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Guerre franco-française dans l'observation spatiale entre Airbus et Thales

Photo de Michel Cabirol

Michel Cabirol

Publié le 03 janvier 2017 à 05:56 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 03:01

Falcon Eye Emirats Arabes Unis Thales Airbus

Falcon Eye Emirats Arabes Unis Thales Airbus

Airbus

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La feuille de route en matière d'observation spatiale commune à Airbus et Thales et initiée par le CNES et la DGA, "a explosé en vol". Face à Airbus, qui a plusieurs coups d'avance, Thales se doit d'investir s'il veut survivre dans ce secteur.

Jean-Yves Le Drian ne va pas aimer. Mais alors vraiment pas. Le ministre de la Défense, qui a cherché tout au long de son action à l'Hôtel de Brienne à bâtir une équipe de France à l'exportation dans le domaine de l'armement, voit resurgir une guerre commerciale et technologique d'un autre temps entre Airbus et Thales dans le domaine de l'observation de la Terre. Un secteur où la France a d'ailleurs remporté "en équipe" (Airbus Space Systems et Thales Alenia Space) quelques très beaux succès à l'export militaire, notamment au Maroc et aux Émirats Arabes Unis, face aux industriels américains, russes, israéliens, voire sud-coréens.

Mais selon Thales, Airbus a déchiré la feuille de route en matière d'observation spatiale commune aux deux industriels et initiée en septembre 2015 par le CNES en coopération avec le ministère de la Défense. A la direction générale de l'armement, on considère également que cet accord "a explosé en vol". Bref, tous les éléments pour rallumer la vieille guerre commerciale et technologique entre les deux industriels sont bien en place. Et cela va à nouveau saigner. Car cette situation est synonyme "d'autodestruction de l'industrie spatiale dans l'observation spatiale", estime-t-on chez Thales. Jean-Yves Le Drian étant sur le départ, les bonnes vieilles chamailleries ont donc repris entre les deux impétrants.

"Des guerres dépassées" et "stériles" mais aujourd'hui bien actuelles

Pourtant Jean-Yves Le Drian avait été très clair en 2015. "Il y a eu par le passé des luttes fratricides entre grands maîtres d'œuvre. (...) Ces luttes-là n'ont plus lieu d'être. Elles sont stériles, et même indignes d'une grande nation spatiale comme la France", avait d'ailleurs expliqué en février 2015 le ministre de la Défense lors d'une visite à Cannes sur le site de Thales Alenia Space (TAS). Quelques mois plus tard, en juillet 2015, Jean-Yves Le Drian tenait le même discours... sur le site d'Airbus Space Systems à Toulouse : "Au regard de la compétition mondiale qui fait de l'accompagnement apporté par les États un élément clef de la compétitivité, les guerres fratricides entre maîtres d'œuvre français paraissent bien dépassées. Elles ont trop affaibli le tissu industriel des fournisseurs d'équipements et de composants pour avoir encore droit de cité".

Les deux industriels étaient avertis de la volonté ministérielle d'une coopération apaisée et harmonieuse entre eux. Mais cette concorde, souhaitée et exigée par Jean-Yves Le Drian, est aujourd'hui bien terminée. Depuis début 2016, ils se regardent à nouveau en chien de faïence, la confiance étant définitivement (?) rompue entre les deux ex-partenaires. "Thales Alenia Space et Airbus Defence and Space sont en train de s'orienter chacun vers deux technologies, deux modèles économiques différents, avec pourtant un projet commun lancé avec la coordination du CNES", a d'ailleurs précisé mi-octobre à l'Assemblée nationale la députée PS Geneviève Fioraso.

Dans ce contexte délétère, les deux industriels vont à coup sûr se déchirer si personne n'arbitre ce dossier, sur le programme qui viendra après les satellites Pléiades (deux satellites optiques) et CSO (Composante spatiale optique), le programme de satellites militaires d'observation destiné à succéder aux satellites Helios II. Ce sera également le cas à l'export. Et pourtant, dans un temps pas si lointain, les deux qui proposaient chacun leur propre solution, repartaient bredouilles comme en Egypte en 2006. Au Caire, ce sont les Russes qui ont remporté la compétition. "Le soutien et le lobbying de la France, qui était divisé par deux, n'étaient pas du tout compris par les clients », rappelle-t-on à La Tribune.

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Pourquoi Airbus a rompu le pacte?

Pourquoi ce changement brutal de la part d'Airbus? Parce qu'il a décidé "de réaliser le post-Pléiades sur fonds propres", avec des capacités de résolution qui iront "au-delà" de 25 à 30 centimètres, a très clairement expliqué devant les députés de l'Assemblée nationale le Délégué général pour l'armement Laurent Collet Billon. Et selon des sources concordantes, Airbus est en train d'investir en propre 600 millions d'euros environ pour développer une nouvelle génération de satellites d'observation dans la cadre de son programme VHR 2020 afin d'assurer la continuité de Spot Image (environ 400 emplois à Toulouse).

Et selon nos informations, Airbus, qui se coltine un rival de taille dans l'imagerie spatiale DigitalGlobe (70% de parts de marché), a pris la décision de fabriquer à l'horizon 2020 quatre nouveaux satellites d'observation développés en France, pour rester dans la course. "Lancer le développement de quatre satellites avec des performances équivalentes nous permet d'optimiser le coût du programme explique-t-on chez Airbus. Il faut que l'on soit aussi compétitif que DgitalGlobe". Une décision "business" stratégique et très logique, estiment à la fois Airbus et... Thales.

Mais cette situation rend hystérique le groupe électronique, qui est sur les nerfs. Que peut-il faire ? Investir ou mourir ? "Si on veut survivre dans l'observation, on ne peut que réagir et définir notre propre stratégie", explique-t-on chez Thales. A savoir investir. Le groupe n'a pas le choix. Il est aujourd'hui en retard sur son rival de toujours. En fin d'année, le dossier était en cours d'instruction au plus haut niveau. Thales, qui doit également compter sur son actionnaire Dassault Aviation pour investir, devrait prendre une décision en début d'année. Son PDG Patrice Caine a donc dans ses mains l'avenir de 500 emplois à Cannes.

Et même si Thales investit, il n'est pas sûr de gagner la compétition du post-CSO. En cas de défaite, l'activité observation de Cannes fermerait dans cinq ans. Sauf si le ministère de la Défense décide d'un nouveau "Yalta" de l'observation. D'ailleurs, chez Airbus, on assure la main sur le coeur qu'il n'y a aucun problème à réaliser le programme post-CSO ensemble" avec Thales.

Pourquoi l'État est dans un tel embarras ?

Le ministère reste pour l'heure très, très embarrassé par cette situation. Lui qui exhorte les industriels à investir en propre dans de nouvelles technologies se trouve piégé par Airbus, qui l'a pris au mot. Une stratégie initiée par Marwan Lahoud, patron de la stratégie d'Airbus Group, à la manœuvre sur ce dossier. Les interrogations de Laurent Collet-Billon, qui représente les intérêts de l'État dans cette affaire, résument parfaitement l'embarras du ministère. Cette situation "pose un certain nombre de questions. Quelle attitude tenir vis-à-vis de l'autre industriel (Thales Alenia Space, nldr)? L'équité d'accès au marché imposerait, fondamentalement, que nous ne fassions rien. Quelle est la garantie de la part d'Airbus que la technologie restera de manière pérenne en France ? Quels sont les composants utilisés ? Quels sont les miroirs utilisés ? Tout cela est suivi avec une grande attention".

Pour l'heure, l'Etat (CNES et DGA) attend. Il attend la décision ou la non décision de Thales pour intervenir et siffler la fin de la récréation. "Il est prématuré de définir une nouvelle feuille de route qui ne s'inscrirait pas dans le bon timing des industriels, précise-t-on à La Tribune. On attend de voir ce que va nous proposer Thales. Le programme VHR 2020 est quant à lui parti". Une chose est sure, il n'est pas question pour le ministère de financer les développements de Thales dans ce domaine. "Le groupe d'électronique a un problème stratégique à résoudre", estime-t-on à la DGA. L'objectif commun du CNES et de la DGA est de fournir à la défense le meilleur satellite d'observation post-CSO en termes de performance et de prix. Il sera temps après de définir quel type de technologies et de satellites seront choisis.

Une coopération pourtant prometteuse... au départ

Pourtant tout avait bien commencé. Début 2015, la DGA et le CNES avaient engagé des discussions pour coordonner leurs politiques industrielles spatiales. Jean-Yves le Drian avait ainsi formulé "le vœu" que les deux industriels bâtissent "des partenariats pérennes" et adoptent "une démarche coordonnée en matière de R&D" en vue de renforcer la "compétitivité" de la filière spatiale française dans l'observation. "Nous pourrons ainsi être plus forts à l'export", avait-il expliqué. Cette démarche avait même abouti à un accord sous l'égide du CNES entre Airbus Space Systems et TAS. Et une feuille de route avait été définie pour les deux industriels. "Ce qui était une grande nouveauté", fait-on observer chez TAS.

La filiale spatiale de Thales, fournisseur de tous les instruments optiques à haute résolution en Europe depuis Helios 1 lancé en 1995, devait travailler en co-traitance avec Airbus Defence & Space. TAS aurait participé aux choix de conception de niveau satellite et aurait été en charge plus particulièrement de la charge utile et les systèmes associés. C'est dans ce cadre-là que TAS a annoncé le 11 septembre 2015 la signature avec le Centre national d'études spatiales (CNES) d'un contrat d'étude de faisabilité pour le développement des satellites d'observation optique à haute résolution destiné à succéder aux satellites Pléiades au début de la prochaine décennie.

"Ce nouveau programme va permettre de pérenniser l'excellence de la filière spatiale optique française en renforçant l'équipe de France industrielle pour préparer les futurs programmes d'observation, qu'ils soient duaux et de défense au niveau national, ou destinés à l'export", avait alors déclaré le PDG de TAS, Jean-Loïc Galle

De son côté, Airbus Defence and Space avait lui aussi annoncé le même jour un contrat d'étude de faisabilité avec le CNES portant sur les futurs systèmes spatiaux français d'observation de la Terre, civils et militaires pour une mise en orbite à l'horizon 2028/2030. Mais déjà Airbus ne semblait pas prêt de jouer la partition de la coopération. "Ce contrat est clé pour Airbus Defence and Space, numéro un mondial de l'exportation de satellites d'observation de la Terre", s'était en effet réjoui François Auque, alors président d'Airbus Defence and Space France et directeur général de Space Systems.

Comment la coopération s'est dénouée dès la fin 2015

Selon le projet de coopération imaginé par le CNES, les deux industriels devaient d'ici au second semestre 2016, définir l'architecture optimale de ces satellites et le choix des technologies à mettre en œuvre. Ainsi, un satellite aurait permis de qualifier en vol les technologies de rupture développées par Airbus et Thales dans le cadre de travaux de R&D financés par la DGA et le CNES, dont le programme OTOS (Observation de la Terre Optique Super-Résolue) de l'agence spatiale française.

Cette coopération a bien fonctionné "quelques semaines". Mais très vite, chez Thales, on sent que dès la fin de 2015 "cette feuille de route ne plait pas à Airbus". "Il y avait beaucoup de lenteurs chez eux. Puis, nous avons fini par comprendre qu'ils ne trouvaient pas notre solution compétitive". Airbus estime alors que l'instrument de TAS est trop cher et que son développement va prendre trop de temps. Ce qui ne va pas coller avec le calendrier du programme VHR 2020. Pourtant TAS bénéficie d'une belle expertise mondiale dans ce domaine grâce aux programmes d'observation optique à haute résolution Hélios 1 et 2, Pléiades et CSO en France, ainsi qu'à plusieurs programmes à l'export dont Falcon Eye aux Emirats Arabes Unis et Göktürk 1 en Turquie.

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Mais cela ne suffit pas Airbus, qui a souhaité développer sa "propre solution". Ainsi, la filiale spatiale d'Airbus a donc voulu poursuivre les développements de sa technologie de pointe, le carbure de silicium. "La technologie a rattrapé tout le monde", estimet-t-on à la DGA, sous-entendant que le carbure de silicium est une technologie maîtrisée par Airbus, qui lui donne un temps d'avance. Ainsi, les satellites d'observation d'Airbus sont aujourd'hui conçus pour fournir des images satellites d'une résolution d'au moins 70 cm, à l'image du satellite vendu au Pérou, PeruSat. Et ce n'est qu'un début. C'est à ce moment-là que TAS comprend que "la feuille de route est jetée au panier". "Toute la logique Equipe de France est devenue caduc", explique-t-on à La Tribune. Et la guerre recommença...

Michel Cabirol

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