James Robert Baker, Bernard Chapuis, Mario Vargas Llosa... Notre sélection de livres à lire cette semaine

Découvrez notre sélection de critiques littéraires de la semaine.
LTD/DR

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Attention, livre inflammable. Censuré pendant trente ans aux États-Unis, où James Robert Baker avait publié entre 1985 et 1993 quatre romans satiriques fulgurants, il explose aujourd’hui de toute sa verve diabolique. Écrivain queer underground, dans la lignée de Bret Easton Ellis et de Chuck Palahniuk, en plus punk, adulé puis jugé trop subversif, il fut réduit à un silence – plus d’éditeur, plus de lecteurs – qui l’amènera à se suicider à 51 ans, en 1997.
Avec Diables blancs, écrit en 1994 et totalement inédit jusqu’ici, Baker nous jette au visage un caméléon littéraire qui change de couleur en fonction de notre humeur – vaudeville noir sous Xanax, monologue suicidaire « vulgairement ironique », enquête journalistique sadomasochiste. Une confession orale enregistrée sur six cassettes audio envoyées par l’écrivain Tom Dunbar à son voisin.
Il y raconte comment sa femme Beth et lui, sur le point de perdre leur « baraque insensée digne d’un Fellini sous acide », située dans les quartiers huppés de Los Angeles, ont écrit un scénario assez spectaculaire, sanguinolent et putassier pour que son exécution dans le réel fournisse la matière d’un best-seller : Tom fabrique de toutes pièces un fait divers qu’il s’arrangera pour rendre vrai, qu’il pourra alors écrire moyennant quelques millions de dollars.
Il téléguide donc le meurtre de Bud, le père de Beth, écrivain à succès, et de sa femme. Au sommet de l’irrévérence et de l’humour noir, Baker dézingue leur racisme « prétendument inconscient » (ils prévoient de faire endosser le crime par un Noir), leur cynisme de wasps gavés de pop culture pour qui la vie est un film et les humains, des pantins à leur service.
Déployant sa « performance existentielle », son « propre film noir postmoderne », Tom raconte comment, pour rester un artiste reconnu, il a plongé dans cette spirale infernale qui le consacre en tant qu’écrivain – leur machination est brillante – et l’annule (elle le mènera à sa perte). Les causes profondes du meurtre sont explicites et revendiquées, mais également troubles – le double meurtre est, au fond, perpétré plus par l’écrivain humilié (après le best-seller qui l’a rendu riche, son deuxième livre, plus exigeant, a fait un flop) que par le gendre rendu fou par l’inceste commis par Bud sur sa fille.
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Pour écrire le true crime parfait, quoi de mieux que de le vivre ? Beth et Tom s’autodévorent, comme s’ils n’étaient que des poupées tueuses dont les actes se déroulent pour de faux. Leur manipulation retorse du réel, le brio dans l’anticipation des événements n’ont d’égal que leur amateurisme. Ils composent un scénario évolutif qu’ils adaptent aux circonstances, sabotant en quelques minutes le plan élaboré pendant des semaines.
Tom orchestre tout, jusqu’à l’écriture de ce livre qu’il n’écrira pas, mais il ne choisit rien, au fond, et perd tout : le livre dans le livre. Le meurtre du livre. Le livre du meurtre. Il se prive du plus important, mais nous l’offre en majesté.
📖 Diables blancs, de James Robert Baker, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour, Monsieur Toussaint Louverture, 288 pages, 20,90 euros.
Le bonheur est une denrée littéraire hautement périssable et qui se transmet comme un secret précieux. Souvenons-nous de Shakespeare, « we few, we happy few, we band of brothers ». Cette fraternité n’est pas que celle des joies un rien snobs de la minorité, de la marge ; elle est aussi celle de la joie. En littérature, où la morosité impose sa loi, c’est plutôt rare. Voilà pourquoi, comme un secret bien gardé, un délit d’initié, il convient de chérir l’œuvre de Bernard Chapuis.
Ce d’autant plus qu’on avait pu le croire perdu pour la cause, la France, ses amis. Chapuis, en effet, c’est l’élégance ultime, celle qui va jusqu’à son effacement. Voilà plus de quarante ans que cet ancien journaliste, qui n’ayant jamais fait que se promener dans les contre-allées de la vie en fit de même de journal en journal, publie de temps en temps de merveilleux romans que ne lisent que les amateurs de cabinets de curiosités et les incurables curieux.
La Vie parlée, Vieux Garçon, Le Rêve entouré d’eau ou Onze Ans avec Lou comptent parmi les plus fragiles et précieuses des œuvres de ce temps, petites épiphanies avec vue ironique et tendre sur les travers de l’époque. Seulement voilà, il y a quatorze ans que cette chère « corne de brume » de notre paysage littéraire n’avait plus donné de ses nouvelles. Son ami le lecteur aura bien fait d’attendre : aujourd’hui, Ça va si vite, monsieur Charvet ! nous le rend en majesté (c’està-dire nécessairement « old fashioned » en cravate en tricot et tweed…).
Ce serait donc l’histoire de nos jours (qui sont beaucoup plus acceptables sous le regard de Chapuis) de deux amis, deux Parisiens et deux voisins. Rémi Charvet et Carline Devel. Le premier, veuf, vend des livres anciens du côté de Concorde ; le second, dermatologue, dispense son savoir vers Vendôme. Sinon, à quoi consacrent-ils leurs journées ? À rien, mais ils le font très bien. Ils font de jolies choses avec de jolies femmes, baguenaudent dans le monde de l’art et de la conversation, séjournent un printemps à Paris, l’été dans une villa face à la Méditerranée, et peuvent même se promener jusqu’à Singapour… Tout passe, rien ne lasse vraiment. Il n’est pas exclu toutefois que de loin en loin apparaisse le doux visage de la mélancolie…
📖 Ça va si vite, Monsieur Charvet !, Bernard Chapuis, Herodios, 256 pages, 22 euros.
Ceci n’est pas un roman : c’est un monument ! Publié en 1969 par un Vargas Llosa trentenaire revenu de tout sauf de sa foi absolue en la littérature, Conversation à La Catedral enchevêtre une foule de narrations et recrute une armée de personnages pour s’élever à la hauteur de son ambition prodigieuse : dire tout le Pérou des années 1950, qui fut celui de la jeunesse de l’auteur.
Oui, tout : les bars mal famés et les villas des beaux quartiers, la dictature odriiste et ses opposants apristes et communistes, les humbles employés de maison et les gosses de riches tourmentés, les prostituées et le ministre de l’Intérieur Cayo Bermúdez, homme de passions tristes qui les tient tous par la terreur. Louons les éditions Gallimard, qui, en faisant reparaître en poche ce chef-d’œuvre, leur donnent une énième vie !
Cela commence quand Santiago, jeune journaliste amer enferré dans un mariage sans amour qui l’a fait rompre avec sa riche famille, vient récupérer le chien que des employés de fourrière payés à la pièce ont arraché des bras de son épouse. Là, il tombe sur Ambrosio, ex-chauffeur de son père, Don Fermín (et ex-bien autre chose que nous ne dirons pas ici). Leur conversation alcoolisée, dans un bar minable, éclaircira à la fois les ombres de l’histoire familiale et celles de l’histoire du pays.
Car très vite d’autres récits, d’autres discussions s’intercalent sans prévenir dans leur dialogue : le recrutement de Cayo Bermúdez, homme d’affaires minable, par son vieux copain le général Espina, les tribulations conjugales d’Amalia, exdomestique de Don Fermín, l’initiation sexuelle et politique de Santiago… Certes, cette lecture réclame un peu d’efforts, mais pas tant que ça : si Mario Vargas Llosa se permet de mélanger trois scènes ou trois conversations dans un même passage, c’est qu’il sait que son don pour parler les langues de tous les personnages nous permettra de nous y retrouver. Et que, à défaut, la puissance de sa narration suffira à nous porter.
Parce que pour dire tout le Pérou, le roman fait feu de toutes les littératures ! Et à la conversation initiale s’agrègent histoires de mœurs et manigances politiques, scène de manifestation grandiose et moments intimes, figures universelles – le gosse de riche en rupture avec son milieu et voué à être piteusement sauvé par celui-ci – et ambassadeurs équivoques de l’âme péruvienne, intrigue policière et intrigues amoureuses…
À 30 ans et des poussières, Llosa était déjà un styliste inspiré par Faulkner, un architecte stimulé par le Hugo de Notre-Dame et un sociologue nourri par Balzac. Autant dire un romancier total, capable de fondre toutes ces influences pour les appliquer à son Pérou avec une maestria à la fois rageuse et joyeuse qui n’appartenait qu’à lui.
📖 Conversation à La Catedral, de Mario Vargas Llosa, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès, Gallimard, « Folio », 788 pages, 12 euros.