Les fans du réalisateur n’y croyaient plus. L’ultime volet de son triptyque sort enfin sur les écrans, 9 ans après avoir été tourné.
C’est l’histoire d’un diptyque devenu au fil des ans, et des polémiques, une trilogie. Adaptant très librement un roman de François Bégaudeau, La Blessure la vraie, Abdellatif Kechiche tourne en 2016, sous le titre de Mektoub my love – Canto uno, ce qui est annoncé comme le premier volet d’un ensemble. Si le succès critique est au rendez-vous, le public boude ce premier opus qui s’impose pourtant par sa vitalité, son casting juvénile et un sens virtuose de la mise en scène. Jusque-là tout va (encore) bien, donc.
Cela se complique quand, disposant de centaines d’heures de tournage, Kechiche décide de présenter en 2019 au Festival de Cannes un « épisode » non prévu à l’origine qu’il intitule Mektoub my love – Intermezzo. Mais Ophélie Bau, l’un des comédiennes principales, quitte la projection officielle en découvrant une scène de cunnilingus beaucoup trop longue et explicite à son goût. Scandale immédiat sur la Croisette comme on les adore là-bas. Et les féministes d’alors redoubler leurs attaques contre Kechiche, accusé notamment de complaisance et de voyeurisme.
Malgré sa virtuosité indéniable et sa façon hypnotique de plonger ses spectateurs dans l’ambiance d’une boîte de nuit du bord de mer, Intermezzo sent désormais le soufre, et la saga Mektoub semble définitivement condamnée à la relégation. D’ailleurs, le film ne sortira jamais en salles pour d’obscures raisons de droits musicaux, au grand soulagement de la grande famille du cinéma qui traite Kechiche en paria. C’est sans compter la détermination du cinéaste qui, en signant ce Mektoub, my love – Canto due, conclut sa trilogie et son geste cinématographique avec un film solaire, malicieux et magique. Comme si rien ne pouvait l’arrêter, même pas l’AVC qui l’a durement frappé cette année.
Rêves, amours et envies
Tourné en même temps que les deux autres films, à l’été 2016, et en montage des années durant, cet ultime volet prolonge l’histoire de Céline, Amin, Ophélie, Tony et les autres. Nous sommes toujours à la fin de l’été à Sète, dans l’Hérault, en 1994. Ophélie doit se marier avec Clément mais se découvre enceinte de Tony, qui drague à tout-va. Tandis que Céline demeure son amoureuse transie, Amin abandonne la médecine pour se lancer dans le cinéma… Mais un producteur américain et sa femme actrice, en vacances à côté, viennent troubler le petit groupe : le scénario d’Amin intitulé Les Principes essentiels de l’existence universelle se trouve ainsi relancé. Et le producteur verrait bien son épouse dans le rôle principal…
Moins cru, plus sentimental que les épisodes passés, le film s’impose d’entrée par son ton de chronique subtile. On y parle en toute liberté de rêves, d’amours, d’envies, de paradoxes et autres interrogations existentielles ou non. Sans oublier qu’on y parle de cinéma, Kechiche réglant ses comptes à bas bruit avec un milieu qui ne l’a pas épargné.
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On glisse aussi vers un « désenchantement », comme l’écrit Kechiche lui-même dans sa lumineuse note d’intention d’autant plus précieuse que sa parole se fait rare désormais : « J’ai l’impression que si Canto uno célébrait la beauté, l’élan, le désir, dans une forme jaillissante, Canto due, lui, fait autrement. Tourné dans la même urgence, il explore une autre tonalité. Les corps dansent encore, les rires résonnent, mais le récit se tord, le réel s’y infiltre et l’innocence du premier se heurte à des malentendus. On glisse vers un désenchantement. »
Une forme de mélancolie parcourt assurément le film dès lors qu’une actrice ne veut plus jouer ou qu’une mère ne veut plus d’enfant, mais une sorte de politesse du désespoir empêche le « soleil noir » cher à Nerval d’envahir le film. On reste à Sète, et la Méditerranée et sa lumière ne sont jamais loin. Ainsi émerge peu à peu l’étrange sensation d’être à la fois en terrain connu (Canto uno et Intermezzo se rappellent régulièrement à notre souvenir) et dans le territoire inconnu et séduisant d’un autre film.
Ce dernier volet ne cherche ni la polémique ni le scandale. Il trace un chemin parfois plus drôle, plus facétieux, tout en assumant son côté crépusculaire. Et la magie du cinéma de Kechiche d’opérer une nouvelle fois quand il filme la vie dans toute son épaisseur, sa force et son rythme. Avec des personnages qui parlent, qui mangent, qui rient de tout et de rien, qui prennent le temps de réfléchir, qui s’aiment ou qui dansent. Le résultat est là : un film superbe, un bijou de cinéma, servi par un casting enthousiasmant. On se prend alors à rêver d’un Mektoub my love – Le retour.