Vieillissement, consommation bondissante, augmentation du nombre de malades... La nécessaire remise à plat le modèle de santé

Le système de santé français à bout de souffle.
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Le système de santé français à bout de souffle.
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Notre modèle de santé peut-il tenir ? À l’avenir, les Français sont-ils assurés d’avoir « également » accès aux soins ? Ils sont en droit de s’interroger. Coincée entre le déficit vertigineux de l’assurance-maladie (21,6 milliards d’euros en 2025, contre 1,7 en 2019), des comptes publics exsangues (152 milliards de déficit en 2025 et une dette équivalente à 115 % du PIB), et un pilotage ministériel miné par l’instabilité politique, le système de santé semble prêt à perdre connaissance. Et le futur ne rassérène pas.
Le vieillissement de la population, le nombre croissant de malades chroniques, la santé dégradée des jeunes, le coût exponentiel des innovations, et une « consommation » bondissante – imputable aux patients, aux praticiens et à l’industrie – mettent au défi, outre le financement, l’ADN même du modèle : la solidarité. Un maelström économique et éthique qu’un médecin résume, abruptement mais lucidement, ainsi : « Placer en dialyse une personne nonagénaire, est-ce raisonnable ? ». C’est-à-dire supportable aussi par la collectivité ?
L’heure n’est plus à perfectionner le système de santé mais à le sauvegarder, en premier lieu à défendre cette double solidarité, intergénérationnelle et entre catégories sociales. Au risque sinon d’épouser un modèle libéral auquel la réalité américaine offre un exemple – certes paroxystique – édifiant : « Outre-Atlantique, un tiers des personnes de plus de 60 ans atteintes de maladies graves devront vendre leur maison pour se soigner », indique le Pr. Jean-François Delfraissy, président du Comité consultatif national d’éthique. Preuve, complète son confrère Jean-Yves Blay, président d’Unicancer, qu’« en France, l’arbitrage éthique doit être scientifique et non pas financier ».
Plusieurs pistes existent. La première coule de source : adopter une dynamique de sobriété. Un effort modéré de toute la chaîne – patients moins consommateurs, médecins plus rigoureux, gestion publique plus rationnelle, industrie privée moins gloutonne – permettrait de dégager et répartir de substantielles économies sans affaiblir la qualité du modèle. Autre priorité : reconsidérer le rapport des dépenses en prévention et celles en soins. En 2024, les premières ont culminé à 8,7 milliards d’euros, soit 2,6 % de la dépense courante de santé (333 milliards, donnée Drees – Ministère de la Santé).
Le bon sens convoite un rééquilibrage, mais les entraves ne manquent pas : les communautés médicale, scientifique, industrielle sont intrinsèquement technophiles, et le temps (long) de la prévention n’est pas celui (court-termiste) de l’aréopage politique, sensible aux effets visibles de ses décisions. Pourtant, une autre réalité devrait dicter ce réajustement : la large majorité (évaluée à 80 %) des déterminants de bonne/mauvaise santé relève de facteurs exogènes (climat) ou comportementaux (alimentation, tabac, alcool, exercice physique, conduite routière, violences intra-familiales, etc.), par définition sensibles à la prévention. L’amélioration de ces éléments diminuerait significativement les dépenses de soin, et permettrait de flécher vers lui une part des économies.
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L’avenir du système de santé français « solidaire » convoque la prise de conscience de son extrême vulnérabilité, point de départ d’une « exigence de responsabilité » universelle : depuis les patients jusqu’aux professionnels et aux dirigeants politiques – réputés pour leur inculture scientifique.
Responsabilité qui s’applique à des réalités inédites ou qui s’aggravent : l’IA – qui, agrégée aux datas, promet des innovations révolutionnaires… et d’immenses questionnements éthiques – bouleverse la relation patient-praticien ; l’accès aux spécialistes est géographiquement inéquitable ; la disparité des populations accueillies dans les secteurs privé et public électrise ce dernier ; la commercialisation des progrès techniques atteint des montants pharaoniques… même lorsque l’invention est le fruit de la recherche publique ; la bureaucratie, la profusion de normes, l’ampleur des réglementations, le principe de précaution pénalisent les capacités d’innovation.
Quant à la santé mentale, elle ne cristallise pas seulement les défaillances du système de soin et de la spécialité psychiatrique : elle permet de radiographier « l’état général de la société », confirme l’épidémiologiste Maria Melchior, directrice de recherches à l’Inserm. Que le gouvernement ait renouvelé cette année le statut de « Grande cause nationale » accordé en 2025 à la santé mentale en dit long.
Les atouts du modèle hexagonal ne sont plus à démontrer. Mesurés aux revers que connaît, par exemple, son alter ego américain, ils demeurent remarquables. Mais le temps de l’exemplarité, aux yeux du monde… et des Français, est révolu. « Ils estiment que notre système donne du soin, mais pas forcément de la santé », constate Jean-François Delfraissy. Huit Français sur dix « ont le sentiment que le fonctionnement du système de santé s’est détérioré » (Elabe, 2025), et un sur deux « anticipe » une dégradation, conférant à la France la palme du « pays le plus pessimiste au monde » (Ipsos, 2025).
Cette dernière étude fait état d’un autre « record planétaire » : 86 % des Français jugent le système « surchargé », l’ensemble des indicateurs convergeant vers une perception critique de l’accès et de la qualité des soins. Un paradoxe, puisque la France occupe le 3e rang (classement OCDE) des dépenses de santé relatives à la richesse nationale, et que le reste à charge pour les patients est l’un des plus faibles au monde.
Quels que soient les déterminants (priorité, confiance, dépenses publiques, etc.), la santé figure dans le peloton de tête des préoccupations des Français. À un an de l’élection présidentielle, les programmes des formations politiques sont encore flous. Ils se dévoileront au fur et à mesure que l’échéance approchera, mais constitueront pour tous les candidats un sujet explosif, tant les tensions entre « l’œuvre » de santé espérée et les réalités économiques et démographiques sont aiguës.
Une médecine technologique et humaine, des métropoles et des campagnes, également (ou équitablement) accessible, financièrement supportable… : un doux rêve, et l’heure sera aux efforts, à des renoncements, voire à des sacrifices. Quel candidat aura le courage des arbitrages douloureux ? L’enjeu est cardinal : la « démocratie en santé » est particulièrement emblématique des forces et des vulnérabilités de la démocratie. Avec, en ligne de mire, le projet de société des prétendants à l’Élysée : la préservation du bien commun ou la victoire de l’individualisation.