ENQUÊTE. Patrick Sébastien, l'homme aux deux visages

Patrick Sébastien dans sa loge avant sa représentation à Vervins, dans les Hauts-de-France, le 11 octobre 2025.
Sébastien Leban pour La Tribune Dimanche

Patrick Sébastien dans sa loge avant sa représentation à Vervins, dans les Hauts-de-France, le 11 octobre 2025.
Sébastien Leban pour La Tribune Dimanche
« Mesdames et messieurs, je vous demande d’accueillir… Patrick Sébastien ! » Samedi 11 octobre, le public de la salle polyvalente de Vervins, dans l’Aisne, trépigne. Derrière le rideau noir, l’homme à la crinière blanche tire les dernières lattes de sa cigarette avant de monter sur scène : « De toute façon, c’est bientôt fini pour moi, professe-t-il. Avec ce que je fume, j’ai pas quinze ans à vivre. »
Mais pour l’instant, à 71 ans, celui qui a connu la gloire, les deuils, l’alcoolisme et deux cancers est toujours vivant. Dans son costume bleu, il célèbre la France des Tontons flingueurs, de Serge Gainsbourg, de Coluche… Des hommes, uniquement, avec lesquels il a partagé un dîner ou une blague grivoise qu’il conte à un public nostalgique d’une époque dont il reste à leurs yeux si peu de choses.
« Aujourd’hui, on peut attaquer des flics au mortier, mais dire qu’on en a plein les couilles de cette société de merde, ça, on n’a pas le droit ! Dire le mot “bite” à la télé, on peut plus le faire non plus ! » lance aux 440 personnes assises ce soir-là l’ancienne star du petit écran, qui joue cet automne dans toute la France son spectacle seul en scène, Hommages et dessert.
Le chanteur continue quand même de pouvoir dire tout ce qu’il veut au travers de ses millions d’albums et livres écoulés. Sa chanson Les Sardines atteint 19 millions d’écoutes sur Spotify. Dans son dernier ouvrage, paru ce mercredi 15 octobre, Même pas peur (XO Éditions), ce verbicruciste aguerri livre ses pensées en écrivant un peu tout et son contraire. Il parle du « racisme anti-Blancs », des « prisons remplies en majorité de non-Gaulois », tout en prônant « une société multiraciale ».
Dans sa loge ce samedi soir, quelques minutes avant le show, il s’enfile un plat de pâtes-jambon, s’accorde un fond de bière – pas plus – en regardant le Top 14. Avec lui, il n’y a ni filtre ni distance. « Patoche », comme le surnomme son public, impose d’emblée le tutoiement. Au milieu d’un flot ininterrompu de saillies sur la vie et l’époque apparaît toujours l’ombre de son premier fils, Sébastien, dont il avait choisi le prénom comme nom de scène ; il s’appelle en fait Patrick Boutot.
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Le 15 juillet 1990, le jeune homme de 19 ans est mort dans un accident de moto, alors que sa femme était enceinte. Depuis, il n’y a pas un jour où son père n’en parle pas. Combien de parents endeuillés lui demandent comment survivre ? « Je suis mort en même temps que lui, je suis en sursis, répond l’intéressé. Je ne l’ai pas surmonté, j’ai fait avec. » Lui qui se dit « déterministe » croit que « les choses arrivent parce qu’elles doivent arriver ». C’est comme ça et ça le console.
D’autres ombres planent sur lui, comme celle de sa mère, Andrée Boutot, décédée en 2008 et dont il parle sans cesse, ou encore celle de son père, qu’il n’a jamais connu : « Je suis né bâtard. Mon père ne m’a pas reconnu et moi j’ai cherché toute ma vie de la reconnaissance. C’est con, la vie, hein ? »
L’été, Patrick Sébastien fait tourner les serviettes dans la France entière avec sa société de production, Magic TV, gérée par son ancienne femme, Nathalie Boutot, dite « Nana », qui centralise aussi sa communication. Le 3 août à Colmar, 7.000 personnes sont venues acclamer « Patrick ». À Saint Hilaire-de-Riez deux semaines plus tard, ils étaient 12.000 à l’applaudir. Des aficionados pour certains, des familles entières, beaucoup de jeunes convertis aussi qui « chantent les sardines entre l’huile et les aromates ».

« Patrick, c’est l’atmosphère des troisièmes mi-temps, la France qui aime rigoler, picoler et sortir, décrit son ami Michel Drucker. Il a un côté rabelaisien, il en joue beaucoup. Mais dans le fond, il est beaucoup plus désespéré qu’on ne l’imagine. »
Son succès a été remarqué jusqu’au sommet de l’État. À son retour de vacances en août, Emmanuel Macron organise une réunion avec tous les membres de son cabinet. Le président propose à chacun de donner ses impressions estivales. C’est Bruno Roger-Petit qui conclut. Pour le conseiller mémoires du chef de l’État, le fait marquant de l’été n’est autre que Patrick Sébastien. « Il fait campagne sur la dépossession, se pose en résistant, expose-t-il alors. Comme phénomène, il n’y a pas que la “cnewsisation”, il y a Patrick Sébastien. Il est le symbole de la France du “y en a marre”, du “ça suffit”. »
Ça suffit, c’est le nom du mouvement que l’artiste, qui avait déjà créé le Dard (Droit au respect et à la dignité) en 2010, a lancé cette semaine. « Le “ça suffit” s’inscrit dans cette logique pompidolienne, analyse le directeur général de l’Ifop, Frédéric Dabi. Patrick Sébastien peut être le représentant du clivage des petits contre les gros. Par sa gouaille et son imaginaire de la France gauloise, il est vu comme celui qui va dire leurs quatre vérités aux élites politiques. »
À son public qui lui scande souvent « Patrick président ! » ou sur les plateaux télé, il aime se fendre d’un « pourquoi pas ». Mais lui-même n’y croit pas. Non, il est trop lucide pour reproduire ce qu’avait tenté Coluche en 1981. Patrick Sébastien a un autre plan en tête. Avec son mouvement, qu’il veut apolitique, il lancera une pétition avec une trentaine de propositions qu’il soumettra dans l’entre-deux-tours du printemps 2027 aux deux candidats en lice. « Si on est 800.000 à la signer, ça sera du chantage démocratique, prévient-il. J’ai la chance d’être copain avec un ouvrier, une pute, un maçon et de faire la bise au prince Albert. J’ai ce lien qui va du plus bas au plus haut. »
Il fourmille déjà d’idées sur « cette justice trop laxiste », ses « copines infirmières désespérées » et veut « taxer les très riches pour redonner à ceux qui en ont besoin ». « Il faut un mélange d’autorité et de liberté, soutient-il. Quand il n’y a pas de perspective, c’est la came et la clope. Maintenant, il y a de la coke partout dans les villages. » Ainsi espère-t-il « faire élire le candidat le plus humaniste ».
Politiquement, l’homme aux chemises hawaïennes qui fait chanter La Marseillaise à son public semble partout et nulle part. Ce fan de rugby incarne un humour plutôt marqué à droite, emprunte des thèses de l’extrême droite tout en assurant que « Marine Le Pen, c’est pas [sa] tasse de thé ». « L’idée qu’une femme soit au pouvoir le gêne, parce qu’il est un vrai macho, sourit Sébastien Chenu. Mais son discours a toujours de l’intérêt. Il est comme Jean-Louis Borloo, c’est un producteur d’idées. »
Il y a quarante ans, le député RN avait poussé la porte de sa loge de l’Olympia après avoir assisté à son spectacle. L’imitateur avait prodigué des conseils à l’adolescent qui se rêvait alors comédien. Aujourd’hui, il lui envoie parfois des textos pour l’applaudir – « Allez-y ! Tapez ! » – ou le sermonner – « Vous êtes à côté ! ». « Patrick met tout le monde debout, des notables comme des gens issus des milieux populaires, constate le vice-président du RN. Il connaît profondément les Français, il a les mêmes défauts qu’eux, il est de mauvaise foi et se vit en éternel martyr. »
Inclassable, Patrick Sébastien, natif de Corrèze, a connu tous les présidents de François Mitterrand à Emmanuel Macron, fut un « intime » de Jacques Chirac et un proche de François Hollande, le chef de l’État « le plus intelligent que la France ait eu ». Il est aussi ami avec le communiste Fabien Roussel. Samedi 11 octobre, c’est le président LR des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, qui lui envoyait un message de bienvenue alors qu’il se produisait dans sa Région.
Après cinquante ans de carrière, Patrick Sébastien connaît un peu tout le monde et tout le monde le connaît. Dans les années 1980-1990, ses émissions sur TF1 (Sébastien c’est fou !, Surprise sur prise !, Le Grand Bluff) ont atteint jusqu’à 17,5 millions de spectateurs, un record historique. Sur France 2, il a partagé son samedi soir avec les Français des années durant, avec Le Plus Grand Cabaret du monde ou Les Années bonheur.

« Patrick a inventé des concepts formidables, c’est un vrai artiste, un créateur », estime Michel Drucker, à qui l’animateur a fait découvrir les comédiens Albert Dupontel, Jean Dujardin, Shirley et Dino, le ventriloque Jeff Panacloc… « C’était une télé profondément populaire. Patrick connaît la violence sociale et n’aimait pas les émissions basées sur la compétition, se souvient l’ancien directeur des programmes de France Télévisions Bruno Patino. Il voulait amener de la consolation aux gens, donc il a reproduit le cirque et les fêtes de village à la télé. »
Passé cet âge d’or, la télé n’a plus voulu de lui et France Télévisions a mis fin à son contrat. « Ses émissions touchaient de moins en moins de public et coûtaient très cher, rappelle un ancien membre de la direction de France TV. Il a produit la même pendant des années sans jamais la faire évoluer. Il est comme tous ces animateurs qui pensent que la chaîne leur appartient. » Le même décrit un « homme insupportable, qui n’écoutait rien et ne voulait rien savoir ».
Naturellement, Patrick Sébastien livre une autre version : « La mère Ernotte [Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions] a mis ma tête à prix dès qu’elle est arrivée. Il fallait faire partir l’homme blanc de plus de 50 ans. » À la direction actuelle de France TV, on se refuse à tout commentaire le concernant.
La télé d’aujourd’hui ne l’intéresse plus, jure-t-il, à l’exception de Cyril Hanouna, l’animateur de la sphère Bolloré qui officie désormais sur W9 et à qui il avait même consacré une chanson en 2015, Mon pote Hanouna. « C’est un bateleur », juge Patrick Sébastien, qui vient parfois dans ses talk-shows, où il est toujours mis en vedette. Pour le reste, il garde une défiance solide à l’endroit des médias. Le magazine de France 2 Complément d’enquête lui consacrera un portrait diffusé en février, mais il n’a pas décidé s’il irait ou non répondre à ses questions tant il s’en méfie.
« Il a toujours été considéré par la presse sérieuse, celle qui fait l’image, comme un chanteur de camping, ce qui est très injuste, relate Michel Drucker. Il en a beaucoup souffert. Patrick est dans la vie le contraire de son image publique, sensible et délicat. C’est une grande gueule dont il faut connaître le mode d’emploi. » Il a été flatté que Philosophie Magazine lui consacre en avril une tribune élogieuse, lui qui à l’origine voulait devenir professeur de philosophie.
Dans le fond, Patrick Sébastien a bien conscience que tout ce qu’il incarne aujourd’hui est dépassé, quand ce n’est pas rejeté voire méprisé par une partie de la société. « Les gens disent de moi que je suis un gros beauf mais je m’en fous complètement ! balaie-t-il. Je détesterais que tout le monde m’aime. Je préfère être clown que clone. » D’après une enquête réalisée par l’Ifop fin août, 57 % des Français ne l’apprécient pas du tout quand 43 % disent l’apprécier. Sa popularité grimpe à 61 % chez les électeurs de Marine Le Pen et à 62 % chez ceux d’Éric Zemmour.
Cet été, il s’est retrouvé malgré lui au cœur d’une désolante controverse. Sur une vidéo devenue virale, on voit une femme se mettre à genoux devant lui sur la scène d’un camping naturiste du cap d’Agde et « pratiquer un acte sexuel » face à « un public familial », selon Mediapart, quand Patrick Sébastien jure qu’elle a « mimé » une fellation et que « le public n’avait rien de familial ».
Cet épisode, il répète ne plus vouloir en parler mais ne peut pas s’en empêcher. « J’ai vu une femme arriver, m’attraper le paquet à pleine main et mimer une fellation. J’aurais dû la repousser ? Peut-être. Mais sur le moment, ça m’a fait marrer. Je n’ai plus jamais entendu parler d’elle. » Il se laisse même aller à la thèse du complot, dont il serait une fois encore la victime.
Libertin assumé, le chanteur parle crûment de sexe dans toutes ses chansons aux titres évocateurs (La Quéquette à Raoul, Est-ce que tu l’as vu ?). Dans la vie aussi, il y fait sans cesse allusion dans des termes truculents et assez peu audibles à l’époque de MeToo. De cette bascule, Patrick Sébastien dit à la fois que c’est « un mouvement formidable » et qu’il s’en méfie beaucoup.
« Ce qui fait chier, c’est d’être obligé de se justifier en permanence, soupire-t-il. Je n’ai jamais agressé personne, je ne suis coupable de rien. Mais s’il y avait la moindre plainte me concernant, les gens diraient : “Ça ne nous étonne pas.” » L’acteur filme désormais avec son téléphone lorsqu’il se retrouve seul dans un hôtel avec une femme de chambre – c’est un conseil de son avocat – et enregistre ses conversations avec les personnes avec lesquelles il a un rapport sexuel, pour garder une preuve de leur consentement.

Ces dernières années, Patrick Sébastien s’est entouré d’un clan resserré. Il y a notamment son régisseur général, un ancien du Lido, son chauffeur, et surtout sa petite fille, Marie-Andréa, la fille de son fils défunt. La jeune femme de 34 ans, qui n’a jamais connu son père, suit son grand-père sur toutes ses tournées, sur scène comme danseuse ou à la régie. Ils vivent les uns à côté des autres dans le Lot, près de Martel, où l’animateur a sa maison. C’est avec eux qu’il compte ouvrir, en septembre 2026, « le plus petit cabaret du monde » sur ses terres natales en Corrèze, près de Brive.
La solitude, Patrick Sébastien la cultive désormais et esquive tous ces inconnus qui lui réclament un selfie. Après avoir eu quatre femmes dans sa vie, et quatre enfants – Sébastien, Olivier, Benjamin et Lily, adoptée en Polynésie en 2007 avec Nathalie Boutot –, il vit seul. La nuit, cet insomniaque rarement couché avant 4 heures du matin sillonne en voiture les routes du Lot, ou écrit pièces, chansons et romans. « Patrick doute de tout, c’est un grand inquiet, quelqu’un d’assez noir, dépressif, même un peu suicidaire ; il a eu une vie cabossée, avec des rires et des larmes », raconte Michel Drucker, dans une description fidèle à la figure du clown triste.
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« On est des saltimbanques, on n’est rien, lâche Patrick Sébastien. Delon, deux jours après sa mort, plus personne n’en parlait ! » Mais il n’y a rien de triste à ses yeux dans ce départ irréversible. Il y a quatre ans, il avait écrit la chanson Dites-moi s’il pleut, une mélodie douce dans laquelle il parlait de sa mort et qui se concluait ainsi : « Ce soir, Patrick va revoir Sébastien. »