Mario Vargas Llosa, Danièle Georget, Denis Lafay... Nos critiques littéraires de la semaine
Juliette Einhorn, Anne-Laure Walter, Aurélie Marcireau et Philippe Ridet

Découvrez notre sélection de livres de cette semaine du 16 juin 2025.
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Juliette Einhorn, Anne-Laure Walter, Aurélie Marcireau et Philippe Ridet

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De paradoxes en facéties, Je vous dédie mon silence, livre ultime du Prix Nobel 2010 de littérature, nous fait des clins d'œil, bondissant d'une forme à l'autre, à mi-chemin entre roman et essai. Il nous conte l'histoire du Pérou à travers celle de sa musique, « embrassade » entre la vie mystérieuse d'un guitariste virtuose et la huachafería, ce je-ne-sais-quoi insaisissable dans lequel l'écrivain lisait la carte d'identité de son pays. Un tressage de fraternité et d'esprit festif, « sentimentalisme iridescent » dont la version la plus éclatante est la valse péruvienne, dont le livre se veut un précis.
Mario Vargas Llosa navigue avec malice entre ces deux lignes, traité d'un genre musical aux pouvoirs magiques et quête romanesque des racines d'un talent quasi surréel : Toño, « intellectuel prolétaire » spécialiste de musique criolla (créole), a le souffle coupé en entendant, dans un concert à Lima, les accords de Lalo Molfino, à ses yeux le meilleur guitariste du monde.
Ce moment de grâce, « extatique et révérenciel », lui donne envie d'en savoir plus. La mort soudaine du jeune prodige qui faisait chanter sur son instrument rafistolé des sons si insolites le lance dans une enquête échevelée pour en circonscrire la légende, en débusquer l'aura par cercles concentriques. Une ronde exponentielle dont le cercle ne cesse de s'allonger, Toño interrogeant les amis d'enfance de Lalo, ses imprésarios, un batteur qui jouait avec lui, sa compagne.
Le roman documentaire devient alors un livre dans le livre réunissant ces deux branches, la musique et Lalo ne formant plus qu'un au sein de l'ouvrage que Toño écrit sous nos yeux. Comme la vie de cet artiste fauché par la mort, la valse péruvienne se fait énigme à résoudre : Toño voit, dans son apparition à la fin du XIXe siècle et son rayonnement, la naissance du Pérou à lui-même en tant que culture après trois cents ans de conquête espagnole. Un phénomène social qui a su capter l'inconscient collectif de son pays, son métissage, et donné la parole à l'âme « néo-indienne ».

Née dans les callejones, les quartiers les plus pauvres de Lima, la valse a réuni peu à peu les Blancs aux métis et aux Indiens, donnant une voix aux humbles, diffusant dans toutes les classes sociales le son africain des esclaves, au rythme des guitares, des cajons, des mâchoires d'âne, des vielles et des luths.
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Le silence habité qui résonne ici est celui, « taurin », qui magnétise le public quand Lalo pince les cordes de sa guitare dans un « formidable mutisme ». Celui, aussi, que le jeune homme, juste avant sa mort, dit dédier à la chanteuse qui le renvoie de son groupe (avant de se dissoudre dans les limbes, il lui dira « Je vous dédie mon silence », trait d'union entre la vie et la mort, entre ses accords et le sentiment presque religieux qu'elles inspirent et qui lui survivront). C'est celui, encore, que Toño entend briser par l'écriture de son livre pour sortir ce musicien, enterré à la fosse commune, de l'oubli.
C'est, avant tout, celui que Mario Vargas Llosa, maître du bouillonnement romanesque, traverse pour nous envoyer depuis l'au-delà cette œuvre testamentaire et joueuse, obsessionnelle et mélodique, valse littéraire qui se déploie dans une alternance de deux thèmes suivie de variations.
Il y fait murmurer dans un pied de nez toute son œuvre passée : le labyrinthe de ses narrations télescopiques à vases communicants, la dénonciation de l'autoritarisme de ses romans de dictateur, vaporisés ici pour faire résonner le chant indigène dans la mise en abyme du livre dans le livre : Toño n'en finit pas de faire grossir son texte, l'écriture se dévorant elle-même. Il se moque des telenovelas, dans lesquelles un des personnages voit, lui, une manifestation de la huachafería, pied de nez à La Tante Julia et le Scribouillard (1977). Sous ses faux airs de roman policier, Je vous dédie mon silence fait signe à tous ceux de son auteur...
« À quel moment le Pérou avait-il été foutu ? » demandait l'incipit de Conversation à La Cathédrale (1969). Sismographe des vibrations de la « péruvianité », Vargas Llosa, que certains ont qualifié d'homme de droite mais de romancier de gauche, n'aura pas tiré sa révérence sans poser une autre question visant à réconcilier son pays : qu'est-ce qui fait chanter le Pérou ? On connaît maintenant la réponse.
Je vous dédie mon silence, de Mario Vargas Llosa, traduit de l'espagnol (Pérou) par Daniel Lefort et Albert Bensoussan, Gallimard, 288 pages, 23 euros (en librairies jeudi).
Si « l'histoire est un manteau mité que les rêves raccommodent », comme l'affirme joliment en épigraphe Danièle Georget, son dernier roman historique en est la parfaite démonstration. Elle nous plonge dans le Paris des années 1870, et tisse, avec le fil de la fiction, la trame des origines de l'opéra Carmen - le plus joué au monde au coude‑à-coude avec La Flûte enchantée et rediffusé actuellement à l'occasion des 150 ans de sa création.

Georges Bizet, son auteur, qui mourra à 36 ans quelques mois après la première, y est dépeint comme un « compositeur plein d'avenir, mais qui n'offrait pas grand-chose pour le présent ». Il ne se départ jamais de son austérité, accessoire indispensable à la gestation d'une grande œuvre, tandis que gravitent autour de lui des personnages débordants de vie : sa femme et son accent britannique pour faire chic, son librettiste et ami Ludovic Halévy, qui multiplie les opérettes pour Offenbach, et sa voisine, surnommée Frou-Frou, une ambitieuse cocotte qui compte bien devenir cantatrice.
Sommé par l'Opéra-Comique de livrer une œuvre divertissante, Bizet ne s'y résout pas et offre au public certes des mélodies légères qui formeront finalement les premiers tubes de l'Histoire, mais surtout une héroïne libre, sensuelle et indocile, inspirée par la nouvelle de Prosper Mérimée et mâtinée par sa charismatique interprète, Célestine Galli-Marié.
Si l'on a tous fredonné que « l'amour est enfant de bohème », on sait moins la portée politiquement subversive de cette œuvre dans une France républicaine encore vacillante, née dans les cendres de la Commune, marquée par la défaite face à la Prusse et les crispations morales du XIXe siècle finissant.
Ce roman extrêmement documenté met en scène directeurs de théâtre frileux, critiques conservateurs et chanteuses audacieuses qui tous reflètent les tensions d'un monde où la liberté des femmes, comme celle du peuple, inquiète les puissants. Et Bizet y invite Carmen « comme un fils de famille enivré prétendrait inviter une prostituée peinturlurée au repas du dimanche ». Grâce à Danièle Georget, on mesure à quel point la genèse de Carmen raconte l'émergence d'une société nouvelle où l'art, déjà, fait entendre la voix des rebelles.
Carmen des Grands Boulevards, de Danièle Georget, Robert Laffont, 352 pages, 22 euros.
« Je connais bien Emmanuel Macron... et avant même sa naissance (rires) ; en effet, dans le cadre de mon internat, j'avais sous ma responsabilité deux jeunes externes : ses parents, dont je conserve un excellent souvenir. » On ne s'attendait pas à trouver ça dans ce « mot à mot » consacré à Boris Cyrulnik. Premier tome d'une nouvelle collection des éditions de l'Aube, il nous offre, en 65 mots, le regard sur le monde du psy le plus célèbre de France.
Fruit de ses conversations avec le responsable du pôle Idées de La Tribune, Denis Lafay, le livre est illustré par des dessins de Michel Hazanavicius. « [A]u fil des ans, il est devenu impossible de cloisonner Boris Cyrulnik dans un statut, de l'encager dans une discipline, écrit en préface Denis Lafay. Il est un neuropsychiatre qui philosophe, un médecin féru de sociologie, un penseur au cœur de la politique, un globe-trotter témoin des fracas de l'Humanité. » En effet, du mot Amour à Télétravail en passant par Barbarie ou Confinement, un lien se fait entre le travail du psy, les drames du siècle dernier et l'actualité.

Aux origines : la Shoah, la question du pardon et celle de l'endoctrinement. Il met en garde, craint les répétitions de l'Histoire. Ainsi à Barbarie, analysant ceux qui ont renoncé à leur « liberté intérieure », il écrit : « Contester un dogme dominant, c'est prendre le risque de s'isoler, de se marginaliser, de perdre ; or l'humain a un besoin naturel d'appartenance. Si l'autre auquel il est attaché par ce lien d'appartenance prône une idée, aussi délirante soit-elle, il est tenté de s'y soumettre et de la rallier afin de ne pas rompre ce lien - et même, au nom de la loyauté, de le consolider. »
Il est aussi question d'art, d'écriture ou de musique. « Même lorsqu'elle est triste, la musique métamorphose la douleur. Si l'on éprouve une douleur physique intense et qu'on réussit à lui donner un sens, en l'exprimant par une peinture, une écriture ou une pièce musicale, on la transcende jusqu'à la transformer en poésie. »
Au mot de « victime », Boris Cyrulnik préfère celui de « blessé ». « En effet, dans la métaphore de la blessure, au coup reçu dans le réel succède une cicatrisation - plus ou moins efficace - grâce à laquelle on se remet à vivre. » Sans doute est-ce la vraie vertu de ce livre : trouver et poser des mots pour aider à la cicatrisation des blessures de l'époque.
Boris Cyrulnik, mot à mot, de Denis Lafay avec des dessins de Michel Hazanavicius, l'Aube, 168 pages, 19,90 euros.
Lorsqu'au début de 2022 Olivier Rolin embarque à bord du Champlain, bâtiment de soutien et d'assistance outre-mer, « trapu et teigneux » naviguant dans l'océan Indien, il va sur ses 75 ans. Alors que nombre de ses contemporains se lamentent sur l'air de « la vieillesse est un naufrage », l'écrivain-voyageur, lui, fait son sac.
Rappeler l'âge de l'auteur au prétexte de recenser son ouvrage n'est pas très élégant mais c'est bien d'âge, le sien, celui du capitaine et de l'équipage, qu'il est question dans ce court et ironique compte rendu de voyage. Et, puis c'est lui qui a commencé ! Dès la page 14, Rolin évoque sa « vétusté », son apparence de « vieille chose » dont on se demande s'il saura « supporter les mouvements du bateau sans se casser le col du fémur ».

Il enfonce le clou ? Cherche-t‑il notre apitoiement ou notre sourire ? « Ce n'est pas seulement vers les îles Éparses que je navigue mais vers l'état déplorable et un peu ridicule de vieux. Jamais encore [...] je n'ai éprouvé à ce point que je faisais partie d'un autre monde. »
Tout ça parce que les Éditions de l'École de guerre, qui ne pouvaient lui payer sa préface à l'Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide, historien grec du IVe siècle avant notre ère, a décidé de payer ses travaux en nature. Chic, un voyage du plus ! a pensé Rolin, prix Femina pour Port Soudan (1994). Vite il déchante. Ça, une récompense ? Une couchette inconfortable, des heures d'ennui, une compagnie de gamins qui pourraient être les siens... Et même pas une goutte de rhum !
Dès lors le pitch est tout trouvé. Notre auteur survivra-t‑il à ce périple ? Un mois de traversée pépère de l'île de la Réunion, point de départ, à Mayotte, point d'arrivée, en passant par Durban jusqu'à ces fameuses îles Éparses dans le canal du Mozambique où la France entretient l'idée de sa grandeur, des militaires et des scientifiques qui comptent les tortues. Inutile de faire durer le suspense.
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Malgré son grand âge, l'écrivain parviendra à bon port sain et sauf. Armé d'ironie et d'un humour aussi solide que sa connaissance de la mer, il donnera au passage cette leçon d'écriture à l'usage des gens sérieux : « Qu'est-ce qu'écrire sinon ça, imaginer, gloser, reconstituer, déformer, ironiser, faire le malin en somme ? » Encore faut-il savoir le faire.
Vers les îles éparses, d'Olivier Rolin, Verdier, 96 pages, 17,50 euros.
Juliette Einhorn, Anne-Laure Walter, Aurélie Marcireau et Philippe Ridet