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"Laisser tomber Lehman Brothers est la plus grande erreur jamais commise par un banquier central"

Propos recueillis par Eric Chalmet, à New York

Publié le 11 septembre 2009 à 17:15

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Ex-courtier obligataire de Lehman Brothers, Lawrence McDonald vient de publier "A Colossal Failure of Common Sense", livre qui fait sensation aux Etats-Unis du fait de ses révélations sur les origines de la chute de la banque. Un ouvrage sans concession pour les autorités américaines et pour l'ancien patron de l'établissement, Richard "Dick" Fuld.

Comment une banque de la taille de Lehman Brothers a-t-elle pu sombrer ?

Lehman Brothers est une institution qui a vécu pendant 158 ans, résistant à la Guerre civile, à la Grande dépression, aux deux guerres mondiales et aux attentats du 11 septembre 2001. Sa longévité était due à la nature de son activité : celle d?intermédiaire qui se finançait en permettant à des entreprises de lever des capitaux. Lehman Brothers a aidé RCA à lever plusieurs millions de dollars pour développer le marché des postes de télévision. C?est ça, la banque d?investissement. A partir de 2005, Lehman a de plus en plus fait du trading pour compte propre. Lors de sa chute, la banque détenait dans son bilan plus de 70 milliards de dollars de titres adossés à créances hypothécaires dans le résidentiel et le commercial. Lehman s?était métamorphosé en hedge fund. En 2006, les responsables des opérations de taux fixes ont prévenu le PDG, Dick Fuld, que le marché hypothécaire allait se retourner et qu?il fallait réduire l?activité de financement des crédits immobiliers, mais il a refusé de les écouter. En 2007, la banque finançait 5 milliards de dollars de crédits hypothécaires à risque par mois contre 700 millions de dollars trois ans plus tôt.

Lehman aurait-elle pu être sauvée ?

L?ancien secrétaire au Trésor, Henry Paulson, a plongé la tête de Lehman dans l?eau et attendu de voir les bulles sortir. Lehman accusait certes de graves problèmes mais ceux de Merrill Lynch étaient deux fois plus importants et ceux de AIG trois fois plus graves. Il existe une règle en cas de "conditions exceptionnelles" en vertu de laquelle la Fed peut intervenir pour sauver les grands établissements. Elle a été employée pour sauver AIG. Paulson, Ben Bernanke, et Timothy Geithner, alors président de la Fed de New York, ont affirmé qu?ils avaient été en mesure de sauver AIG car l?assureur disposait de garanties collatérales. Or, AIG n?avait pas 200 milliards de collatéraux mais à peine 40 milliards. Lehman ne disposait pas de telles garanties non plus mais le fait de laisser la banque faire faillite a dévasté l?économie mondiale et rendu le sauvetage de Merrill Lynch et de AIG beaucoup plus onéreux pour les contribuables américains. Avant cela, en août 2008, Geithner avait refusé d?accorder à Lehman le statut de holding bancaire que Goldman Sachs a fini par obtenir. Au final, Goldman a profité de la faillite de Lehman Brothers mais aussi du sauvetage de AIG (la banque a perçu 12,9 milliards de dollars lorsque le gouvernement fédéral a dédommagé les institutions ayant souscrit auprès de l?assureur des contrats de couvertures contre le défaut obligataire, les "credit default swaps", ndlr).

Accusez-vous Goldman Sachs d?avoir contribué à la chute de Lehman ?

Pas la banque elle-même, mais certaines circonstances sont troublantes. Lloyd Blankfein, son PDG, est le seul patron de Wall Street à avoir pris part aux discussions sur le sauvetage de AIG. Hank Paulson est un ancien de Goldman Sachs, tout comme John Thain, qui dirigeait alors Merrill Lynch. Je sais de sources bancaires unanimes que Bank of America (Bofa) a étudié la reprise de Lehman Brothers durant douze jours pendant la première quinzaine de septembre 2008. Mais à la dernière minute, quelqu?un en haut lieu a demandé à Kenneth Lewis, le patron de Bofa, de plutôt s?intéresser au rachat de Merrill Lynch, un dossier épluché en deux jours sur la base d?analyses réalisées par la société de capital investissement JC Flowers, dont le patron n?est autre que Christopher Flowers? un ancien de Goldman Sachs. Pour moi, ça sent mauvais !

Ben Bernanke a laissé Lehman sombrer. Barack Obama a-t-il eu raison de le reconduire dans ses fonctions ?

Non. Bernanke a mis trop de temps pour comprendre l?ampleur de la crise et sous-estimé le problème des crédits subprime. En laissant Lehman faire faillite, il a pulvérisé l?économie mondiale. C?est la plus grande erreur jamais commise par un banquier central. Il avait déjà secouru Bear Stearns, Freddie Mac et Fannie Mae, Indymac? mais pas Lehman ! Ensuite, il a été contraint de sauver Merrill Lynch, AIG, Wachovia, Washington Mutual, puis General Motors? De son côté, Dick Fuld a joué avec le feu. Jusqu?au bout, il est resté persuadé que la Fed interviendrait pour soutenir Lehman. Au cours d?un dîner au printemps 2008, Paulson lui a demandé que Lehman s?adosse à un groupe plus robuste et réduise son exposition aux hedge funds dans lesquels la banque avait investi. Mais Fuld lui a rétorqué: "j?ai dirigé Lehman plus longtemps que tu as présidé Goldman Sachs. Je procèderai à son désendettement au rythme qu?il me plaira". Paulson est ressorti furieux et c?est là que le sort de Lehman a en fait été scellé.

Les réformes en cours aux Etats-Unis sont-elles à la hauteur de la crise et des dérives constatées chez Lehman ?

Les autorités devraient interdire aux patrons des établissements financiers représentant un risque systémique de piloter à la fois leur direction générale et leur conseil d?administration. Lehman était présidée par un monarque, Dick Fuld, qui s?était entouré d?un conseil à sa botte, sans aucune compétence financière : un amiral de la Navy, une ancienne actrice? leur moyenne d?âge était de 74 ans ! La situation de Lehman était comparable à celle d?une fusée ultramoderne du XXIème siècle dont les commandes auraient été confiées à une équipe d?astronautes des années 1960. La direction de Lehman Brothers ne maîtrisait pas la complexité des produits financiers les plus innovants, notamment les dérivés. Tout ce qu?elle savait faire, c?était appuyer à fond sur la pédale d?accélération. Le crash était inévitable.

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Pourquoi jugez-vous Dick Fuld plus irresponsable que les autres patrons de Wall Street ?

C?est une brute dont le style managérial reposait sur l?intimidation. Pour mon livre, j?ai interrogé des dirigeants de Barclays Capital (qui a repris les activités américaines de Lehman Brothers). Certains d?entre eux n?avaient jamais rencontré Dick Fuld avant juin 2008, période où Lehman Brothers tentait de s?adosser à un établissement plus solide. L?horreur qu?il leur a inspirée était perceptible sur leur visage pendant mes entretiens. Je ne l?oublierai jamais. Fuld me rappelle Bernard Madoff. Leur arrogance cachait un sombre secret. Dans le cas de la direction de Lehman, c?était son incompétence totale en matière de produits dérivés et de titrisation de créances hypothécaires. Si elle avait été révélée, Fuld aurait pu être débarqué. Lehman n?a jamais été pourri de l?intérieur mais au sommet. La déconnection totale entre la salle de marché et le 31ème étage où siégeait la direction est terrifiante. Dick Fuld ne s?est montré dans la salle des marchés qu?après qu?une partie du management a tenté en vain de le débarquer. La plupart des cadres dirigeants de la salle, même haut placés, ne l?ont jamais rencontré. Je l?ai aperçu à une seule occasion, à une fête de Noël où il a fait une rapide apparition.

En tant qu?ex de Lehman, quelle est votre position sur les bonus ?

Les bonus sont légitimes. Lors de ma meilleure année en 2006, j?ai fait gagner 38 millions de dollars à Lehman Brothers, ma prime annuelle s?est alors élevée à plus d?un million de dollars. Cela me paraît normal. Ceci étant dit, les bonus devraient être distribués plus graduellement. Un mécanisme mérite d?être instauré pour s?assurer que les responsables ayant lancé des produits financiers ne puissent assister à leur implosion cinq ans plus tard sans en subir les conséquences. Les gens sont scandalisés et estiment que les bonus sont de retour, mais ce n?est pas le cas. Pas dans les mêmes proportions. Car le fait que la plupart des anciennes banques d?investissement aient adopté le statut de holding bancaire va limiter leur capacité à s?endetter. Le gouvernement devrait laisser le système financier se charger des questions de rémunération et serait plutôt inspiré de distribuer des bonus ? des gros - à la SEC ou à la FDIC lorsque leurs agents dévoilent des fraudes ou des risques inconsidérés. Croyez-vous que les arnaques de Madoff auraient duré si longtemps si les fonctionnaires de la SEC avaient pu bénéficier d?une incitation financière?

Un an après la chute de Lehman Brothers, comment jugez-vous la solidité du système financier et des banques américaines ?

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  • Les derniers jours de Lehman Brothers
  • Le "j'accuse" d'un ancien de Lehman Brothers

Le patient a été maintenu artificiellement en vie. Puis on lui a administré des prescriptions expérimentales, comme "l?assouplissement quantitatif" de la Réserve fédérale. Le marché de la titrisation montre des signes de guérison. Certains s?imaginent qu?il va bientôt se mettre à courir autour du pâté de maison mais il va lui falloir du temps pour se rétablir. Il faudra des années pour que le secteur de la finance réalise à nouveau près de 38% des bénéfices du S&P 500, comme en 2007. Législateurs et régulateurs seraient bien inspirés de scinder les grandes banques commerciales. Il est désormais évident que l?abrogation du Glass Steagall Act (rendant incompatibles les métiers de banque de détail et d?affaires, ndlr.) a constitué une erreur colossale et que les supermarchés bancaires comme Citigroup et Bank of America sont inefficients. Ces établissements ne sont pas trop grands pour sombrer mais pour réussir ! Enfin, il est obligatoire de rationaliser et de mieux coordonner les différents régulateurs : SEC, CFTC, FDIC? leur absence totale de synchronisation est pathétique et n?est pas sans rappeler celle de la CIA, du FBI et de la police avant les attentats du 11 septembre 2001.

Propos recueillis par Eric Chalmet, à New York

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