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Le patron de Nestlé : "pour des raisons idéologiques, on dit qu'une multinationale ne doit pas être impliquée dans un bien comme l'eau"

latribune.fr

Publié le 28 janvier 2012 à 09:06 - Mis à jour le 28 janvier 2012 à 09:23

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A Davos, Peter Brabeck, président du conseil d'administration de Nestlé, parle du capitalisme et de la problématique de l'eau. Et revient sur la polémique suscité par le film "Bottled Life". Propos recueillis par Pierre Veya du quotidien Le Temps, notre partenaire suisse.

Le Temps : Comment évaluez-vous la crise du capitalisme dont on a parlé cette semaine à Davos? S?agit-il d?une crise du système ou d?une crise de gouvernance ?

Peter Brabeck : Selon moi, c?est une crise de la dette. Tout le reste découle de cela. Nous avons eu dix, quinze ans de développement économique mondial extraordinaire, en terme historique. La première raison de ce développement était la globalisation, la possibilité de chercher librement la productivité la plus forte, dans des marchés plus grands? La deuxième raison était l?endettement tant privé que public. L?euphorie du développement dissimulait cette accumulation de dette. Aujourd?hui, tant les privés que les gouvernements sont arrivés à un endettement qui n?est plus gérable.

? C?est le cas des Etats-Unis ?

? Pas seulement, aussi en Europe nous avons des dettes privées qui grimpent jusqu?à 145% du PIB (Danemark). Il faut impérativement se désendetter! Le secteur privé comme les gouvernements doivent faire des efforts.

? Pour vous, ce n?est donc pas une crise philosophique du capitalisme en lui-même ?

? Je pense que le capitalisme en tant que tel n?a jamais été appliqué. C?est un modèle théorique qui n?existe pas en réalité. On utilise ce thème du «capitalisme en crise» pour susciter des débats. Mais le problème actuellement est un problème de dette. Nous avons dépensé trop et aujourd?hui il faut trouver l?équilibre. Ça va être pénible, ça ne va pas se faire d?un jour à l?autre, ça demandera surtout un engagement clair et net de la part des gouvernements mais également de tous les consommateurs.

? Un thème vous est cher, l?eau. Vous associez les pouvoirs publics et privés pour mieux gérer cette ressource. Comment se fait-il que le problème soit aussi difficile à résoudre ?

? Dans le secteur de l?eau, l?offre est limitée à 4200 kilomètres cubes qui peuvent être utilisés par l?humanité de manière soutenable à long terme. Cette quantité d?eau était largement suffisante quand la population était de 3 milliards et quand elle consommait essentiellement de manière végétarienne. Mais cela a dramatiquement changé. Non seulement nous sommes 7 milliards mais nos habitudes de consommations ont évolué. Il faut 1 litre d?eau pour produire 1 calorie végétale. Mais il faut 10 litres d?eau pour produire 1 calorie animale. Vous pouvez faire le calcul? Les Indiens, les Chinois consomment davantage de viande aujourd?hui. Pour cette consommation de viande, la demande en eau a été multipliée par dix. Et si tout le monde mangeait comme les Européens ou les Américains, on n?aurait pas assez d?eau pour produire assez de viande. Il faut sérieusement penser à une utilisation plus efficace de l?eau. Autre problème: jusqu?à maintenant, la grande partie de production d?énergie était faible en consommation d?eau. Mais toutes les nouvelles technologies consomment beaucoup d?eau. Pour les sables bitumineux, vous avez besoin de 4 à 5 litres d?eau pour 1 litre de pétrole. Au problème de l?agriculture s?ajoute donc un problème énergétique. Or les deux sont tout aussi nécessaires. Nous n?aurons donc pas assez d?eau. Et comme l?offre est fixe, il faut travailler sur la demande.

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? Pour qu?on fasse un bon usage de l?eau, il faut qu?elle ait un prix, une valeur, car si elle n?a pas de valeur on la gaspille. Mais politiquement et socialement, c?est délicat. On pense que l?eau est gratuite?

? Oui, l?eau est un droit de l?homme. Mais ce droit est de 25 litres par personne par jour. 5 litres pour l?hydratation et 20 litres pour l?hygiène. Ce droit correspond à 1,5% de l?utilisation de l?eau disponible. Ces 1,5%, c?est le droit de l?homme. Les 98,5% restant, ce ne sont pas les droits de l?homme.

? Si j?étends ce raisonnement, on pourrait croire que vous êtes en faveur de taxes incitatives à l?image de la taxe carbone ?

? En Suisse, en Europe, on paye pour l?eau. En Suisse, jusqu?à 5 francs le mètre cube! Même en Afrique du Sud, l?eau a un prix. Ceux qui ne paient pas le prix, dans la plupart des cas, ce sont les agriculteurs. L?eau est subventionnée. Les fermiers en Espagne ne paient même pas 2% de ce qu?ils utilisent.

? Cela veut dire aussi que les prix des biens tels que la nourriture vont augmenter?

? Le prix de notre nourriture n?a rien à voir avec son coût. Notre système européen fonctionne avec de nombreuses subventions à l?agriculture. On ne paye pas le prix juste en Suisse, on paye un prix qui subventionne l?agriculture locale. Le système de l?agriculture reste faussé et protégé par les subsides.

? Ce débat va être très sensible, très difficile à mener. On aura tendance à accuser les multinationales de vouloir mettre la main sur certaines ressources?

? Vous parlez du film qui vient de sortir? [ndlr: Bottled life]. J?espère qu?après avoir passé trois heures ici à Davos vous arriverez à remettre les choses dans leur dimension. Comment est-ce possible de dépenser de l?argent de la Confédération pour une heure et demie d?accusation idéologique sur une compagnie sans une seule présentation du problème réel, sans proposition d?une seule solution et en attaquant l?activité d?une entreprise qui utilise seulement 0,0009% des prélèvements mondiaux d?eau douce. Que croyez-vous que les gens qui sont ici pensent de ce problème? Pour des raisons idéologiques, on dit qu?une multinationale ne doit pas être impliquée dans un bien comme de l?eau. Vous préféreriez que je mette un peu de colorants et de sucre dans l?eau? Le problème n?existerait plus? Pour produire des boissons sucrées, il faut environ trois fois plus d?eau que pour de l?eau naturelle. Est-ce que quelqu?un a réfléchi au message que donne ce film? Quand on vend de l?eau naturelle, saine, qui lutte contre l?obésité, on est les mauvais et quand on vend de l?eau avec des colorants et du sucre, on est les bons gars?

Autre chose. On nous accuse dans ce film de surexploiter nos sources, de faire du capitalisme sauvage comme exprimé par votre journaliste [ndlr: critique du film parue dans nos colonnes mercredi]. En même temps, on dit que l?on vend de l?eau embouteillée dans le Maine depuis 150 ans. Si nous exploitions nos sources brutalement, elles ne dureraient pas 150 ans. Comment Nestlé peut recevoir un prix de l?environnement en France pour la source de Vittel alors qu?on nous dit que l?on gaspille. Ce film ne se concentre que sur un infime problème.

En outre, il est faux de dire que Nestlé n?a pas voulu s?exprimer. A l?équipe du film, nous avons répondu: le problème de l?eau est vaste. Vous ne pouvez pas faire un film sur l?eau sans parler par exemple des consommateurs principaux que sont les agriculteurs. «Non, ça ne nous intéresse pas», ont-ils répondu. «Eh bien si vous voulez polémiquer, faites-le sans nous.»

Le film nous a donné raison. Ce n?est pas un film qui veut parler de la pénurie de l?eau comme nous en discutons ici. C?est un film idéologique qui n?a qu?un seul objectif: polémiquer. Mais c?est son droit.

Retrouvez cette interview et la critique du film "Bottled Life" sur le site du Temps en cliquant ici

Le Temps © 2012 Le Temps SA

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