Métaux critiques : comment l'Inde cherche à assurer son autonomie
Julien Gouesmat

Narendra Modi a promis une enveloppe de 1,8 milliards d'euros. (Photo d'illustration)
Sergey Bobylev
Julien Gouesmat

Narendra Modi a promis une enveloppe de 1,8 milliards d'euros. (Photo d'illustration)
Sergey Bobylev
L'Inde franchit une nouvelle étape dans sa stratégie de sécurisation des matières premières essentielles à son industrie. Le 29 janvier, le gouvernement de Narendra Modi a approuvé une enveloppe budgétaire de 1,8 milliard d'euros. Objectif, intensifier ses efforts d'exploration et d'exploitation des ressources minières stratégiques. Un domaine dans lequel le pays demeure fortement dépendant de la Chine.
Les ambitions de ce pays d'Asie ne s'arrêtent pas là. « Nous avons maintenant une mission nationale sur les minéraux critiques, qui ont été inaugurés hier par le Premier ministre », souligne Rakshit Shetty, analyste de recherche pour le centre de recherche Takshashila Institution de Bangalore.
À l'heure actuelle, l'Inde importe l'essentiel de ses besoins en lithium, cobalt et autres minéraux critiques de son grand rival régional, la Chine. Ces éléments sont pourtant indispensables au développement des technologies vertes, notamment les batteries de véhicules électriques, ainsi qu'à l'industrie de défense grandissante du pays.
La décision de déployer des investissements massifs fait suite à la publication en juin 2023, d'une liste de trente minerais dont le gouvernement de Narendra Modi entend réduire au maximum les importations.
Dans le détail, le nouveau programme validé par l'exécutif prévoit d'accélérer l'exploration minérale sur le territoire national, y compris dans les zones offshore, et d'offrir des incitations financières à l'exploitation de ces ressources. « 7 points et objectifs sont abordés dans ce programme », souligne Rakshit Shetty. Et de les citer :« Augmenter la production nationale de minéraux critiques, acquérir des actifs miniers critiques à l'étranger ; le recyclage des minéraux critiques, le développement des marchés et du commerce des minéraux critiques, la recherche scientifique et le progrès technologiques, le développement des ressources humaines et enfin la mise en place de financements et d'incitations fiscales efficaces.»
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Plus tôt dans la semaine, lors de la conférence « Make in Odisha Conclave » le 28 janvier, le Premier ministre a réitéré son rejet du modèle économique qui consiste à exporter des matières premières pour ensuite réimporter des produits finis. « Le développement du pays ne se fera pas uniquement par l'exportation de matières premières. Nous transformons l'ensemble de l'écosystème avec une nouvelle vision », a affirmé Modi.
En parallèle, le gouvernement a annoncé que les entreprises publiques indiennes investiront près de 2 milliards d'euros supplémentaires. Cette enveloppe doit permettre d'acquérir des mines à l'étranger et de renforcer les partenariats commerciaux avec des nations productrices de ces minéraux essentiels. KABIL, société publique créée en 2023 et chargée de l'extraction minière à l'étranger devrait être la principale concernée.
En 2024, l'Inde a déjà pris une initiative majeure en signant un accord avec l'Argentine pour l'exploration et l'exploitation de lithium dans la province de Catamarca, marquant ainsi une diversification de ses sources d'approvisionnement. Elle a réitéré cette action en Australie et se rapproche également du Zimbabwe.
La domination chinoise sur le marché des matières premières critiques reste une préoccupation majeure pour New Delhi. La Chine représente actuellement environ 15 % des importations totales. En outre, de nombreux secteurs industriels, notamment les petites et moyennes entreprises (PME), peinent à faire face à la concurrence chinoise, qui propose des alternatives souvent plus abordables.
Si l'Inde est déjà le troisième producteur de minerais de zinc et de fer, sa dépendance chinoise reste critique pour tout un tas d'autres matériaux. Ainsi, New Delhi s'approvisionne en bismuth à 85 % en Chine. C'est 82 % pour le lithium, 76 % pour le silicium et 50 % pour le titane. « Cette dépendance n'a pas diminué depuis 2020 ; au contraire, elle a stagné voire augmenté.», s'inquiète Rakshit Shetty.
Pour gagner en indépendance, l'Inde a sollicité l'aide technique de plusieurs pays, dont l'Australie, la Russie et les États-Unis, afin de développer des capacités locales de raffinage et de transformation, particulièrement du lithium. Sur l'ensemble des réserves minérales indiennes, seules 20 % ont été explorés, à l'heure actuelle. Les pays occidentaux voient dans ces partenariats le même intérêt que New Delhi : diminuer la part de la Chine dans leurs importations.
Reste que la technologie de traitement et de raffinage du lithium reste encore largement dominée par la Chine, Pékin raffinant 72 % de l'offre mondiale. De même, malgré les efforts, certaines matières premières, comme le bismuth - pourtant essentiel à l'immense industrie chimique indienne -, devraient rester dans le giron chinois, 80 % de l'offre mondiale étant extrait en Chine.
« Cela signifie que, peu importe d'où proviennent ces ressources, elles doivent presque toutes passer par la Chine avant d'être utilisées ailleurs, résume Rakshit Shetty. C'est précisément pour cette raison que les partenariats internationaux sont une priorité. L'Inde ne peut pas se permettre d'être trop dépendante de la Chine pour cette étape cruciale. »
Si le bismuth ne devrait pas devenir l'atout incontournable de l'Inde, le lithium, lui, pourrait bien occuper cette place. New Delhi y croit. En 2023, un premier gisement au Cachemire a été découvert, estimé à 5,9 millions de tonnes. Le 8 janvier dernier, le gouvernement indien a annoncé étudier deux blocs supplémentaires dans la région administrée par le gouvernement fédéral. Les réserves estimées dans les deux blocs seront connues d'ici octobre.
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Une question demeure toutefois pour Rakshit Shetty : « Avons-nous désormais la capacité de transformation nécessaire pour exploiter pleinement ces gisements ? La réponse est non. » La création prochaine d'un Centre d'Excellence pour renforcer les recherches et optimiser les technologies d'exploration et de transformation des minéraux apparaît comme une solution à long terme.
Julien Gouesmat