L’économie américaine repart-elle de plus belle, comme le prétend Donald Trump ?

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(Crédits : ERIN SCOTT)
FACK CHECKING. Donald Trump se réjouit d’un rebond de l’économie américaine, six mois après le début de la crise sanitaire. Si les chiffres indiquent bien une progression de l’emploi, l’optimisme n’est pas de mise. Par Jeremy Ghez, HEC Paris Business School (*)

Donald Trump répète à l'envi que l'économie se porte mieux et que la reprise post-Covid est là en raison du « travail incroyable » accompli par son administration. « Nous avons dû fermer l'économie à cause du virus chinois mais maintenant nous la rouvrons et nos entreprises battent des records d'activité », a-t-il défendu lors du premier débat présidentiel l'opposant à Joe Biden, le 29 septembre. Selon Donald Trump, son administration a remis au travail 10,4 millions d'Américains en l'espace de 4 mois seulement.

Hausse des revenus et rebond des valeurs boursières

L'affirmation est correcte : les chiffres, qui proviennent du US Bureau of Labor Statistics, nous rappellent qu'il y a bel et bien eu un tournant depuis le mois de mai. Ils laissent espérer que cette récession historique puisse être de courte durée.

Cet espoir se nourrit d'autres nouvelles encourageantes sur l'état de l'économie américaine. En 2019, avant le début de la pandémie, les États-Unis ont connu une hausse des revenus du ménage médian américain - hausse qui a aussi bénéficié aux Américains les plus modestes. Les difficultés économiques actuelles ne devraient donc pas éclipser les progrès réalisés, en faveur des plus démunis en particulier - résultat, disent aujourd'hui les soutiens de Donald Trump, des efforts de cette administration en matière de dérégulation et de la réforme des impôts de 2017 qui a permis au secteur privé d'investir et d'entreprendre à nouveau.

À cela s'ajoute le rebond des valeurs boursières qui dope le moral d'une partie de la population. Lors du deuxième trimestre de 2020, la valeur du patrimoine des Américains a d'ailleurs connu un rebond de près de 7 % au deuxième trimestre - le plus important rebond de l'histoire du pays. Ce rebond de la valeur du patrimoine des Américains participe à l'optimisme, à un moment où la dette publique se creuse sous l'effet du plan de relance massif du printemps. On sait d'ailleurs aujourd'hui qu'une partie des Américains ont utilisé l'argent qu'ils ont reçu du gouvernement fédéral pour investir en bourse.

Mais cette affirmation sur la création d'emplois est également trompeuse, puisque d'après la même source, 22 millions d'emplois ont été détruits au printemps 2020, avec le début de la pandémie. Elle masque aussi le fait qu'un certain nombre d'emplois pourraient avoir été durablement, voire définitivement, détruits. D'après les calculs d'Indeed, un cabinet de recrutement américain, les offres d'emploi dans les États clés de New York ou de Californie connaissent une chute de 30 % par rapport à 2019.

La fin de la plus longue période d'expansion économique

D'autres régions, qui avaient connu une embellie de courte durée, voient le nombre d'offres d'emploi chuter à nouveau. La mobilité des travailleurs américains, qui permettait autrefois de remédier aux déséquilibres du marché du travail, ne fonctionne plus comme avant, puisque la pandémie a frappé le pays dans son ensemble. La perspective d'un ralentissement durable de créations d'emplois est plus que plausible. Certains secteurs sont particulièrement affectés, comme celui des compagnies aériennes frappé par de nouvelles vagues de licenciements depuis la semaine dernière, ou du tourisme, comme le montre le licenciement de 28 000 personnes à Disney.

Au bout du compte, un économiste de la banque UBS, Brian Rose, estime que le nombre d'Américains ayant perdu leur emploi de manière définitive pourrait atteindre 5 millions de personnes. Au mois d'octobre, l'économie américaine a créé moins de 700 000 emplois, signe d'un ralentissement indéniable de la vitalité du marché du travail que l'on a observé depuis le tournant de mai. Les effets du plan de relance qui a creusé la dette américaine montrent ainsi leurs limites.

C'est pourquoi l'enthousiasme de Donald Trump ne doit pas faire oublier que la reprise pourrait s'annoncer laborieuse, tant l'incertitude qui plane sur l'économie est significative : la stratégie consistant à rassurer l'opinion en s'appuyant sur un plan de relance massif ne porte plus autant ses fruits dans un contexte de divisions politiques profondes et de crise sanitaire causée par un virus dont on ne comprend réellement pas le fonctionnement. Ceux qui espéraient une reprise en forme de « V », avec un rebond de l'économie réel et rapide une fois les restrictions sanitaires levées craignent désormais le scénario d'une reprise en « swoosh » (le nom donné au logo d'une grande marque d'articles de sport), avec une récession de très courte durée, mais un rebond aussi lent que fragile.

Pire encore, la perspective d'une reprise en « K » : une partie de l'économie et de la population aisée, forte de ses économies et s'appuyant sur l'embellie boursière, parvient à tirer son épingle du jeu, tandis que d'autres secteurs et des minorités, plus vulnérables, voient leur sort durablement touché par les effets de la crise sanitaire. On peut notamment souligner que le secteur de la distribution et la tech ont largement bénéficié de la crise, alors que l'industrie aérienne et le tourisme en ont profondément pâti. Les chiffres du US Census Bureau portant sur la vente de détail et la distribution alimentaire le confirment. De même, la déconnexion entre l'indice de confiance des consommateurs américains et la progression boursière laisse penser que cette reprise peut ne pas bénéficier à tout le monde.

La crise sanitaire a mis un terme à l'expansion économique la plus longue de l'histoire des États-Unis. Celle-ci a officiellement pris fin après 128 mois de croissance - soit huit de plus que le précédent record, entre la guerre froide et les attentats de septembre 2001. Cette récession est-elle à mettre sur le compte de l'exécutif ? Ou est-elle le fruit d'un choc extérieur, indépendant de l'action de l'administration Trump ?

Quel impact sur l'élection ?

La manière dont sera formulé l'enjeu de cette élection est fondamentale : sondage après sondage, on s'aperçoit que les Américains ont une image positive du bilan économique de Donald Trump, mais restent autrement plus réservés par rapport à sa gestion de la crise. Un récent sondage du New York Times le confirme. Et ces perceptions sont d'autant plus importantes que, dans la campagne électorale, les programmes auront très peu occupé le devant de la scène, comme on a pu le voir lors du premier débat présidentiel. Pour cette raison, si le bilan économique du président sortant revient au cœur de la campagne, la création de 10,4 millions d'emplois en l'espace de 4 mois peut favoriser Donald Trump. En revanche, si le débat porte avant tout sur la gestion de la crise sanitaire par le locataire de la Maison Blanche et sur l'avenir du système de santé, alors la reprise laborieuse, inégale et qui ne profite pas à tous les Américains risque de nuire profondément à ses chances de réélection.

The Conversation ______

(*) Par Jeremy GhezProfessor of Economics and International Affairs, HEC Paris Business School

La rubrique Fact check US a reçu le soutien de Craig Newmark Philanthropies, une fondation américaine qui lutte contre la désinformation. La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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