’il menait une vie de playboy. Il m’a aussi transmis le goût de la fête, m’emmenant très jeune en boîte de nuit avec ses amis. Ces lieux me restent aujourd’hui étrangement familiers et rassurants, parce qu’ils sont liés au temps passé avec lui.
Pensez-vous que vos parents avaient conscience de leur comportement défaillant envers vous et votre petit frère ?
Je ne pense pas. Tous les deux racontaient la même anecdote : après une seule séance chez un psy, on leur aurait dit qu’ils n’avaient « absolument pas besoin de thérapie ». Ils en avaient conclu qu’ils allaient très bien. Cela révélait surtout une forme de déni. Ma mère avait sans doute un narcissisme très marqué, tandis que mon père, lui, était clairement dans quelque chose de plus destructeur, que l’on pourrait qualifier de pervers narcissique.
Êtes-vous facilement séduite par les hommes ?
Absolument. J’ai longtemps été très crédule : je croyais spontanément tout ce qu’on me disait et j’ai appris assez tard que certaines personnes pouvaient mentir. Cela vient sans doute de l’enfance : quand on est petit et que l’on traverse des situations difficiles, on met en place des mécanismes de protection. Douter de tout serait trop angoissant, alors on préfère croire que les gens sont bons.
Vous êtes toujours sur les applis de rencontres ?
Je n’y vais plus vraiment car j’ai un amant merveilleux à Los Angeles où je passe beaucoup de temps. Je ne sais pas si ces applications fonctionnent vraiment quand on cherche une relation plus sérieuse. Cela dit, certains hommes aussi ont très envie de rencontrer quelqu’un et ont du mal à être seuls. Je vais peut-être m’y remettre… Je n’ai pas été beaucoup en couple mais je me vois bien comme dans Lol 2.0 rencontrer un Vincent Elbaz craquant avec son chien. Mais si vos lecteurs veulent me contacter, qu’ils n’hésitent surtout pas ! (rires)
C’est comment le dimanche de Lisa Azuelos ?
Mon plus grand bonheur est de profiter du soleil, bronzer et laisser le temps passer.
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