Espagne : Podemos devant les socialistes, mais encore loin du gouvernement

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Pablo Iglesias et Alberto Garzon, les deux dirigeants de la gauche radicale espagnole, seraient les vainqueurs du scrutin du 26 juin. Mais gouverneront-ils ?
Pablo Iglesias et Alberto Garzon, les deux dirigeants de la gauche radicale espagnole, seraient les vainqueurs du scrutin du 26 juin. Mais gouverneront-ils ? (Crédits : © Andrea Comas / Reuters)
La grande enquête du CIS semble confirmer que Podemos, allié au reste de la gauche radicale, dépasserait le PSOE et se rapprocherait des conservateurs, toujours en tête. Mais la constitution d'une alliance sera délicate.

Unidos Podemos, l'alliance entre Podemos, certains partis régionalistes et la coalition Izquierda Unida, qui regroupe les Verts et le Parti communiste, pourrait être le principal vainqueur de la nouvelle élection générale espagnole prévue le 26 juin. C'est du moins ce qui ressort de l'enquête menée par le Centre d'enquête sociologique (CIS) entre le 4 et le 22 mai dernier. Ce sondage est considéré comme un des plus significatifs, étant fondé sur plus de 17.000 entretiens individuels réalisés dans plus de 1.000 communes espagnoles. Surtout, il permet des projections en sièges, ce qui est essentiel pour évaluer la capacité future de formation d'un gouvernement. Il est donc observé de très près pour juger de l'état de l'opinion près d'un mois avant le scrutin.

Surplace du PP

Certes, le Parti populaire (PP) du président du gouvernement sortant Mariano Rajoy resterait le premier parti du pays. Son soutien pourrait même légèrement progresser, passant de 28,7 % le 20 décembre dernier à 29,2 %. Mais en termes de nombre d'élus au Congrès des députés, le PP n'obtiendrait que de 118 à 121 sièges, contre 123 en décembre. En réalité, il semble que le parti conservateur reste centré sur ses bastions et ne puisse guère descendre plus bas (en 2011, il avait obtenu 45 % des voix), mais Mariano Rajoy, malgré ses promesses de baisses d'impôts, sa volonté de capitaliser sur les succès économiques du pays et sa posture de « seul recours » contre le blocage politique, ne parvient guère à regagner du terrain. Le PP ne progresse pas, handicapé par les effets durables de sa politique d'austérité, par la figure honnie par beaucoup de Mariano Rajoy et par les très nombreux scandales de corruption qui le frappent.

Ciudadanos en légère progression

Parallèlement, l'autre parti de droite, Ciudadanos (C's) progresserait aussi de 0,7 point à 14,6 %. Cette nouvelle progression ne se traduirait cependant pas en sièges puisque le parti d'Albert Rivera emporterait 38 à 39 sièges contre 40 le 20 décembre. Albert Rivera ne réussirait donc qu'à moitié son pari de se présenter, après l'échec de la précédente législature, comme un homme de bonne volonté, capable de s'allier avec les socialistes pour former un gouvernement. Cette position qui ferait de Ciudadanos un parti capable de dénouer la situation politique ne joue donc qu'à la marge. Dans le prochain Congrès, ce parti ne devrait pas connaître un renforcement majeur. Albert Rivera semble ne pas pouvoir réaliser de nouvelle percée significative ni dans l'électorat socialiste, ni dans l'électorat conservateur.

Sorpaso à gauche

La vraie nouveauté possible de cette élection se situe à gauche où le « sorpaso », le dépassement du parti socialiste, le PSOE, par Unidos Podemos serait réalisé. Selon le CIS, la gauche radicale cumulerait 25,6 % des voix, soit 1,2 point de plus que le score de Podemos et d'IU le 20 décembre et dépasserait le PSOE donné en baisse de 0,8 point à 21,2 %. En termes de sièges, le PSOE compterait entre 78 et 80 sièges, soit entre 12 et 10 sièges de moins que les 90 du 20 décembre, tandis qu'Unidos Podemos aurait entre 88 et 92 sièges contre 71 le 20 décembre. C'est le fruit du système électoral espagnol, système proportionnel au niveau des provinces avec une prime au plus fort reste, donc aux partis les mieux placés. Grâce à la conjonction des deux partis et à sa progression, Unidos Podemos gagneraient ainsi jusqu'à 20 sièges.

Le PSOE en plein désarroi

Cette situation serait un coup de tonnerre dans le paysage politique espagnol. Jamais, depuis le retour de la démocratie en 1978, le PSOE avait été placé en troisième position. Il faut même remonter à la seconde république et aux élections de 1933, désastreuses pour la gauche, pour voir le PSOE troisième au niveau national. Ce serait donc un échec cinglant pour le secrétaire général du PSOE, Pedro Sánchez, qui, en mars, avait souhaité, après un pacte avec Ciudadanos, briguer la présidence du gouvernement. Mais le refus de Podemos l'avait alors fait échouer. Pedro Sánchez l'a reconnu : il n'y a plus guère d'enthousiasme au sein du PSOE.

Le parti ne s'est jamais remis de sa politique au début de la crise, en 2010-2011, où il a initié la politique poursuivie par Mariano Rajoy. L'incertitude de son positionnement, renforcée encore par son alliance avec Ciudadanos au printemps, ne lui permet guère de gagner du terrain. De même, sa position dure sur la question catalane, inspirée par la présidente andalouse Susana Díaz, lui a fait perdre un terrain considérable en Catalogne. La tentative de revenir à un statut proche de celui de 2006 a lamentablement échoué sur l'opposition catalane et sur l'opposition interne au PSOE. Il a ainsi perdu un de ses bastions pour en conserver un autre tant bien que mal. Comme beaucoup de ses équivalents européens, le PSOE n'apparaît plus comme « utile » politiquement et son soutien se limite à des votes de réflexe qui s'effritent inexorablement.

Les raisons de la poussée de Podemos

En face, Podemos bénéficie évidemment de l'effet de masse lié à son alliance avec IU qui lui apporte près de 4 points de pourcentage supplémentaires et un million de voix, quelques-uns assez déterminant comme en Andalousie ou en Aragon. Mais cette alliance a aussi permis de capitaliser sur la popularité du président d'IU, Alberto Garzón, élu par les enquêtes homme politique le plus apprécié d'Espagne. Au-delà, la cohérence de Podemos qui, durant les négociations du premier semestre, s'est montré ouvert tout en refusant de revenir sur certaines lignes rouges, lui permettent de profiter des déçus du PSOE et de progresser dans les territoires périphériques du pays.

L'insistance de Podemos à permettre un référendum d'autodétermination en Catalogne lui permet ainsi de gagner du terrain dans cette région, où il était déjà arrivé en tête le 20 décembre et où il gagnerait encore 3 sièges de plus à 17 sièges. Les Catalans voient dans le vote Unidos Podemos un vote « utile » pour imposer le référendum. Un vote plus utile que celui de certains partis indépendantistes, comme celui de centre-droit (DiL), qui perdrait entre un et deux sièges. Même constat au Pays Basque où Unidos Podemos passerait en tête avec deux sièges de plus que le 20 décembre (sept contre cinq) au détriment du Parti nationaliste basque (PNV). Un quart de sa poussée en sièges s'expliquerait donc par ces deux régions.

La gauche devant, mais...

Pour autant, le « sorpaso » que craint tant le PSOE et qu'espère tant Podemos ne règle rien en termes arithmétiques. Construire une coalition sera toujours aussi difficile. Certes, la gauche passera clairement devant la droite en termes de sièges. L'alliance PSOE-Unidos Podemos pourrait disposer de 170 sièges, celle entre le PP et Ciudadanos de 159 sièges. Mais aucune n'auront la majorité absolue. Et surtout, la politique espagnole ne se construit pas en termes d'opposition droite-gauche pure. L'histoire des partis, la question des nationalités, la relation à la monarchie jouent aussi des rôles et rebattent les cartes.

Le PSOE est un des partis sociaux-démocrates les plus « centristes » d'Europe. Ses cadres sont très hostiles à une alliance avec Podemos et IU. Le dirigeant de Podemos, Pablo Iglesias est franchement détesté par les barons du PSOE. Ces derniers seront vent debout contre cette alliance, d'autant que Pedro Sánchez, détesté également par les cadres du parti depuis sa nomination par la base à la surprise générale en 2014, sera sous pression et pourrait être écarté. La défaite de Pedro Sánchez sera celle d'une position moyenne cherchant à construire un impossible pont entre Ciudadanos et Podemos contre le PP. Une fois le secrétaire général du PSOE discrédité, il y a fort à parier que le PSOE regarde davantage au centre qu'à gauche et préfère n'importe quelle option à un gouvernement dirigé par Pablo Iglesias.

D'autant que la nouvelle femme forte du parti devrait être Susana Díaz. Laquelle ne voudra d'aucune alliance sur la base d'un référendum en Catalogne. Or, pour que Pablo Iglesias devienne président du gouvernement, il faudrait obtenir au moins l'abstention des républicains catalans d'ERC (donnés à 9 sièges), lesquels n'en voudront pas parler sans engagement sur un référendum. L'équation semble donc insoluble. Car même si l'aile gauche du PSOE l'emporte après les élections, ce qui est très improbable, le parti risque alors davantage d'exploser que de se ranger derrière l'idée d'une alliance de gauche.

Une alliance de droite avec la tolérance du PSOE ?

La nouvelle élection pourrait donc ne rien régler. Le PSOE affaibli pourrait préférer une abstention qui, in fine, permettrait au PP et à Ciudadanos d'obtenir une fragile majorité relative. Un tel scénario semble aujourd'hui plus probable qu'une alliance de gauche et permettrait au PSOE de jouer le rôle d'arbitre et d'influer du dehors sur la politique. Il pourrait ainsi espérer profiter d'une partie du bilan du gouvernement, tout en jouissant de l'enviable position d'opposant. Mais il faudra régler le problème Rajoy puisqu'Albert Rivera et Ciudadanos refusent toujours de soutenir le président sortant. Le blocage politique pourrait donc durer encore après le 26 juin. Reste cependant à savoir si les tendances affichées par cette enquête du CIS seront durables. 22 % des personnes interrogées demeurent indécises. Leur vote peut donc encore faire bouger les lignes. Même si les différences entre les partis semblent insurmontables.

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a écrit le 10/06/2016 à 8:28 :
"il n'y a plus guère d'enthousiasme au sein du PSOE.Le parti ne s'est jamais remis de sa politique au début de la crise, en 2010-2011, où il a initié la politique poursuivie par Mariano Rajoy".

Tiens, cela ressemble étrangement à ce qui se passe chez nous.
Réponse de le 11/06/2016 à 7:53 :
En fait , le PSOE ne s'est pas remis du depart de Rubalcaba qui a entrainé des elections internes dont le résultat ( surprenant ) a vu Pedro Sanchez ( député de Madrid inconnu ) prendre la tete du parti .La suite on l'a vue : il a memée u e strategie très personnelle pour prendre le pouvoir , et ce en detruisant le PSOE . Quant à Iglesias , la grande question est : veut il réellement le pouvoir ? pas sur du tout ; c'est un bon stratège , et la progression de Podemos ne se fait que par des " coalitions " de partis minoritaires ; Cela lui permet de ...prendre du poids , mais rend difficile l'accès à un possible consensus de pouvoir .
a écrit le 09/06/2016 à 20:27 :
En gros, la gauche progresse de 0,4 points et la droite et le centre de 1,2%. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une quelconque poussée irrépressible de la gauche, la situation risque d'être bloquée, à moins que le PSOE finisse par se résoudre à gouverner avec le PP. On voit mal Ciudadanos accepter de soutenir ou même de laisser passer une coalition dirigée par les extrémistes de Podemos... A défaut la seule solution sera un accord a minima entre PP, C's et PSOE pour voter un changement de mode de scrutin pour passer au majoritaire à un ou deux tours.
Réponse de le 10/06/2016 à 9:00 :
Le PSOE n'a aucun intérêt à gouverner avec le PP, ce serait signer son déclin assuré. En Allemagne, le SPD a fait l'erreur de gouverner au niveau fédéral avec le CDU et maintenant sont en passe d'être la 3ème, voire la 4ème force politique. En soutenant le PP et le C's, le PSOE peut faire entendre sa voix sans être assimilé à la politique d'un gouvernement impopulaire.

Quant au scrutin, il ne changera pas. Les gouvernements dirigés par une coalition sont choses fréquentes. Le PP a souvent gouverné avec les partis autonomistes tout comme le PSOE. Même si la tâche est plus difficile, les partis n'auront pas d'autres choix que de faire des concessions pour gouverner le pays sous la pression populaire.

Nulle doute que le parti qui a le plus à perdre est le PSOE. Il n'a pas réussi à se présenter comme une alternative crédible face au PP car il n'y pas plus de différences majeures en la gauche et la droite.
Réponse de le 10/06/2016 à 14:42 :
@Maxims : sans gouverner avec le PP le PSOE a déjà décliné. Il n'y a pas de majorité de gauche possible en raison du fait que sa formation la plus importante est extrémiste et n'a donc aucune chance de rassembler une majorité même relative au parlement, la seule possibilité est donc une coalition des modérés (PP, PSOE, C's) au moins pour définir un mode de scrutin qui enlève à Podemos sa capacité de blocage du pays.

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