« Les Belles Promesses », « Les Années souterraines », « Ton cadavre exquis », « Princesse »... Nos critiques littéraires de la semaine

Découvrez nos recommandations littéraires de la semaine du 5 janvier 2026.
LTD/DR

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Dans son dernier roman, qui nous expédie dans les années 1960, Pierre Lemaitre met encore une fois tout en œuvre pour nous offrir un voyage temporel agréable…

Lecteur, arrête-toi un instant devant ces Belles Promesses : ici Pierre Lemaitre conclut sa tétralogie romanesque Miroir de nos peines, née de sa trilogie Les Enfants du désastre, elle-même engendrée par son fameux Goncourt Au revoir là-haut ! Et plutôt que d’ironiser sur ce pullulement littéraro-lapinesque, présente tes respects : te voilà devant la flèche d’une architecture romanesque qui a accueilli des millions de tes semblables, et qui ne tombera pas de sitôt.
De là, tu pourras encore admirer les curiosités de ce vaste édifice construit les mains dans le XXe siècle – les matériaux de Lemaitre – et les yeux dans le XIXe, où habitent ses inspirateurs qui ont pour nom Zola, Balzac, ou Hugo. En plus, un cadeau t’y attend : ici sera enfin réglé le sort de Jean Pelletier dit « Bouboule », l’entrepreneur assassin, et de Geneviève, son épouse et tortionnaire, que tu attends depuis quatre volumes ! Tu y retrouveras aussi Philippe, leur fils cancre sauf au billard ; Colette, sa brillante aînée, et leur oncle François, journaliste écrivain en proie à un doute intime – à propos dudit Bouboule, bien sûr, et de ces femmes au crâne fracassé qui se retrouvent dans son sillage…
Pierre Lemaitre, c’est une méthode. Une façon de cerner les époques à travers la fiction en plaçant ses personnages sur les lignes de crête de leurs grands faits sociaux, industriels ou politiques, en y greffant ses intrigues, et en pariant à la fois sur la documentation et l’incarnation pour que les sutures ne se remarquent pas trop.
Dans les précédents volumes, on a pu voir ainsi Bouboule et Geneviève inventer les magasins de fripes (et devenir prodigieusement riches), Hélène (sœur de Bouboule) se colleter avec les problématiques de l’aménagement du territoire dans un village promis à l’engloutissement par la construction d’un barrage, et François (leur frère) se faire emprisonner à Prague, ce qui offrait un beau point de vue sur la guerre froide.
Les Belles Promesses affiche le même genre de menu : puisque nous atteignons les années 1960, il traite de la construction du périphérique, des combats des paysans indépendants et de presse à scandale. Avec, comme toujours, un discret propos politique de gauche – le Hugo des Misérables n’est pas invoqué en exergue pour rien. Avec, surtout, cette écriture à la fois fluide, sans prétention, et pleine de tournures surprenantes et de commentaires bien inspirés (pour décrire les relations empoisonnées Geneviève-Bouboule : « ce mari était une déconvenue qu’elle passait beaucoup de temps à mettre en scène »).
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Et cet art des rebondissements par lequel Lemaitre, qui a débuté dans le polar, se rattache à la famille des romanciers populaires haut de gamme – ceux qui consacrent beaucoup de temps et d’énergie à fourbir de gros romans qui se lisent à toute vitesse et sans effort. Qui, plutôt que de chercher à nous épater, font tout pour nous garder à bord.
Les Belles Promesses commence pied au plancher lorsque Bouboule, allant célébrer un prix littéraire remporté par François, se retrouve confronté à un incendie et suit une pulsion (vertueuse pour une fois) qui le conduira à devenir un héros – celui d’une affaire dont la presse fera ses choux gras. Bouboule qui, par ailleurs, s’associe avec plus malin que lui pour tirer profit de la construction du périph.
Pendant ce temps, François remonte la piste de cadavres qui semble accompagner son frère, sans y croire d’abord ; un nouveau personnage – Manuel, jeune paysan d’origine espagnole – tente de s’émanciper de la grande coopérative laitière qui tient sa région, et Philippe découvre les joies pour lui conjointes de la masturbation et du voyeurisme (grâce à sa jolie tante Thérèse, sœur pauvre de Geneviève, que celle-ci a transformée en domestique).
Ah, et il sera aussi question du chat Joseph, que Geneviève a pris en grippe, et dont la santé inquiète Colette ! On peut en sourire, mais c’est en associant petites et grande intrigues, phrases anodines et vraies trouvailles, questions collectives et questions individuelles que Pierre Lemaitre parvient à redonner vie à la matière de la vie passée. Peut-être lira-t-on un jour ses romans autant pour l’agrément que pour leur valeur documentaire, comme on lit aujourd’hui Zola, Balzac, Hugo…
Hugo Lindenberg publie en cette rentrée d’hiver son troisième roman, et c’est la grâce.

« Il y a en chacun de nous une chimère mal assemblée, en voie perpétuelle d’extinction, empaillée d’impossible. » Le jury du prix du Livre Inter ne s’y était pas trompé (Un jour ce sera vide, 2021) : Hugo Lindenberg est un styliste remarquable. Les Années souterraines est de ces livres dans lesquels on griffonne : tant de phrases nous laissent en effet ébahis. Mais ce n’est pas tout : il nous désarme.
« Je suis venu dire au revoir, j’avais tellement hâte de partir d’ici la première fois que j’ai oublié quelque chose, je ne sais pas quoi, mais je sens que j’ai oublié quelque chose. » Soit un Français exilé outre-Atlantique, qui débarque dans le 15e arrondissement de Paris pour vendre enfin l’appartement de son père décédé avec lequel il a cohabité vaille que vaille pendant dix ans après le suicide de la mère (« Du temps de ma captivité », dit-il).
Évidemment, le fils redoute ce retour, expliquant qu’il explore au fil des jours tout l’immeuble, noue des liens avec les habitants, mais sans parvenir à pénétrer dans l’appartement. C’est forcément l’occasion de revisiter son adolescence et de mesurer à quel point ce père défaillant est encore une « énigme » pour lui. Mais c’est le bon moment pour se retourner : vingt ans d’épanouissement l’ont rendu « plus tendre ».
Pendant 10 ans, donc, le père n’aura eu qu’une forme d’amour à disposition : « l’abandon ». On pourrait ajouter l’indifférence. Le fils aura eu beau faire : il n’existait pas aux yeux de son géniteur qui n’hésitait pas à le laisser seul les soirs de réveillon et pendant les vacances. « Parfois il chante pour moi, ce père qui ne sait pas parler. Il chante merveilleusement bien. » C’est peu, trop peu.
Pourquoi avoir fait disparaître toute trace de sa mère (il est même proscrit de l’évoquer), pourquoi ne l’a-t-on jamais emmené au cimetière (et surtout pas à l’enterrement), et pourquoi a-t-on tu qu’elle s’était suicidée ? Les enfants à qui l’on ment fouillent ; claustrophobe en sa demeure mais fin limier, il aura découvert la vérité par lui-même : « Je la reçois comme une balle à bout portant. Une balle tirée de ma curiosité. »
Revient-on d’une enfance passée à observer les adultes nous mentir (« L’énergie gaspillée dans cette maison pour maintenir la fiction est phénoménale ») ? Et quant à savoir s’il est permis de solder les comptes… C’est autre chose qui arrive au héros de Lindenberg. On n’en dira rien ici, sinon qu’il était comme attendu dans cet immeuble… Quand on désespère des morts, on peut du moins se laisser cueillir par les vivants.
Sur le lit de mort de son père, une fille coupe le fil qui la reliait à ce démon adoré – une oraison funèbre insolente.

Pour faire « un passé simple » d’un « nous » qui a fait d’elle, depuis son enfance, une demi-morte, la narratrice, auprès de son père tout juste défunt, se livre à un rituel inattendu. Cette cérémonie des adieux dont elle fait un livre pour réinventer la « guerre morbide » qui a eu lieu entre eux, elle l’organise dans la chambre funéraire qui lui sert de bureau.
Pendant cette heure passée avec le corps de ce père alcoolique, mythomane et violent qui avait fait « une bouillie de [lui-même] », elle se remémore et lui raconte, menant conversation avec celui qui fut son roi et son assassin – s’il a bel et bien un jour poussé sa fille dans des escaliers, c’est, surtout, une destruction psychique de son être à elle qu’il a orchestrée par ses frasques, se rendant aussi indispensable que détestable.
Dans cet exercice saisissant de thanatopraxie romanesque se lit paradoxalement une reviviscence : en prenant soin du cadavre de son père – colmater ses cicatrices, lui injecter du formol, poser des canules pour stopper les écoulements, ce qui est aussi une définition saignante de la littérature –, la fille met fin à leur corrida intime. Elle désinfecte la relation purulente qu’elle avait avec ce père fou à qui elle n’a jamais pu pardonner de s’être érigé en super-héros pour mieux maculer de honte et de vitupérations ce culte de lui-même dont elle était la première adepte et la victime sacrificielle.
Transpercer, ainsi, le cœur et l’intestin de ce Minotaure qui était « tout simplement trop, cet excès de tout qui n’a finalement mené à rien », c’est vaporiser un fixateur sur la haine amoureuse qui la vouait à lui, « incarnation pure de la douleur ». En préparant son corps supplicié à l’inhumation, elle ouvre dans son âme à elle un cimetière, espace délimité où cet ogre n’entrera plus par effraction mais auquel elle n’ouvrira la porte que quand elle l’aura décidé.
Un roman exorcisme de toute beauté, qui, bien loin d’appeler à la sauvagerie, suture les plaies trop béantes. Le premier roman de Marion Quantin est un recueillement fervent et féroce à la fois, qui n’oublie rien, et surtout pas le pire, mais caresse une dernière fois pour mieux faire taire les monstres.
Sous ses airs de conte espiègle, le deuxième roman de Kinga Wyrzykowska déploie une fable politique inquiétante, ancrée dans la Pologne contemporaine.

Un lapin géant promené en laisse, une femme nommée Lis (« renard », en polonais), un homme appelé Klempa (« élan »), Princesse convoque un bestiaire que Lewis Carroll ne renierait pas. Tout semble d’abord relever de la fantaisie au pays du capitalisme. Puis le récit se déplace à l’Est, prend un tournant plus politique. Et Alice au pays des merveilles glisse vers Rosemary’s Baby.
Tout commence avec une scène mémorable : une mère célibataire, pressée par le temps, s’offre exceptionnellement du jambon de marque. Une heure plus tard, en ouvrant la barquette devant ses trois filles, elle y découvre un « doigt d’honneur tout rose », moulé dans la VSM, cette pâte de viande rosée qui emplit les knacks. Le ton est donné : absurde, grinçant, irrésistible.
Kinga Wyrzykowska nous embarque d’un personnage à l’autre dans une première partie jubilatoire. Puis le récit se resserre autour de Barbara Lis, cadre supérieure dans une entreprise d’agroalimentaire à l’origine du jambon injurieux, et de Pawel Klempa, un plombier polonais – métier malicieusement choisi par la caustique romancière. Autour d’eux gravite Princesse, lapin géant offert par la meilleure amie trans de Barbara.
Par amour, cette dernière quitte tout et part vivre en Pologne, pays que sa mère avait fui enceinte et effacé de l’histoire familiale. Les chapitres sont alors numérotés en polonais et le roman se politise tandis que Barbara s’intègre étonnamment bien dans cette Pologne contemporaine certes, mais qui depuis son tournant conservateur en 2015 se traditionnalise : catholicisme omniprésent et contrôle des corps, le tout à l’heure des réseaux sociaux, où un prêtre racole sur TikTok avec le lapin géant. La dernière partie bascule avec un chapitrage en latin et le conte dévisse totalement pour se muer en fable sombre.
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D’une remarquable maîtrise stylistique, Princesse joue avec la langue (avec une partie tout en contrepèteries !), les registres et les formes, jusqu’à un final à lire ou à écouter en podcast. Profondément engagé, il dresse une critique acérée d’un monde actuel rongé par le conservatisme. Un texte singulier, aussi charmeur que dérangeant, qui confirme le talent très sûr de Kinga Wyrzykowska.