OPINION. « Dix ans après l’Accord de Paris : tenir enfin sa promesse sociale », par Carlo Monticelli, gouverneur de la Banque de Développement du Conseil de l’Europe (CEB)
Dix ans après l’Accord de Paris, la transition climatique peine encore à tenir sa promesse sociale. Pour Carlo Monticelli, gouverneur de la Banque de Développement du Conseil de l’Europe, l’urgence n’est plus seulement de réduire les émissions, mais de faire de la cohésion sociale le levier central de l’action climatique.
Ces quelques mots de Lou Stührenberg, jeune déléguée pour le climat auprès du Ministère de la Transition écologique, de la Biodiversité et des Négociations internationales sur le climat, ont résonné avec une force particulière lors de la commémoration par la Banque de Développement du Conseil de l’Europe (CEB) du dixième anniversaire de l’Accord de Paris.
Ils rappellent que la transition climatique n’est pas seulement une trajectoire d’émissions de CO2 : c’est une course contre le temps, mais aussi une course pour renforcer la cohésion sociale, dont dépend également l’acceptation de cette transition.
Adopté par 196 Etats lors de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques rassemblée à Paris le 12 décembre 2015, l’Accord a comme objectif de poursuivre les efforts « pour limiter l'augmentation de la température moyenne mondiale à 1,5°C au-dessus des niveaux préindustriels », afin de réduire le risque de déclencher des impacts beaucoup plus graves pour la planète.
Relire aujourd’hui le texte de l’Accord de Paris est éclairant. Il affirme que l’action climatique doit s’inscrire « dans le contexte du développement durable et des efforts visant à éliminer la pauvreté », en tenant compte des principes d’équité et des besoins des plus vulnérables. Cette mention n’était pas décorative : elle représentait un message politique clé et le fondement moral de l’Accord.
Et pourtant, dix ans plus tard, cette promesse sociale demeure largement inachevée.
Certes, des progrès considérables ont été accomplis depuis la COP 21 à Paris, notamment sur les plans économique et technologique. Mais lors de la récente COP30 à Belém, le consensus était clair : nous sommes encore loin du compte.
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« Faisons vite » pour rattraper le retard, mais aussi pour éviter que le fossé social de devienne un frein majeur à l'ambition climatique.
La bonne nouvelle est qu'une approche sociale plus incisive peut contribuer à débloquer les progrès en matière de climat et à insuffler une nouvelle dynamique. Car, au fil de la décennie écoulée, la focalisation sur les montants de financements, les mécanismes financiers pour les atteindre, les objectifs d’atténuation pour lutter contre le changement climatique, a souvent éclipsé le socle humain. Dans le même temps, les fractures territoriales, les pressions budgétaires et les inégalités n’ont cessé de s’accentuer.
C’est précisément cette dissonance que la jeunesse pointe lorsqu’elle dit : « Faisons vite » — vite pour rattraper le retard, mais aussi vite pour éviter que le fossé social ne devienne un frein majeur à l’ambition climatique. De fait, le climat n’est plus une composante isolée du développement. Il en est devenu partie intégrante : il affecte la soutenabilité budgétaire, la compétitivité des entreprises, la stabilité des territoires et la confiance citoyenne. Les inondations, la précarité énergétique, la pression sur les systèmes de santé ou l’érosion du capital humain sont des réalités quotidiennes pour des millions de personnes.
C’est pourquoi nous assistons à un changement de paradigme fondamental : d’une logique d’« additionnalité » lors de la signature de l’Accord, nous sommes passés à une logique de « co-bénéfices » multiples – faire en sorte que chaque euro investi renforce simultanément l’inclusion et la résilience économique et sociale. La priorité maintenant est de passer à la création de catalyseurs de la transition écologique. Cela correspond d’ailleurs à l’esprit que les rédacteurs de l’Accord de Paris avaient voulu insuffler dès l’origine.
À la CEB, cette conviction que le social est au cœur de l’urgence climatique, est inscrite dans notre ADN. Créée en 1956, la CEB est une banque multilatérale de développement dotée d’un mandat exclusivement social par ses 43 états membres, dont la France qui est un membre fondateur.
La banque œuvre à la promotion de la cohésion sociale en Europe, en occupant un espace unique : celui où le financement multilatéral, l’inclusion et la solidarité se rejoignent. Aujourd’hui, cette position est plus pertinente que jamais. Une transition qui fragilise la société est une transition qui n’aboutira pas. Une transition qui renforce la cohésion des peuples est une transition qui pourra durer.
Lors de l’événement commémoratif, organisé par la CEB avec les autorités françaises et labellisé par l’ONU, un consensus puissant s’est dégagé : l’Accord de Paris n’a pas seulement une ambition climatique, il a une ambition sociale. Et cette ambition doit devenir le moteur de la prochaine décennie.
Dix ans après Paris, l’exigence est double : accélérer l’action climatique tout en restaurant la confiance sociale qui la rend possible.
Concrètement, cela signifie notamment que :
– Les infrastructures résilientes doivent améliorer l’accès aux services essentiels et réduire la précarité énergétique ;
– La décarbonation industrielle doit être pensée avec les territoires et leurs travailleurs ;
– Parallèlement, des politiques et investissements sociaux bien conçus doivent permettre aux pays d’atteindre leurs objectifs climatiques dans le respect de l’Accord de Paris.
La CEB agit justement dans ce sens. Nous finançons des écoles, des hôpitaux, du logement abordable, des systèmes de prévention des risques — qui permettent aux populations d’absorber les chocs climatiques et économiques. Grâce à notre « prisme de vulnérabilité », nous identifions systématiquement où les impacts des projets que nous finançons croisent les inégalités sociales, afin de cibler les investissements de manière à renforcer la résilience humaine.
Dix ans après Paris, l’exigence est double : accélérer l’action climatique tout en restaurant la confiance sociale qui la rend possible. Si la décennie passée a été celle de la prise de conscience, la prochaine devra être celle de l’intégration : intégrer le climat, l’économie et le social dans des stratégies cohérentes, crédibles, finançables et politiquement soutenables.
Dans dix ans, notre succès ne sera pas jugé uniquement en gigatonnes, mais à l’aune de trois critères : la résilience des populations, l’équité des opportunités et la solidité démocratique de nos sociétés.
L’Accord de Paris nous a donné le cadre. La jeunesse nous a donné l’injonction. À nous, maintenant, de tenir la promesse sociale de Paris.