Industrie du futur : la France met les bouchées doubles

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Orchestré par le ministère de l’Économie, le programme de l’Alliance pour l’industrie du futur entend accélérer la modernisation de l’appareil productif. Il y a urgence, car bien des usines sont menacées d’obsolescence. Pendant que l’Allemagne accélère avec son industrie 4.0, la France veut profiter de l’effet numérique, qui rebat les cartes.

Stimulées par le redressement de leur taux de marge - autour de 35 %, le niveau d'avant la crise de 2007 -, grâce en partie à la montée en puissance du crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) et aux allégements de cotisations prévus par le Pacte de responsabilité, les entreprises ont à nouveau les moyens d'investir. Il était temps. Annoncée en avril, la prolongation de la mesure de suramortissement de l'investissement est de ce point de vue une bonne nouvelle. Au premier trimestre, l'augmentation de 0,5 % du PIB s'explique certes par une consommation des ménages soutenue (+1,2 % après un repli de 0,1 % au quatrième trimestre 2015) mais aussi par une accélération de l'investissement, en hausse de 1,6 %, soit 0,6 point de plus qu'au trimestre précédent.

Si cette tendance se prolonge, l'investissement industriel pourrait faire un bond de 7 % cette année, conformément  au pronostic des chefs d'entreprises interrogés récemment par l'Insee.

Même si cette performance ne se réalise pas - les révisions à la baisse des résultats de cette enquête ont été monnaie courante ces dernières années -, l'investissement devrait dans tous les cas se ressaisir après un piètre exercice 2015, au cours duquel il n'a augmenté que de 1 %.Une autre inconnue existe. Cet investissement doit-il servir simplement à renouveler l'appareil de production ou doit-il, dans un élan d'optimisme, favoriser sa modernisation ? Au gouvernement, on espère que ce sera cette seconde option qui sera choisie, car l'industrie française est en passe d'être frappée d'obsolescence, fragilisant le made in France industriel.

La France en retard pour la robotisation

Plusieurs rapports d'experts ont déjà témoigné de cette menace. En 2010, le rapport final des États généraux de l'industrie alertait sur le fait que la France affichait alors un retard d'investissement de l'ordre de 100 milliards d'euros par rapport à ses principaux concurrents, et notamment par rapport à l'Allemagne. En 2012, dans son rapport sur la compétitivité française, Louis Gallois, qui copréside - notamment - la Fabrique de l'industrie, le think tank du secteur manufacturier, estimait à 34.500 le nombre de robots industriels installés en France, dont la moyenne d'âge était alors jugée élevée, contre 62.000 en Italie et 150 .000 en Allemagne.

 « Si l'on raisonne en termes de "densité"c'est-à-dire lorsque l'on rapporte le stock de robots en service au nombre de salariés, la France disposait en 2013 de 125 machines pour 10.000 salariés contre 282 pour l'Allemagne, bien loin des 437 du leader de ce classement, la Corée du Sud », observe la Fabrique de l'industrie.

Il va sans dire que cette sous-robotisation frappe surtout les TPE et les PME, les ETI et les grands groupes ayant les moyens financiers de maintenir leur parc de machines à la pointe de la technologie mondiale.À Bercy, on rappelle que les secteurs des technologies de l'information et de la communication (TIC) ne représentent que 4,3 % du PIB de la France, contre 5,5 % en moyenne dans l'OCDE et que l'Hexagone se classe au 16e rang de l'Union européenne en termes d'intégration numérique dans les entreprises.Il y a donc bien un retard français en termes de robotisation et de numérisation des usines. Mais, c'est notre chance, comme le souligne Louis Gallois, car « le numérique rebat les cartes et offre à de nombreux secteurs et PME l'occasion de combler ce retard ». À condition de moderniser l'industrie, bien sûr.

L'État en chef d'orchestre de la transition...

Pour accélérer le mouvement, l'État a, comme souvent au pays de Colbert, décidé de jouer les chefs d'orchestre. Il n'a pas le choix, sauf s'il décide que l'industrie tricolore ne doit plus se battre avec l'Allemagne et la plupart des pays industrialisés et entrer en concurrence frontale avec les pays à bas coût. On imagine les dégâts économiques et sociaux si cette option était retenue...

Outre les mesures de soutien à l'innovation (crédit impôt recherche, crédit d'impôt innovation, le Programme des investissements d'avenir, dont c'est déjà la V3...) et celles qui permettent de redresser la compétitivité prix du made in France (CICE, allégements de cotisations...), l'exécutif est à la manœuvre pour dessiner les contours de l'industrie du futur qui, comme le rappelle la Fédération des industries mécaniques (FIM), est « une réponse à plusieurs transitions simultanées : énergétique, écologique, numérique, organisationnelle et sociétale. Chacune de ces transitions fait appel à de nombreuses nouvelles technologies ou modes d'organisation arrivant à maturité, en cours de développement ou à concevoir ».

L'État joue un rôle de catalyseur pour accélérer ces transitions, avec les entreprises. Concrètement, quelle est la stratégie de l'exécutif pour cette Nouvelle France industrielle (NFI) promue par Arnaud Montebourg, puis Emmanuel Macron ? Il a déjà réuni au sein de « l'Alliance pour l'industrie du futur » - une association loi 1901 spécialement créée pour l'occasion - les industriels, les acteurs du numérique et du monde de la recherche, les syndicats, les organisations, parmi lesquelles la FIEEC, et les fédérations professionnelles qui seront volontaires. Et l'État joue les entremetteurs.

... et « les régions en chef de file »

D'ici le mois de juin, les pôles de compétitivité se rapprocheront du programme de la Nouvelle France industrielle lancé en septembre 2013 par Arnaud Montebourg, alors ministre de l'Économie. Très vaste - trop vaste probablement pour certains experts -, ce programme comportait initialement 34 plans industriels réunis en neuf solutions en mai 2015 par son successeur au troisième étage de Bercy, Emmanuel Macron : alimentation intelligente, confiance numérique, objets intelligents, économie des données, médecine du futur, transports de demain, mobilité écologique, ville durable et nouvelles ressources, ces neuf « solutions » sont au centre de l'industrie du futur telle qu'elle est imaginée par Bercy. De quelle façon ? L'idée est que plusieurs pôles fédérés en interpôles doivent être associés à chacune de ces neuf solutions de la NFI, cette association recevant l'appui du Conseil national de l'industrie (CNI) et des Comités stratégiques de filière (CSF), à la fois pour la formation aux nouveaux métiers et pour les évolutions réglementaires nécessaires à leur développement.

« La refonte du système doit leur permettre de s'adapter notamment aux contraintes budgétaires et à la réforme territoriale qui fait des régions les chefs de file du développement économique. Depuis 2005, les pôles de compétitivité accroissent les relations entre tous types d'entreprises, les PME, les ETI, les grands groupes, c'est suffisamment rare pour être souligné. (...) Le contenu de la réforme sera guidé par trois principes : la consolidation, la lisibilité et la proximité », a déclaré Emmanuel Macron le 4 mars à Bercy, lors de la célébration du dixième anniversaire des pôles de compétitivité.

L'objectif de cette réforme est clair :  en association avec les 13 grandes régions, elle doit permettre de dessiner l'industrie du futur.

Financements, subventions et avances remboursables

Concrètement, le plan Industrie du futur repose sur le développement d'une offre technologique en lien avec l'usine du futur, qui vise à développer une offre de solutions sur un certain nombre de technologies identifiées comme importantes mais encore non matures, ou qui relèvent de briques technologiques non coordonnées.

« Les entreprises positionnées sur des technologies stratégiques telles que la fabrication additive, la virtualisation de l'usine, les objets connectés ou la réalité augmentée pourront bénéficier d'un système de subventions et d'avances remboursables afin de développer une position de leader européen, voire mondial, d'ici à cinq ans », expliquait le ministère de l'Économie lors de la présentation de ce plan.

Celui-ci prévoit également un accompagnement des entreprises pour les aider dans leur transformation.

« Avec l'appui de l'Alliance pour l'industrie du futur, les Régions seront chargées de proposer des diagnostics aux PMI et ETI de leur territoire. Un soutien financier sera également apporté par Bpifrance, et 2,5 milliards d'euros d'avantages fiscaux seront accordés », promettait Bercy qui a également lancé une réflexion prospective « sur la place de l'homme dans l'usine ».

Celle-ci doit associer l'ensemble des parties prenantes : industriels, acteurs de la formation, organisations professionnelles et syndicales, etc. Objectif de ces travaux ? Soumettre des formations initiales et continues adaptées aux enjeux identifiés.

Une forte ambition d'ici à la fin de 2016

Ce plan prévoit aussi le renforcement de la coopération au niveau international « pour améliorer la coordination des actions avec l'initiative européenne, mais également établir une collaboration plus resserrée avec le projet allemand "Industrie 4.0" (...) L'enjeu est enfin de faire porter de manière plus forte la voix de la France dans les négociations des normes internationales ».

Ce serait très utile, compte tenu des difficultés des projets innovants tricolores à bénéficier des subventions européennes dans ce domaine.Voici pour la feuille de route prévue par le ministère de l'Économie. Il faut maintenant accélérer les cadences, même si, comme l'explique Max Blanchet dans son ouvrage intitulé Industrie 4.0, nouvelle donne industrielle, nouveau modèle économique, « la transition vers ce nouveau modèle de l'industrie 4.0 sera source de tensions et d'incertitudes, dont l'un des plus forts symboles est une hausse du chômage. »

D'ici à la fin de 2016, le gouvernement prévoit de sensibiliser 15. 000 entreprises à ce programme et d'en accompagner 2 .000 autres de façon plus approfondie.En juillet 2015, le ministère de l'Économie avouait n'avoir accompagné que 400 entreprises dans leurs projets de modernisation. Selon nos informations, ce nombre aurait dépassé le millier, via notamment l'intervention dans les territoires des Direccte et des représentants de l'Alliance Industrie du futur. Pour l'instant, le gouvernement maintient toujours son objectif de prendre par la main 2. 000 entreprises d'ici à la fin de l'année. Le pari est ambitieux. Trop ambitieux ? Réponse dans un peu plus de six mois.

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Commentaires
a écrit le 19/05/2016 à 12:58 :
Si les fonctionnaires s'en mêlent, le résultat sera des factures et des erreurs, un fiasco.
Réponse de le 19/05/2016 à 22:38 :
Quelle industrie du futur en France ?
C'est la grande braderie depuis dix ans quelque soit le parti au pouvoir.
Le problème ce sont les rentiers de la France d'en-haut qui vendent tout pour augmenter leurs rentes.
A ce rythme, bientôt il n'y aura plus d'industries à moderniser et les prospectives n'auront servi à rien.

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