Un an de crise : le marché du travail submergé par les vagues d'épidémie

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La note de l'Insee intitulée une photographie du marché du travail en 2020 montre que le volume d'heures travaillées a baissé de 7,4% par rapport à 2019.
La note de l'Insee intitulée "une photographie du marché du travail en 2020" montre que le volume d'heures travaillées a baissé de 7,4% par rapport à 2019. (Crédits : Reuters)
Chômage, sous-emploi, halo du chômage... dans sa dernière livraison, l'Insee dresse un panorama vertigineux du marché du travail français, secoué par les vagues épidémiques. Si l'emploi a été globalement préservé par les mesures de chômage partiel, la crise a précipité de nombreux travailleurs dans la précarité et la "flexibilité", notamment chez les jeunes.

Les chiffres de la pandémie continuent à donner le tournis. Dans une note dévoilée ce jeudi 18 mars, les économistes de l'Insee ont brossé le portrait d'un marché du travail en convalescence. Si le chômage n'a pas flambé, l'examen plus approfondi des tableaux de l'organisme public montre que certaines catégories, souvent les plus vulnérables, ont souffert terriblement lors de cette année pandémique. Et la crise pourrait laisser de profondes traces sur l'emploi si la troisième vague de contagion n'est pas endiguée. Beaucoup d'économistes redoutent les effets d'hystérèse à long terme d'une telle maladie infectieuse sur le tissu productif et la population active, avec des pertes abyssales en compétences par exemple.

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Une explosion du chômage partiel

La mise en oeuvre du confinement au printemps 2020 a entraîné un recours spectaculaire du chômage partiel par les entreprises. Du jour au lendemain, des millions de salariés se sont retrouvés au chômage technique en raison notamment de la fermeture administrative de nombreux secteurs économiques jugés "non-essentiels". En moyenne, 6,2% des personnes occupant un emploi ont déclaré avoir connu cette situation de chômage partiel au cours de l'année alors qu'il représentait auparavant un épiphénomène en France.

Derrière cette moyenne, des disparités importantes existent selon les catégories socioprofessionnelles. Parmi les personnes les plus touchées par ce dispositif figurent en premier lieu les ouvriers qualifiés (8,9%) et les ouvriers non qualifiés (7%), viennent ensuite les employés non-qualifiés (7,7%) et les employés qualifiés (5,8%). À l'opposé, les cadres (4,4%) et les artisans et commerçants (6,3%) ont été globalement plus préservés. Enfin, sans vraiment de surprise, la proportion d'agriculteurs a avoir connu une période de chômage partiel est très faible. Entre les secteurs, les écarts sont encore plus criants. Entre l'hébergement restauration (21,9%) et l'administration publique (3,9%), il y a un fossé de 18 points qui s'explique en grande partie par la fermeture de la majorité des établissements de restauration.

Un recul spectaculaire du nombre d'heures travaillées

L'ajustement sur le marché du travail en 2020 s'est opéré notamment par un recul impressionnant du volume d'heures travaillées. Il s'est ainsi replié de 7,4% au total. "Ce repli est plus marqué pour les artisans et les commerçants, ainsi que dans les catégories socioprofessionnelles et les secteurs d'activité où le chômage partiel ou technique est plus répandu. En corollaire du recours au chômage partiel, la baisse du volume d'heures travaillées a été bien plus importante lors du premier confinement que lors du deuxième" indiquent les statisticiens. En mars 2020, les mesures de restriction avaient été bien plus sévères que celui du mois de novembre avec une chute globale de l'activité particulièrement marquée au second trimestre. Ces résultats sur le volume de travail corroborent les dernières enquêtes de la Banque de France rendues publiques lundi dernier. Elles montraient que l'impact sur le marché du travail est en grande partie visible sur le volume d'heures travaillées.

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Chute de l'emploi chez les moins qualifiés et les contrats courts

Les répercussions de la chute d'activité sont particulièrement sévères pour les personnes les moins qualifiées et les contrats à durée limitée. Si la casse a été limitée pour les personnes en emploi stable, les individus en emploi précaire ont souffert, notamment lors des différentes périodes de confinement. "La part dans l'emploi total des CDD diminue (− 0,6 point sur un an, à 8,5 %), tout comme celle de l'intérim (− 0,3 point, à 2,1 %). La part cumulée des emplois à durée limitée dans l'emploi total atteint son plus bas niveau depuis 2013", expliquent les statisticiens. Les entreprises ont ainsi réduit leur coût en baissant leur masse salariale sur les contrats courts notamment. La crise pourrait ainsi accentuer la situation délicate des fameux "permittents", ces actifs qui alternent entre des emplois précaires et des périodes de chômage à répétition. L'autre phénomène intéressant est que si la part des CDD et des intérimaires dans l'emploi total a diminué, celle des indépendants a augmenté. Cette hausse peut traduire l'absence de perspectives pour des salariés qui ont créé leur micro-entreprise afin de survivre. Les périodes de confinement ont dopé le secteur des services de livraison à domicile où les auto-entrepreneurs se multiplient.

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Une hausse nette du halo du chômage au plus haut depuis 2003

La propagation du virus sur l'ensemble du territoire a assombri l'horizon de milliers de travailleurs. Si l'emploi a globalement résisté, selon les économistes, beaucoup de personnes désespérées par l'absence de perspectives ont basculé dans le halo du chômage - lequel représente des personnes sans emploi mais qui ne respectent pas les critères du Bureau international du travail pour pouvoir être considérées comme chômeur.

"Sur l'année, [ce halo] concerne en moyenne 4,6 % des personnes âgées de 15 à 64 ans, soit + 0,8 point sur un an. Cette proportion est la plus élevée depuis le début de la série en 2003", expliquent les auteurs la note. La catégorie des jeunes de 15 à 24 ans est en première ligne, avec un bond de 0,9 point en seulement un an, alors que le halo se stabilise pour les séniors de plus de 50 ans à -0,1%.

Une baisse du chômage en trompe-l'oeil

La pandémie donne le vertige aux statisticiens et montre que certains outils se révèlent parfois limités pour mesure l'ampleur des dégâts d'une telle crise. À la fin de l'année 2020, le taux de chômage au sens du BIT était de 8%, soit 0,4 point de moins qu'à fin 2019.

"Le premier confinement, qui a fortement limité les démarches de recherche d'emploi et réduit la disponibilité pour travailler, s'est traduit par un recul du chômage en trompe-l'œil", ajoute l'Insee.

En effet, pour être recensé comme chômeur, il faut répondre à certains types de critères comme la disponibilité sous les 15 jours. Or, pendant le premier confinement, beaucoup de personnes ont déclaré qu'elles n'étaient pas disponibles pour chercher et occuper un travail. Ce qui a pu en partie biaiser les résultats obtenus par les instituts de statistiques. Pour essayer d'avoir une vision plus précise, les statisticiens recommandent souvent de compléter le taux de chômage par d'autres outils comme le taux d'activité, qui a enregistré une baisse pour retrouver son niveau de 2014 (71%), ou encore le taux d'emploi, également en recul (-0,3 point).

Une première en 40 ans, la part des cadres dépasse celle des ouvriers

L'autre enseignement surprenant de cette note est que, pour la première fois, depuis le début des années 1980, la part des cadres dans l'emploi a dépassé celle des ouvriers. La première catégorie est ainsi passée de 7,8% à 20,4%. À l'opposé, la proportion d'ouvriers a fondu en quarante ans pour passer de 30% à 19,2%.

"Au début des années 1980, les ouvriers étaient près de 4 fois plus nombreux que les cadres", complète l'Insee.

Quant aux indépendants, leur part s'est réduite pendant plusieurs années pour enfin se stabiliser.

Cette montée en puissance des cadres peut s'expliquer notamment par une population active de plus en plus qualifiée, des mutations dans le système productif et une envolée des embauches de cadres dans les services aux entreprises notamment.

À l'opposé, la longue désindustrialisation, les fermetures d'usines et les délocalisations ont contribué à détruire plusieurs centaines de milliers d'emplois d'ouvriers sur l'ensemble du territoire. Avec la pandémie, les destructions d'emplois d'ouvriers pourraient encore s'amplifier si la crise économique s'éternise.

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Commentaires
a écrit le 18/03/2021 à 21:22 :
Ah ça c'est certain qu'une entreprise peut pas embaucher sans savoir si 7 jours après elle fermera ou non ces portes... Si LaREM réfléchissait juste un peu ils auraient plutôt privilégier des confinement très dur a des dates prédéfinie avec total ouverture entre...
Réponse de le 19/03/2021 à 8:57 :
C'est sûr que les confinements très durs aident beaucoup à l'embauche. L'Allemagne est confinée très dur depuis plus de trois mois et risque de prolonger encore d'un mois ou deux (car apparemment le virus s'en fiche de vos confinements). Vous m'expliquerez en quoi cela va être bon pour l'emploi.

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