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« Je ne pense pas que nous verrons une armée européenne de notre vivant » (Thierry Breton)

Propos recueillis par Philippe Mabille (avec Margot Ruault et Maxime Heuzé)

Publié le 13 juin 2024 à 15:02 - Mis à jour le 13 juin 2024 à 15:41

Thierry Breton, Commissaire européen.

Thierry Breton, Commissaire européen.

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PARIS AIR FORUM 2024 - Interrogé à l'occasion du Paris Air Forum, le Commissaire européen au marché intérieur s'est exprimé sur la défense européenne et sur l'investissement de l'Europe dans le spatial. Il a exclu la possibilité d'une armée européenne et a défendu ses actions en faveur de l'industrie européenne de la défense et les retards en matière d'exploration spatiale.

LA TRIBUNE - Les résultats aux européennes, avec la percée de l'extrême droite, vont-ils largement changer la donne au niveau européen ?

THIERRY BRETON - Globalement, les équilibres au Parlement européen vont très peu évoluer. On a un prisme déformé en France, mais ce n'est pas le cas au Parlement. Nous constatons une très légère poussée de l'extrême droite, mais en traduction de siège, l'équilibre au niveau du Parlement va être relativement préservé, avec trois grands partis de gouvernement et de coalition, qui sont le PPE, le parti des conservateurs, qui gagnent quelques sièges, Renew qui en perd une vingtaine, et les socio-démocrates qui sont pratiquement stables. La question sera de savoir si les Verts devront ou non faire une alliance.

Vous êtes commissaire au marché intérieur, mais également commissaire aux industries de défense. Qu'est-ce que cela signifie ?

Je suis commissaire aux industries de défense, aux marchés intérieurs comme à l'ensemble des activités du numérique, des télécommunications et même des médias. Les industries de défense font partie des prérogatives de la commission, mais pas la défense en elle-même. Il faut cesser de faire croire l'inverse. Beaucoup ont utilisé cette « argutie » pendant les élections européennes. La défense stricto sensu est à la main des Etats et ça le restera, en revanche ce qui peut être coordonné, ce sont les industries de la défense.

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Si un point fait consensus, c'est la nécessité pour l'Europe de se réarmer dans le contexte géopolitique actuel. Qu'avez-vous, en tant que commissaire aux industries de défense, pris comme initiative ?

Pour commencer, nous n'avons pas attendu la guerre en Ukraine pour renforcer notre défense. Nous avons fortement démarré avec le Fonds européen de défense [adopté en 2021, ndlr]. C'est la première fois que l'Europe s'est dotée d'une capacité à investir dans la recherche et le développement sur un nombre important de programmes en matière de défense, allant des missiles hypersoniques, aux avions du futur.

Le deuxième volet a été la nécessité de réarmer notre appareil industriel de défense, pour répondre au besoin immédiat de l'Ukraine mais également des Etats membres qui avaient vidé leurs stocks de munitions, notamment les obus de gros calibre 155. Résultat, nous avons augmenté de façon extraordinairement accélérée notre capacité à produire des munitions. Nous sommes ainsi passés à une capacité de fabrication de 500.000 obus par an à plus de 1 million en moins d'un an en janvier.

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Nous avons obtenu, au Parlement européen et au Conseil européen, le vote d'un programme qu'on a appelé ASAP (Action de soutien à la production de munitions, ndlr) qui a donné la possibilité de bénéficier de 500 millions d'euros pour aller financer en amont un certain nombre d'usines pour faire ces munitions. Nous allons avoir une capacité de production de 1,7 millions à la fin de l'année et plus de 2 millions l'année prochaine. L'objectif est d'atteindre 2,5 millions. Je pense qu'on devrait y être au tournant de l'année 2025.

Malgré tout, en matière de défense, l'Europe a un problème de capacité et de temps. Dans ce contexte, nous mettons en place le programme EDIP (European Defence Industry Program), demandé par le Conseil européen et qui va vraiment permettre de changer la donne en matière de capacité de production. Nous allons proposer un mécanisme identique à celui des Etats-Unis avec des stocks stratégiques qui seront gérés par les Etats.

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La première ministre estonienne Kaja Kallas a parlé d'un fonds de 100 milliards d'euros pour la défense européenne, est-ce réaliste ?

Nous soutenons l'initiative de la Première ministre estonienne. La guerre est toujours là, les conséquences sont toujours là, la nécessité d'augmenter nos capacités de production est plus que jamais présente. Quand on est en Estonie, je le dis sincèrement : la société se prépare potentiellement à un conflit, même si elle n'a pas attendu aujourd'hui. Et c'est le cas pour tous ceux qui ont une frontière commune avec la Russie.

De notre côté, nous avons identifié le même montant que la Première ministre estonienne, avec la nécessité d'avoir un fond de 100 milliards. La moitié pour financer précisément la mise à niveau de l'appareil industriel de défense et l'autre pour financer des infrastructures communes dans ce qu'on appelle les espaces contestés.

Pour rappel, le vice-président de la Commission européenne, Josep Borell, a travaillé avec les ministres de la Défense pour la première fois dans notre histoire institutionnel, et ils ont créé un livre blanc de la défense. Il contient notre vision commune en matière de défense et définit quatre espaces contestés : le spatial, le maritime, le cyber, et l'aérien. Pour ces quatre espaces, la nécessité exprimée par les 27 ministres de la défense est de se réunir pour protéger ces espaces contestés.

L'objectif de la souveraineté a-t-il été atteint, alors que 55% des importations d'armes par les pays européens proviennent sur la période 2019-2023 des Etats-Unis contre 35% sur la période 2014-2018 ?

C'est un problème. Cela montre un besoin d'augmenter nos achats en matière de défense, tous secteurs confondus. Et ce pour trois raisons : fournir à l'Ukraine ce dont elle a besoin pour se défendre, y compris des missiles. Mais également remonter nos stocks épuisés. Enfin, arriver à ce que tous les membres de l'OTAN dépensent au moins 2% de leur PIB dans leur budget défense, ce qui est une nécessité absolue des membres de l'Alliance Atlantique, et très peu y sont parvenus.

La capacité à être prêts, c'est-à-dire à ce que l'industrie européenne fournisse en temps et en heure, est maintenant un élément absolument majeur de notre souveraineté, notre sécurité, et même de notre dissuasion qui n'est pas que nucléaire.

Nos sites de qualité sont là mais ils sont sous-exploités par rapport à ce qu'ils ont pu être il y a des décennies. Il faut les remettre à niveau. Nous avons comme objectif de pouvoir passer à moins de 50% de dépendance extérieure pour nos propres besoins 2030-2035.

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Allons-nous vers une nouvelle défense européenne plus intégrée ? Allons-nous voir émerger un grand « Airbus de la défense » ?

La Défense est, reste, et restera une prérogative des Etats membres. Et c'est bien comme ça. Les armées resteront évidemment à la seule main des Etats membres. Tous ceux qui essayent de dire autre chose ne disent pas la réalité.

Notre projet, c'est de mettre ensemble des ressources, de la coopération, des infrastructures communes et partagées. J'ai parlé notamment de ce dont nous avons besoin dans les espaces contestés. Nous le faisons déjà avec Galileo, par exemple, qui est notre constellation, qui nous permet d'avoir des positionnements par satellite extrêmement sophistiqués, pour des applications militaires et à usage de défense.

Nous avons de plus en plus une intégration en matière d'interopérabilité, de commandes, d'harmonisation de nos équipements, de travail ensemble pour développer et fournir ces derniers. Mais je ne pense pas que nous verrons une armée européenne de notre vivant.

Concernant le projet de constellation européenne, avez-vous le feu vert pour lancer la Constellation Iris² ? Avez-vous l'argent nécessaire et les industriels sont-ils entrés dans l'enveloppe ?

Nous sommes en phase finale dite de « procurement ». Mais nous sommes en phase avec le calendrier. Les industriels connaissent parfaitement mes objectifs, donc j'ai tout à fait confiance dans le fait que nous allons tenir le calendrier.

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Dans l'espace, le lancement d'Ariane 6 a lieu le 9 juillet, mais l'Europe est en retard dans sa souveraineté en matière spatiale. En fait-elle assez ? Y a-t-il assez de solidarité, notamment entre le France et l'Allemagne ?

Nous nous félicitons de ce premier lancement que l'on attend avec impatience. Nous avons eu des problèmes avec Ariane 6 et avec Vega-C, en phase d'être résolus. Il est essentiel que l'Europe dispose d'un accès souverain à l'espace. Je peux vous dire que nous avons beaucoup de commandes prévues, et beaucoup de satellites à envoyer pour notre souveraineté.

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En matière d'exploration spatiale particulièrement, l'Europe est à la traîne face aux Etats-Unis, à la Chine et à la Russie, notamment dans la conquête de la Lune ou de Mars. Pourquoi l'Europe n'a-t-elle pas de politique d'autonomie stratégique dans ces domaines ?

Tout a un temps. Je suis un fanatique de l'espace, mais je pense vraiment que notre priorité, c'était de nous donner les éléments de notre souveraineté dans le monde tel qu'il est. Et la souveraineté, c'est l'accès à l'espace, ce sont nos constellations. C'est ce qui nous permet de contrôler, de protéger, de sécuriser tous les espaces dont on a la charge et en particulier l'espace tout court. Une fois que nous aurons réussi cela, nous pourrons nous concentrer sur l'exploration spatiale.

En matière d'intelligence artificielle, face à un monde qui pourrait devenir irresponsable, comment se prémunit-on d'une dérive en matière de contrôle de la machine sur l'homme ?

Nous avons mis des règles et des lignes rouges dans la façon d'utiliser l'intelligence artificielle grâce à l'IA Act qui a été votée par nos co-législateurs, par le Parlement et par le Conseil européen. Pour ce règlement, nous avons passé pas mal de temps à tout analyser. Les discussions entre les trois institutions ont duré 38 heures d'affilée. C'est le plus long trilogue de l'histoire de l'Union européenne. Maintenant, nous avons des règles pour tous ceux qui vont vouloir opérer en Europe.

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Évidemment, tout le sujet maintenant, c'est d'avoir des règles plus mondialisées, comme on l'a fait, par exemple, sur les sujets de prolifération, et en particulier de prolifération nucléaire. Et nous européens, nous allons arriver à la table des négociations avec déjà une vision et des outils.

Propos recueillis par Philippe Mabille (avec Margot Ruault et Maxime Heuzé)

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