Boeing : les salariés décrivent l'explosion d'une culture d'entreprise gangrénée par l'arrogance et la cupidité

 |   |  976  mots
La chaîne d'assemblage du 737 MAX à l'usine Boeing de Renton, Washington, présentée à la presse le 7 décembre 2015.
La chaîne d'assemblage du 737 MAX à l'usine Boeing de Renton, Washington, présentée à la presse le 7 décembre 2015. (Crédits : Reuters)
Boeing a rendu public jeudi dernier des centaines de messages internes issus d'échanges entre salariés dont le ton est particulièrement cinglant à l'égard du 737 MAX, un appareil "conçu par des clowns placés sous la supervision de singes". Ces messages dévoilent aussi les tentatives du groupe de contourner les règles de l'administration de l'aviation civile américaine (FAA) et des autorités de régulation étrangères. Cet exercice de contrition pourrait aggraver la crise au sein de l'avionneur, qui peine à restaurer son image après les accidents d'un avion de la Lion Air, en octobre 2018, puis d'un autre de l'Ethiopian Airlines, en mars dernier qui ont fait 346 morts au total.

Mépris des régulateurs, des compagnies aériennes et de leurs propres collègues: une série de messages embarrassants de salariés de Boeing, dévoilés dans un souci de transparence par le constructeur jeudi dernier, livre un portrait peu flatteur de l'avionneur et dépeint une culture interne marquée par "l'arrogance" et le souci de réduire à tout prix les coûts.

Ces communications, au ton souvent acerbe et cavalier, montrent que les difficultés actuelles de Boeing vont au-delà du 737 MAX, en braquant les projecteurs sur des dysfonctionnements inimaginables dans une entreprise qui fabrique l'avion du président américain Air Force One ou qui a démocratisé le transport aérien.

Lire aussi : 737 MAX : "un avion conçu par des bouffons supervisés par des singes" (salarié de Boeing)

Minimisation des risques pour ne pas impacter la rentabilité

On y apprend que Boeing a minimisé l'importance du système anti-décrochage MCAS pour éviter une formation des pilotes sur simulateur jugée plus coûteuse et susceptible d'allonger les délais d'approbation du MAX.

Lire aussi : Boeing 737 MAX : un ordinateur peut contraindre l'avion à piquer du nez brusquement

C'est pourtant ce logiciel qui est en cause dans les deux accidents de Lion Air et d'Ethiopian Airlines ayant fait 346 morts et entraîné l'immobilisation au sol du MAX.

Lire aussi : Le B737 MAX, la vache à lait de Boeing, en zone de turbulences

"Nous devons rester fermes sur le point qu'il n'y aura pas de formation sur simulateur. (...) Nous nous battrons contre tout régulateur qui essaiera d'en faire un préalable", écrit un salarié à son collègue en mars 2017, peu avant l'homologation du MAX.

Quelques mois plus tard, le même salarié, pilote d'essais, se vante d'avoir "permis à (Boeing) d'économiser des tas de dollars".

Ses messages sont contenus dans plus d'une centaine de pages de documents, datant de 2013 à 2018, transmis aux parlementaires américains par Boeing et consultés par l'AFP. À quelques exceptions près, la plupart des noms des employés ont été effacés.

La qualité passée au second plan

En 2018, plusieurs employés travaillant sur les simulateurs du MAX s'inquiètent de nombreuses difficultés techniques rencontrées et de leur origine.

"Mettrais-tu ta famille dans un avion testé sur simulateur MAX ? Moi, je ne le ferais pas", écrit l'un d'eux en février, huit mois avant la première tragédie. "Non", lui répond un collègue.

Deux autres salariés redoutent, eux, les conséquences pour l'image de Boeing, alors que leurs dirigeants semblent obnubilés, selon eux, par l'idée de rattraper le retard pris sur l'A320Neo d'Airbus.

Lire aussi : B737 MAX : ces informations "préoccupantes" que Boeing a cachées

Le choix du sous-traitant le moins cher (et le moins expérimenté)

"Tous leurs messages ne parlent que du respect des délais et font peu état de la qualité", se désole l'un d'eux.

"Nous nous sommes mis tous seuls dans ce pétrin, en choisissant un sous-traitant à bas coûts et en imposant des délais intenables. Pourquoi le sous-traitant low-cost le moins expérimenté a-t-il remporté le contrat? Simplement parce que c'était une question de dollars", poursuit son collègue.

"Présenter des excuses ne suffira pas", prévient Robert Clifford, avocat de familles de victimes d'Ethiopian Airlines.

Quand même les compétences des ingénieurs sont mises en doute

Les documents montrent également des employés de Boeing doutant des compétences des ingénieurs de l'entreprise.

"Ceci est une plaisanterie", écrit un employé en septembre 2016, en référence au 737 MAX. "Cet avion est ridicule".

"Design nul", fustige un autre en avril 2017.

Une culture d'entreprise dévoyée par des dirigeants "qui ne rendent pas de comptes"

Pourtant, Boeing a représenté pendant des décennies le nec plus ultra en matière d'ingénierie. On lui doit le 747, surnommé "reine des Ciels", ainsi qu'une participation au programme Apollo ayant envoyé le premier homme sur La Lune.

Le géant de Seattle et son réseau de sous-traitants sont des mastodontes de l'économie américaine.

"C'est un problème de culture. Ça prendra 5 à 12 ans au moins pour changer de culture", écrit en mai 2018 un salarié.

"C'est systémique", opine un autre un mois plus tard.

"Nous avons une équipe de dirigeants qui comprend très peu l'industrie mais nous impose des objectifs" irréalistes, ajoute-t-il tout en critiquant le fait que certains "ne rendent pas de comptes".

Michel Merluzeau, expert chez Air Insight Research, estime que "Boeing a besoin de réexaminer une culture opérationnelle d'une autre époque".

"Notre arrogance nous perdra."

"Ces documents ne reflètent pas le meilleur de Boeing. Le ton et le langage des messages sont inappropriés, notamment quand il s'agit des problématiques aussi importantes", regrette Greg Smith, le directeur général par intérim, dans un courrier adressé vendredi aux salariés et consulté par l'AFP.

Les communications égratignent aussi les régulateurs aériens, à commencer par l'agence fédérale de l'aviation (FAA), qui a approuvé le MAX.

"Il n'y a aucune certitude que la FAA comprend ce qu'elle approuve" ou non, ironise un employé en février 2016.

Lire aussi : La FAA signifie à Boeing qu'il ne participera plus à la certification des 737 MAX

Les demandes des compagnies aériennes sont jugées au mieux déraisonnables.

"Maintenant, ces salauds de Lion Air vont peut-être avoir besoin d'un simulateur pour tester le MAX, et ceci à cause de leur stupidité", écrit un salarié en juin 2017. Quels "Idiots!".

Lucide, un autre conclut en février 2018: "Notre arrogance nous perdra."

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 16/01/2020 à 7:50 :
Espérons
- qu'Airbus ne se repose pas sur ses lauriers,
- que les chinois ne s'engouffrent pas dans la brèche,
- et surtout que Boeing se remette en ordre de marche vite en se purgeant de sa direction administrative et financière et de certains de ses ingénieurs (surtout pas ceux qui possèdent le "vrai" savoir-faire)
Réponse de le 20/01/2020 à 11:15 :
La difficulté dans ce contexte où l'ambiance interne devient délétère, est que justement les meilleurs éléments lâchent prise et s'en vont ou sont remerciés.
Au contraire, les plus haineux et les moins compétent s'accrochent et arrivent souvent à progresser en responsabilités, profitant ainsi du marasme ambiant.
Pour éviter cela, il faut une nouvelle équipe dirigeante très compétente techniquement, humainement clairvoyante et à l'écoute de tous. La mise en place d'une telle équipe prend du temps ... ne se décrète pas en conseil d'administration !
a écrit le 14/01/2020 à 0:07 :
Arrogance de longue date. Regardez comment McNamara a tue Concorde parce que Boeing ne pouvait pas le concurrencer. Aucun besoin d'excellence donc quand on a le pouvoir de l'emprise economique de l'Empire. Et vous rappelez le 787? Developpement catastrophe. Un exemple: l'aile etatir trop lourde. Solution: alleger le "wing box", c.a.d la partie centrale structurelle qui porte le poids de l'aile entiere. Plastique est pour le modelisme, non pas les vrais avions.
a écrit le 13/01/2020 à 18:15 :
Une telle crise ne vient pas brusquement, elle est le résultat d'une dégradation lente et profonde de la culture d'entreprise de Boeing, et c'est tragique, tant sur les plans de l'ingénierie, de la sécurité et du management. Aucune entreprise n'est à l'abri d'une telle baisse d'éthique, et il ne faut pas s'en réjouir, car même si Airbus va mécaniquement en profiter pendant un temps, la concurrence entre ces deux firmes est essentielle à la résilience des fabricants d'avions de ligne.
Réponse de le 14/01/2020 à 10:44 :
mécaniquement Airbus y perd desuite avec des SOUS TRAITANTS (2 tiers communs avec Boeing) qui prennent de plein fouet le manque à gagner avec les MAX à l'arrêt (de production) et doivent se restructurer et perdre en capacité de production ... et donc livrer Airbus moins fort et vite. DONC Airbus ne se statisfait pas du tout de ce réel gros déboire du programme qui devait être "phare" pour Boeing et donc tout le secteur indus aéro ...
a écrit le 13/01/2020 à 15:03 :
"Notre arrogance nous perdra". C'était probablement un message adressé à Trump.
Réponse de le 14/01/2020 à 0:46 :
L'arrogance et l'avidité perdront le système capitaliste neo-liberal. Marx avait raison, mêmesi le marxisme le menait au désastre,et le socialo-communisme avec lui. Conclusion: la civilisation judéo-chrétienne fondée sur...le profit, est, mathématiquement en train de se casser la margoulette. Et les survivalistes, eux-mêmes n'y survivront pas. Ce ne fut pas un honneur de vivre avec elle et, encore moins de combattre en se défendant contre elle. Les civilisations sont mortelles.
Réponse de le 14/01/2020 à 0:57 :
J'ai fait une erreur dans mon précédant commentaire en fait c'est une erreur d'e-mail: mon adresse est lautre-journal@orange et pas lautrejournal@orange.fr. 1000 excuses. cdt
Réponse de le 14/01/2020 à 10:46 :
Les états unis de part leur appétit de libéralisme, sont pas définition poussés par l'arrogance et l'ambition et sous donc constamment sou le joug d'un retour à la réalité et d'un gros fail en terme de fiabilité. toujours plus vite pour toujours moins cher ... fini par se payer, toujours et cher. Boeing en fait les frais "à son tour". Que Airbus ne prenne SURTOUT pas la grosse tête et tombe dans les mêmes travers car "désormais numéro 1" ...
a écrit le 13/01/2020 à 14:53 :
Il ne faudrait pas qu'AIRBUS tombe dans ce travers. Dans l'aéronautique humilité et sagesse sont les maîtres mots.
Réponse de le 13/01/2020 à 16:58 :
Je pense que, malheureusement, pour connaitre très bien le milieu aéronautique, la rentabilité est devenue aussi le maître mot en Europe , les gestionnaires et financiers ayant pris le pouvoir au détriment des ingénieurs et techniciens. Puisse la mésaventure de Boeing faire réfléchir tout le monde...
a écrit le 13/01/2020 à 14:19 :
c'est le pays tout entier qui est gangréné. les USA sont le royaume de l'irresponsabilité, de la poudre aux yeux, de la propagande.
Réponse de le 14/01/2020 à 0:15 :
parceque chez nous, c'est le royaume de la responsabilité, de l'anti-propagande et du réalisme?...faire de la situation de l'entreprise BOEING une généralité pour une nation de 400 millions d'habitants , sans regarder que nous serions l'hopital qui se fout de la charité me semble absurde!
Réponse de le 15/01/2020 à 11:17 :
Ah bon ? Ca n'arrive pas en France les délocalisations et l'offshorisation ? La multiplication des cdd et de l'intérim? De la sous-traitance en cascade pour masquer les responsabilités ?
a écrit le 13/01/2020 à 13:41 :
Dans un monde néolibéral, ou la règle est d'abattre l'Etat et les Régulations, il faut être particulièrement candide pour être surpris.... Cela se passe ainsi chez TOUS les grands groupes, dirigés par la meme caste que nos Etats, des sur-diplomés parachutés et arrogants pour avoir acquis, parfois a vil prix, des grands diplomes...

L'arrogance et le mépris du bloc bourgeois dont l'alpha et l'omega est l'argent-roi en illustration.

Economie sans conscience n'est que ruine de l'âme...
Réponse de le 15/01/2020 à 11:24 :
Oui enfin dans un monde entièrement étatiste aucune information sur les accidents n'auraient été diffusé, il n y aurait eu aucune enquête et surtout n aurait pas été capable d'atteindre l'excellence technique.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :