Jean-Luc Barré : « J’admire le magnifique joueur de poker qu’était de Gaulle ! »

« De Gaulle. Une vie », de Jean-Luc Barré, Grasset, 704 pages, 28 euros.
LTD/Olivier DION/LH/opale

« De Gaulle. Une vie », de Jean-Luc Barré, Grasset, 704 pages, 28 euros.
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On devine qu’il y a quelque cocasserie, au moment où l’instabilité politique bouscule comme jamais notre Ve République, à écrire sur les derniers temps de la IVe République et le retour de de Gaulle. Surtout pour un esprit vif et malicieux comme celui de l’écrivain Jean-Luc Barré. À la fin du premier tome de la remarquable biographie qu’il consacre au Général, nous avions laissé ce dernier défilant sur les Champs-Élysées ; nous le retrouvons confronté à une situation économique déplorable, sous la pression des communistes et des Alliés.
LA TRIBUNE DIMANCHE – Face à ces pressions, vous décrivez, à la Libération, un général brutal, y compris avec ses anciens camarades de la Résistance auxquels il assène : « Il y avait la Résistance ; maintenant, il y a la nation ! » N’est-ce pas avant tout de la colère ?
JEAN-LUC BARRÉ – C’est un homme partagé entre le chagrin et la colère. Chagrin devant l’état de son pays et colère à l’égard de ceux qui l’ont plongé dans cette tragédie. En même temps, il est animé par une seule ambition : reconstruire l’État, parce que c’est l’unique façon de rétablir l’unité du pays et d’éviter que les Alliés anglo-saxons ne cherchent à placer la France sous tutelle, comme ils en avaient l’intention. De Gaulle a conscience de la gravité de l’enjeu : ce sera l’État ou les tribus, à savoir les groupes résistants et les partis, notamment le parti communiste, qui tiennent plusieurs grandes villes. Pour lui, la priorité est tout à la fois de restaurer l’ordre, la République et le rang de la France, son obsession.
Vous restituez sa détestation du personnel politique : s’il a de l’estime pour Mendès et Blum, il exècre la plupart des autres, avec une mention spéciale pour le leader des démocrates-chrétiens, Georges Bidault. Pourquoi lui ?
Bidault incarne tout ce qu’il déteste le plus dans la République : les jeux parlementaires, les combinaisons de partis. Les « catégories », comme il disait. Quand, en 1945, il pense à un successeur possible, c’est à Blum qu’il propose de prendre le relais. Mais Blum refuse, préférant rester à la tête de sa formation politique. De Gaulle prend alors acte du fait que pour certains dirigeants l’intérêt de leur parti l’emporte sur l’intérêt national. Notre actualité démontre hélas que rien n’a vraiment changé de ce côté-là. Dans l’idée que de Gaulle se fait du gouvernement de la République, les ministres doivent laisser leur étiquette au vestiaire au nom des intérêts supérieurs du pays.
De Gaulle est hanté par l’idée de partir. Serait-il parti en 1946 s’il n’avait pas été convaincu qu’on allait venir le chercher très vite ?
Parmi les raisons de son départ, il ne faut jamais sous-estimer chez lui une part de mélancolie. « Il faut avoir du chagrin au sujet de la France, disait-il. Elle en vaut la peine et c’est un service à lui rendre. » La contrepartie de sa rudesse, c’est cette sensibilité à vif. Il se fait une telle idée de la France et de ce qu’elle devrait être qu’il ne supporte plus la médiocrité qui l’entoure. Cette démission procède aussi d’un calcul stratégique. Il veut créer le vide, prouver que sans lui… Sauf qu’il a sous-estimé la force du système et le fait que ce dernier pouvait lui tenir tête, ne serait-ce que pour lui barrer la route ! Ce qu’il a fait pendant douze ans. Cette « traversée du désert » lui permet de créer un lien particulier avec les Français, de mieux les connaître. À la tête du Rassemblement du peuple français, il fait le tour de tous les départements de métropole et d’outre-mer. N’oublions pas que le RPF, malgré son échec, est l’armature politique qui va lui servir par la suite. Quand il arrive en 1958, son parti est prêt. Et puis, une des données qui lui ont permis de survivre de 1940 jusqu’en 1945, et à nouveau de tenir pendant douze ans, c’est son intransigeance. Pour être de Gaulle, il faut avoir une certaine expérience de la solitude et une force de caractère hors norme.
Se trompe-ton quand on vous sent admiratif de la maestria tactique qui a permis son retour ?
Son retour est magistral ! J’admire le magnifique joueur de poker ! Il ne se dévoile jamais, manipule tout le monde, bluffe sans arrêt. Il voit bien que le régime est en train de s’enliser dans la pire instabilité politique. Imaginez que ce que nous vivons depuis la dissolution, cette incertitude gouvernementale permanente que l’opinion ne supporte plus, a duré douze ans sous la IVe République Et pendant ces douze ans il y a eu deux guerres coloniales, des dizaines de milliers de morts, 22 gouvernements. Face à la déliquescence de l’État, de Gaulle apparaît à ce moment-là comme le seul rédempteur.
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Ce qui ne l’empêchait pas de dire lui-même : « Il n’y aura pas toujours un miracle pour sortir d’affaires la France et les Français »…
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Il a conscience que la France est un très grand pays, mais que pour éviter la division des Français et faire l’unité de la France, il faut soit une révolution soit un miracle. Et un homme providentiel, parce que l’Histoire ne saurait être qu’incarnée. Incarnée par quelques hommes exceptionnels, des héros et des hommes de caractère. Ce miracle peut se reproduire demain, espérons-le.