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L'exode post-Brexit des banquiers londoniens se poursuit sans bruit

reuters.com  |   |  1025  mots
L'exode post-brexit des banquiers londoniens se poursuit sans bruit[reuters.com]
(Crédits : John Sibley)

par Pamela Barbaglia, Tommy Wilkes et Gwénaëlle Barzic

LONDRES/PARIS (Reuters) - De grandes banques d'investissement continuent de transférer une partie de leurs équipes de Londres vers d'autres places financières dans l'Union européenne, un mouvement favorisé par la pandémie et par les incertitudes sur l'accès futur du Royaume-Uni au marché continental des services financiers.

Morgan Stanley, Barclays et Goldman Sachs figurent parmi les grands noms du secteur qui ont décidé de déplacer une partie de leurs équipes selon plusieurs sources au sein de ces établissements, et les recrutements hors du Royaume-Uni ont augmenté.

L'absence de progrès dans les discussions sur les services financiers entre Londres et l'Union européenne a favorisé ce mouvement car pour l'instant, les banquiers basés à Londres sont obligés de recourir à un "chaperon" basé dans l'UE à chaque fois qu'ils parlent à des clients de l'Union, une contrainte qui peut compliquer la conclusion de contrats.

Les choix de vie ont aussi leur rôle à jouer, tout comme les contraintes imposées ces derniers mois par la situation sanitaire, le télétravail ayant conduit à certains banquiers de quitter Londres et son climat pour des destinations continentales jugées plus agréables.

En Europe, certains d'entre eux envisagent désormais de pérenniser ces changements.

"Il n'y a pas que du Brexit, il y a aussi du post-COVID", a déclaré Emmanuel Goldstein, directeur général de Morgan Stanley en France, expliquant que certains banquiers français faisaient le choix de revenir dans l'Hexagone après avoir effectué la quasi-totalité de leur carrière à l'étranger.

Les effectifs parisiens de Morgan Stanley doivent passer de 150 à 200 personnes d'ici la fin de cette année et doubler d'ici 2024 en conjuguant réaffectations et recrutements locaux, a-t-il précisé.

Le responsable des fusions-acquisitions de Barclays pour l'Europe et le Moyen-Orient, Pier Luigi Colizzi, a récemment quitté Londres pour Milan, d'où il dirigera désormais l'équipe M&A de la banque britannique, a-t-on ainsi appris de deux sources proches du groupe.

Barclays a aussi renforcé ses équipes à Paris et Francfort via des recrutements locaux, en débauchant des spécialistes de BNP Paribas et Greenhill & Co.

Chez Goldman Sachs, le responsable des dérivés corporate et souverains, Alessandro Dusi, a lui aussi déménagé à Milan, où les effectifs de la banque sont passés à 60 personnes contre 20 seulement en 2017, a-t-on appris de source proche du dossier. A Madrid, Goldman emploie désormais 60 personnes, deux fois plus qu'avant le Brexit, a dit une deuxième source.

Barclays et Goldman Sachs ont refusé de commenter ces informations.

Les dizaines de milliers de départs de Londres vers le continent prédits par certains après le référendum de 2016 sur le Brexit ne se sont pour l'instant que partiellement concrétisés: le cabinet EY estime que 7.600 postes dans les services financiers avaient quitté Londres fin mars, alors que les effectifs du secteur dans la capitale britannique sont estimés à 500.000. Mais banquiers et analyses s'accordent sur le fait qu'une part importante des départs reste à venir.

JPMorgan doit par exemple transférer quelque 200 postes supplémentaires de Londres vers l'Union cette année, ce qui portera le nombre de salariés relocalisés depuis le référendum à environ 400, Paris étant la première destination, a-t-on appris de source proche du projet.

En 2016, Paris Europlace, l'organisation de promotion de la place financière parisienne, tablait sur 10.000 nouveaux postes dans la finance à Paris d'ici 2025. A ce stade, le nombre de postes effectivement créé est inférieur à 5.000 mais la prévision reste valable.

Pour William Wright, du cercle de réflexion New Financial, Londres pourrait à terme perdre jusqu'à 35.000 emplois financiers.

Toujours selon EY, alors que Francfort était initialement présentée comme la principale bénéficiaire potentielle des départs attendus, c'est pour l'instant Paris qui se révèle la place la plus attractive avec 2.800 postes gagnés sur les 7.600 relocalisés. Bank of America, par exemple, emploie désormais 400 personnes dans la capitale française.

L'ACPR, l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, qui dépend de la Banque de France, avait recensé fin décembre 50 établissements financiers ayant obtenu le feu vert pour une installation à Paris, pour un total de 2.500 emplois et au moins 170 milliards d'euros d'actifs.

"Nous assistons à une accélération des emplois dans la banque d'investissement et les activités de trading après le ralentissement dû au COVID", a déclaré Arnaud de Bresson, délégué général de Paris Europlace.

Emmanuel Goldstein, de Morgan Stanley, évoque une "attractivité retrouvée de la France" et un climat plus favorable aux entreprises depuis l'élection d'Emmanuel Macron.

Un banquier senior d'UBS a déclaré que plusieurs salariés de la banque suisse avaient quitté Londres pour l'Italie ou les Pays-Bas plutôt que Francfort pour des raisons personnelles, ajoutant que l'image et la taille de la capitale financière allemande n'avaient pas joué en sa faveur.

"Nous devons faire davantage pour la promouvoir", a-t-il ajouté.

Plusieurs banquiers ont dit rencontrer des difficultés pour trouver suffisamment de personnel qualifié à Francfort et expliqué que l'inexpérience des autorités de régulation allemandes par rapport aux françaises en matière de banque d'investissement avaient frustré plusieurs établissements américains.

Si Paris tient la corde en nombre de recrutements, aucune ville ne peut revendiquer seule le titre de première place financière du continent: l'Allemagne est la destination préférée des antennes juridiques des banques, Paris attire les équipes de trading tandis qu'Amsterdam accueille des volumes importants de transactions sur actions et de swaps venus de Londres ainsi que des plates-formes de transactions mais peu de nouveaux postes.

De son côté, New York semble avoir remporté une manche dans les dérivés puisque la majeure partie des transactions sur swaps de taux d'intérêt qui quittent Londres choisissent la capitale économique américaine plutôt qu'une place européenne.

(Avec Huw Jones à Londres, Tom Sims et Patricia Uhlig à Francfort, version française Marc Angrand, édité par Nicolas Delame)