Inflation : quand la grande distribution boycotte les produits de ses fournisseurs pour les mettre sous pression

En pleines négociations avec les industriels de l'agroalimentaire, les géants de la grande distribution vont jusqu'à sortir de leurs rayons certains produits lorsque les fournisseurs refusent leur prix. Une pratique « contestable » selon le Sénat, qui joue sur la peur de certaines pénuries... que les enseignes pourraient finir par provoquer. Surtout, ces déréférencements se font au motif que les fournisseurs cherchent à profiter de l'inflation pour gonfler leurs marges. Ce qui ne correspond pas totalement à la réalité des filières en question.
Au motif que le fabricant des eaux Evian, Badoit et Volvic réclame des tarifs trop hauts pour ses produits, 4 Intermarchés sur 10 ne proposent plus ces marques de Danone en rayons.
Au motif que le fabricant des eaux Evian, Badoit et Volvic réclame des tarifs trop hauts pour ses produits, 4 Intermarchés sur 10 ne proposent plus ces marques de Danone en rayons. (Crédits : DR)

Amateurs d'Évian, de Badoit et de Volvic, allez boire ailleurs. Dans près de la moitié des Intermarchés, ces marques, qui appartiennent au groupe Danone, ont disparu des rayons. En désaccord avec le géant industriel sur le prix de ces eaux, Intermarché a privé ces bouteilles de leur place en supermarché.

Cette méthode dite du « déréférencement », pas si inédite tant la menace est souvent brandie par les distributeurs mais rarement mise à exécution, raconte les négociations plus âpres que jamais avec leurs fournisseurs. Un rapport du Sénat réalisé cet été parle « d'un niveau de tension inédit entre industriels et distributeurs ». En trame de fond, les accusations de malhonnêteté et de cupidité fusent entre l'agroalimentaire et la distribution, qui se soupçonnent chacun de gonfler leurs marges au prétexte qu'il y a une inflation des matières premières. Des soupçons en fait peu étayés voire injustifiés.

Les accusations de profiter de la crise fusent

Dans le détail, le patron d'Intermarché s'en est pris à des « hausses de prix à deux chiffres non justifiées » de l'ordre de +12% réclamées par Danone qu'il impute à la nouvelle « direction à la tête de Danone » et à ses « actionnaires qui demandent une profitabilité supérieure qui se traduit par des demandes de hausses de tarifs (...) Cette entreprise, comme un certain nombre d'autres grandes entreprises, profite de la crise actuelle pour restaurer ses marges et essayer de faire passer un nombre de hausses un petit peu indues », a conclu le dirigent au micro de BFM Business.

En écho, Michel-Edouard Leclerc, le président du groupe E.Leclerc, tient un discours similaire au sujet de ses fournisseurs depuis plus d'un an, c'est-à-dire quand l'inflation a rebondi. Mardi à l'antenne de CNews, il a affirmé que « l'inflation est partout dans le monde mais n'est pas partout justifiée », pointant « la logique capitaliste (des industriels) d'anticipation » des hausses de prix, et vantant le rôle de sa centrale d'achat de « retarder, négocier et contre-négocier » l'inflation que tenterait de lui faire subir ses fournisseurs.

Pourtant, ces accusations sont loin d'être fondées, selon le rapport du Sénat publié en juillet, qui réfute les allégations des patrons de la distribution. « L'essentiel des augmentations demandées était bien en lien avec la hausse des coûts de production. Autrement dit, il ne semble pas y avoir de phénomène massif de « hausses suspectes », comme avancé dans le débat public. Aucun acteur entendu, pas même les distributeurs ayant fait part de leurs doutes, n'a été finalement en mesure de prouver le contraire », tranchait en conclusion le document dans une allusion à peine voilée à Leclerc.

Les industriels, principale victime du déréférencement

Le rapport insiste sur le fait que, en cas de déréférencement, industriels et distributeurs sont loin d'être sur un pied d'égalité. « Compte tenu du fait qu'un produit non-référencé prive l'industriel de millions de clients, et donc de millions d'euros (voire de dizaines de millions d'euros) de chiffre d'affaires, le rapport de force est grandement favorable à la grande distribution », soulignent les sénateurs avant de rappeler que, si Leclerc en vient à exclure un produit de ses étals, le produit concerné « perd l'accès à un cinquième des consommateurs français ».

Les parlementaires n'égratignent pas seulement les supermarchés, responsables, d'après l'enquête sénatoriale, de certaines augmentations de prix en rayons sans que les coûts des produits ne soient eux montés. Ils dénoncent aussi les industriels, dont certains exercent parfois un chantage à la rupture de stock sur les distributeurs.

Les centrales d'achat en position de force

L'agroalimentaire, multinationales ou petits transformateurs, n'est toutefois pas en mesure de dicter ses conditions tarifaires aux grandes surfaces. « Les distributeurs sont en position de force, grâce à la concentration du secteur [le fait qu'un petit nombre de grandes entreprises dominent le marché, comme Carrefour, Leclerc, Lidl ou encore Casino, Ndlr], mais surtout à leur position en bout de chaîne qui leur permet de contrôler l'accès des produits au consommateur », observe l'économiste Michel-Pierre Chelini.

« En France, il y a 400.000 exploitants agricoles, 17.000 transformateurs, dont 95% de PME agroalimentaire aux côtés de quelques multinationales comme Mars ou Nestlé qui représentent une infime partie de l'alimentation des Français. En revanche, du côté de la distribution, on compte seulement 7 centrales d'achat », précisait à La Tribune en juillet Jean-Paul Simier, économiste du Crédit Agricole en charge des matières premières agricoles.

« Sur la chaîne de valeur de l'agroalimentaire, aucun acteur n'est en position de faiseur de prix. Tout le monde subit les hausses de prix sur l'emballage, les matières premières, les transports. Surtout, c'est une filière transparente, avec des acteurs institutionnels connus et, si une partie des marges s'évaporaient, cela se verrait. Contrairement à d'autres époques où il existait un fort marché noir autour des aliments, notamment en France après la Seconde Guerre mondiale », appuie l'universitaire Michel-Pierre Chelini qui voit dans la rhétorique récente des distributeurs un durcissement du bras de fer habituel entre industriels et enseignes. En effet, une ristourne d'un demi-centime peut entraîner des milliers voire des millions d'euros de bénéfices étant donné les volumes de vente gargantuesques des grandes surfaces.

Le risque de pénurie subie et plus organisée

Michel-Pierre Chelini admet en revanche que le retrait volontaire d'un produit des rayons n'est « pas fréquent ». Il y voit un acte à la portée symbolique vis-à-vis des clients. « On agite la peur des consommateurs notamment de pénuries, sous couvert d'informer les consommateurs », perçoit l'économiste qui alerte sur la dimension « psycho-émotionnelle de l'inflation » et l'importance pour les responsables économiques de tenir un discours modéré. Au risque de provoquer les phénomènes qu'ils prétendent éviter.

Le Sénat s'est précisément inquiété dans son rapport du risque de pénurie de certains produits, du fait même des relations calamiteuses entre les acteurs de la chaîne alimentaire. Les pratiques « contestables, de la part des distributeurs et des industriels, aiguisent fortement les tensions » et « menacent de déboucher sur des ruptures d'approvisionnement prochainement ». Le cas échéant, l'absence de produits dans les rayons serait subie et plus organisée par les distributeurs.

En direct - Transition Forum 2022

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 15
à écrit le 18/09/2022 à 21:21
Signaler
Depuis 1 an, je vais chez inter car les prix ne sont pas élevés et progressent moins vite que chez d'autres distrib, en sauvegardant le pouvoir d'achat du consommateur dans un contexte de crise, intermarché fait du bon boulot, on ne peut que les en f...

à écrit le 18/09/2022 à 18:17
Signaler
Un commerçant achète la marchandise qu'il veut, en espérant trouver un client à qui la vendre. S'il pense ne pas avoir de client à la revente, il n'achète pas. Où est le problème ?

à écrit le 18/09/2022 à 18:03
Signaler
INTERMARCHE est la seule enseigne à défendre le pouvoir d'achat des citoyens. Bravo INTERMARCHE continué ainsi!

le 23/09/2022 à 8:57
Signaler
C est au prix des faillites de ces four bosseurs … qui a étranglé la pêche française et détient aujourd’hui majoritairement ce secteur ? Intermarché …. Qui importe nmassivement ses fruits et légumes de pays comme le Maroc, l Égypte, l Espagne en souf...

à écrit le 17/09/2022 à 19:09
Signaler
Chacun est libre d'acheter. Perso, si le prix est trop élevé, je passe mon chemin. Certains produits ont énormément augmenté tels les fruits ( pêches jamais moins de 2.99€ le kilo, souvent proche de €5,- le kilo) , le raisin, un produit de luxe, les ...

à écrit le 17/09/2022 à 14:18
Signaler
C'est aux consommateurs et usagers d'imposer leur loi a la grande distribution avec une arme de dissuasion massive : le BOYCOT ! ....en 15 jours l'affaire serait réglée ...... Mais on peut réver ça suppose une unité qui ne c...

le 17/09/2022 à 19:54
Signaler
Vive la fable du capitalisme sauvage autorégulé... Sauf que le législateur se doit de protéger les personnes fragiles (e.g. seniors) de la spéculation alimentaire tel qu'en plafonnant les prix dans les commerces des produits alimentaires de 1ère...

à écrit le 17/09/2022 à 10:07
Signaler
la grande distribution a bon dos La vente en direct sans intermediaire est souvent plus CHE ,pourtant nos agriculteurs touchent plein de subventionS ????

le 17/09/2022 à 13:58
Signaler
en direct chez le fermier ou dans un local ? Y a des fermiers qui vendent le vendredi soir, ayant autre chose à faire dans la semaine. Dans un local, marqué "Producteurs locaux", souvent ils se rassemblent, pour partager les frais de location, charge...

le 17/09/2022 à 14:15
Signaler
Les subventions sont le prix à payer pour avoir notre indépendance alimentaire et tant qu'à évoquer les subventions savez vous que de nombreux secteurs économiques sont subventionnés comme le btp , nos exportations et toutes les entreprises qui viven...

à écrit le 17/09/2022 à 9:29
Signaler
Oui mais une pratique qui date de la naissance des supermarchés.

à écrit le 17/09/2022 à 8:57
Signaler
L'eau en bouteille plastique, franchement c'est "abuser" comme disent les jeunes! L'embouteillage en plastique et le transport de millions de M3 d'eau (...et de sodas hypersucres!) ajoutent à la catastrophe écologique. (...et à l'obésité).

le 17/09/2022 à 9:31
Signaler
Oui, mais l'eau dite potable de certaines villes, suivant les critères scientifiques, est difficilement buvable (goût, odeur, ...)

le 17/09/2022 à 9:47
Signaler
Arrêtez de voir des catastrophes partout !! Heureusement que vous n’avez pas l’âge de la planète sinon votre vie n’aurait été qu’un long chemin de catastrophes….. Le principal gros problème actuel de la planète, c’est qu’il y a trop de monde dessus ...

le 17/09/2022 à 14:04
Signaler
comme certains ont leur cru en vin, d'autres ont leur source en eau, ne veulent que celle là. Près de Paris l'eau avait parfois un petit goût genre javellisé, mais c'était temporaire. Le sucre dans les boissons c'est pas bien mais les édulcorants p...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.