R.J. Ellory, Jake Adelstein, Nathalie Saint-Cricq… Notre sélections de polars à lire cette semaine
Anne-Laure Walter et Amélie Marcireau

Découvrez notre sélection de polars.
LTD/DR
Anne-Laure Walter et Amélie Marcireau

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Dans son bureau tapissé de bois et de livres, une carte de France constellée de punaises attire l’œil. Non, ce n’est pas la trajectoire d’un tueur en série mais la tournée d’un autre type de routard du crime. Depuis près de 20 ans, R.J. Ellory sillonne l’Hexagone, ville après ville, librairie après librairie, et sera de retour pour Quais du polar*. « Je vends plus de livres en France que dans tous les autres pays réunis », glisse le plus francophile des romanciers britanniques, qui publie ce jeudi 2 avril Les Invisibles, une ample fresque sur la naissance du profilage criminel.
Depuis Seul le silence (2007) et ses 530.000 exemplaires vendus en France, il livre chaque année un roman, toujours situé outre-Atlantique bien qu’il n’ait jamais quitté l’Angleterre, un paradoxe qui déroute les Anglo-Saxons mais ne dérange pas le public français, que le romancier va inlassablement chercher au cours d’interminables tournées (une vingtaine de rencontres d’avril à juillet avant une autre salve à l’automne). Avec en creux la peur que tout s’arrête. « Chaque fois que je signe un contrat, je suis conscient que ça peut être le dernier, confie-t-il. La seule raison pour laquelle je suis encore publié dans ma langue, c’est parce que je suis traduit. Tout cela est bien fragile. »
Pour Les Invisibles, sur suggestion de son agente, il prend pour point de départ un personnage d’enquêtrice qui va évoluer sur plusieurs années. Le reste de l’intrigue viendra après. Car sa méthode d’écriture est bluffante. « Je commence avec presque rien. J’ai une policière, je tue quelqu’un, et je vois ce qui se passe. » Il avance comme un lecteur. « Vous connaissez cette sensation à la lecture : vous lisez la page 2, la 5, la 10… puis vous êtes attrapés par le livre ! C’est la même chose quand j’écris. Soudain, je me connecte au personnage, je suis happé. Je dois continuer pour savoir ce qui va arriver. »
En bon artisan, il s’enferme dans son bureau dont il a construit la plupart des meubles, écrit puis consigne sur un carnet la date, le nombre de mots au début de la journée et le total le soir. Un chapitre par jour, six semaines pour un roman. Il s’arrête toujours au début du chapitre suivant, pour relancer la machine. « Hier mes personnages étaient au volant d’une voiture pour se rendre chez un témoin », raconte-t-il au sujet d’un prochain livre. Chez qui vont-ils ? Une liste de noms propres dans son fameux carnet, barrés au fur et à mesure de leur utilisation, lui donnera la réponse.
Dans Les Invisibles, Rachel apparaît ainsi. D’abord simple policière à Syracuse, dans l’État de New York, en 1975. Puis inspectrice. Et bientôt membre du FBI. À travers elle, Ellory remonte avec maestria aux origines du profilage criminel, convoquant tout un imaginaire, du Silence des agneaux à Seven. Dans le roman, un tueur en série obsédé par Dante laisse derrière lui des citations de La Divine Comédie, comme une cartographie morale du mal. C’est aussi haletant qu’intelligent.
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« Tout cela est venu en écrivant », insiste-t-il. Les recherches suivent. Ellory bloque sur une question du remplacement des dentistes chargés des prisonniers ? Il trouve une thèse sur les pathologies médico-légales dentaires et contacte l’universitaire. « Je parle à des professionnels du FBI, de la CIA, des journalistes, des responsables de morgue… Les gens adorent raconter leur travail. » Comme dans ses romans, où surgit toujours un professeur à la retraite pour éclairer l’enquête, Ellory croit profondément à cette disponibilité des autres. Et s’il écrit depuis toujours la noirceur humaine, il en consigne aussi la générosité.
Quand il nous reçoit chez lui, dans la banlieue de Birmingham, tout de tweed et de velours côtelé vêtu, il cuisine depuis deux jours. Jambon mariné à la bière, mélasse et moutarde, selon une recette de la reine Victoria, gratin de chou-fleur… « Les Français pensent que la cuisine anglaise est terrible, je voulais prouver le contraire », plaide-t-il lorsqu’on s’étonne qu’un écrivain se mette aux fourneaux pour nous.
Avant même notre arrivée, il avait tout supervisé : l’hôtel, les restaurants, une excursion avec lui à Stratford-upon-Avon (où ni la boue des sols détrempés du cottage d’Anne Hathaway ni les annulations de trains n’entameront son flegme et ses mocassins cirés). Comme si le rencontrer ne suffisait pas à justifier notre venue.
Né à Birmingham, marqué par une enfance en foyers, Ellory a commencé par la musique avec son groupe The Whiskey Poets avant d’écrire de nombreux manuscrits sans parvenir à être publié. Aujourd’hui, il attend toujours le regard de ses lecteurs, des journalistes ou de son fils qui vient, nous raconte-t-il, de lire pour la première fois son génial Vendetta. Un besoin de reconnaissance qui lui a joué des tours.
En 2012, il a dû reconnaître avoir publié sous pseudonyme sur Internet des critiques élogieuses de ses propres romans. Mais ce lien aux lecteurs prend parfois une forme plus inattendue. Un jour, à New York, une lectrice vient lui parler. Pas de dédicace. Elle veut simplement savoir ce que devient un de ses personnages. Ils discutent pendant 20 minutes. « Transmettez-lui mes vœux », dit-elle en partant. Ellory sourit en se remémorant la scène. Tout est là. Écrire, c’est aussi faire naître des êtres assez réels pour qu’on s’inquiète pour eux.
📆 * Rencontres à Quais du Polar le 3 avril à 17 h 30 (à la Fnac) et le 4 avril à 14 heures et 18 h 30 (au Palais de la Bourse).
📖 Les Invisibles, R.J. Ellory, traduit de l’anglais par Étienne Gomez, Sonatine, 552 pages, 24,50 euros, en librairies le 2 avril.
S’il a fait ses armes au Japon et connu le succès planétaire avec Tokyo Vice, son enquête sur le milieu des yakuzas, Jake Adelstein démontre une nouvelle fois, et avec maestria, son talent d’enquêteur et de narrateur avec Code bleu. L’Américain nous accroche dès la première page pour ne plus nous lâcher avec une enquête sur des faits qui remontent à plus de 30 ans : une série de meurtres à l’hôpital Harry-Truman du Missouri. C’est à la demande de son père, alors médecin légiste et chef de la pathologie de cet hôpital militaire, qu’il reprend les faits.
En 1992 est constatée une augmentation du nombre des décès dans l’aile 4 Est de l’établissement qui accueille des vétérans. À chaque fois, le même scénario : un malade qui doit rentrer chez lui le lendemain, décède dans la nuit après un code bleu (celui de la réanimation). À chaque fois, le même infirmier se trouve à proximité du mort. L’affaire est étouffée en quelques mois. Des années plus tard, le journaliste rassemble les éléments et analyses et recueille des témoignages sur ces dizaines de meurtres oubliés par la justice américaine.
Jake Adelstein raconte les enquêtes internes, les médecins qui tentent d’agir alors que l’administration de l’hôpital ne fait rien ou plutôt freine toute tentative de débarquer l’infirmier soupçonné. Le FBI s’en mêle sans plus de succès. Que s’est-il passé dans les couloirs de cet hôpital ? Pour quelles raisons l’infirmier a-t-il été protégé ? Pourquoi le département des Anciens Combattants a-t-il étouffé l’affaire ?
Une description sans concession de l’administration américaine où coups bas et intimidations règnent, mais aussi du corps médical où les soignants qui se battent pour faire éclater la vérité sont écartés. Jake Adelstein rend hommage à son père, qui a fait ce qu’il pouvait pour faire éclater la vérité, mais également aux vétérans victimes de ces meurtres. Avec justesse et empathie, il redonne un destin à ces soldats abandonnés par l’État.
Si on retrouve l’écriture haletante qui a fait la renommée du journaliste-écrivain, s’y ajoute quelque chose de plus : le regard qu’il porte sur son pays après des années passées à l’étranger. « Ce qui s’est passé au sein du département des Anciens Combattants est un microcosme de presque tout ce qui ne va pas en Amérique », écrit-il. Il nous offre une plongée dans son Missouri natal et la vie de son père qui, en guise d’héritage, lui aura laissé cette affaire à dénouer.
📖 Code bleu, Jake Adelstein, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyril Gay, Marchialy, 400 pages, 23 euros, en librairies le 2 avril.
La journaliste Nathalie Saint-Cricq franchit un cap. Après avoir exploré des zones d’ombre de l’Histoire dans ses deux précédents romans, elle s’attaque cette fois à un fait divers, l’un des plus sordides qui soit, l’infanticide. Avec La Petite Mère, elle signe un roman noir tendu qui flirte avec le thriller judiciaire.
En janvier 1995, dans le Berry, Nadège Buisson est accusée d’avoir enterré vivant son nouveau-né sous la pression de son compagnon. Convaincu de l’innocence de celle qu’il surnomme « la petite mère », son avocat la fait acquitter. Vingt ans plus tard, à la veille de sa retraite, il découvre sur son répondeur un message de la jeune femme, qui souhaite « clore l’affaire ». Le passé ressurgit et fait vaciller ses certitudes.
Le roman suit cet avocat vieillissant pour qui le métier a longtemps tenu lieu de vie. À travers lui, Nathalie Saint-Cricq explore la fatigue, la décrépitude d’un cerveau brillant, la solitude, mais aussi l’impossibilité de raccrocher. « Quand quelqu’un a besoin de vous, n’est-ce pas la meilleure preuve qu’on existe encore ? » interroge-t-elle. Son personnage, qui voyait ses clients comme des « patients », se définissait par « cette alchimie insensée, cette transcendance qui transformait des personnages supposés falots et apparemment quelconques en héros de tragédie ».
Débarrassée de la matière historique de ses précédents livres, Nathalie Saint-Cricq s’enfonce ici dans la fiction et la psyché humaine, même si l’on devine une histoire vraie derrière ce cold case. Manipulation, intime conviction, fragilité de la vérité judiciaire… tout repose sur le trouble d’un homme confronté à ses souvenirs et à cette « victime-née ». Des sujets graves qu’elle traite sans s’interdire l’humour, notamment dans ses memento mori récurrents.
Reste le pari délicat d’interroger la parole d’une reconnue victime. Un terrain risqué que Nathalie Saint-Cricq aborde avec une réelle finesse. Les scènes de procès, elles, offrent toujours cette jubilation intacte pour les amateurs du genre : théâtre des passions, joutes oratoires, tirades de plaidoirie où affleure un certain lyrisme. Et derrière le suspense demeure une question vertigineuse, celle des vérités auxquelles on choisit de croire.
📖 La petite mère, Nathalie Saint-Cricq, Éditions de l’Observatoire, 208 pages, 21 euros en librairies le 2 avril.
Anne-Laure Walter et Amélie Marcireau