Industrie automobile : après l'hécatombe, les constructeurs peuvent-ils rebondir ?

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(Crédits : Albert Gea)
L'industrie automobile européenne traverse une crise inédite par son ampleur et sa soudaineté. Si la situation semble encore sous contrôle, elle manque de visibilité et tente de se préparer au coup d'après...

L'industrie automobile à l'arrêt! La crise du coronavirus qui a d'abord soufflé le secteur automobile chinois en janvier-février, est en train de sévèrement balayer le marché européen. Toutes les usines, ou presque, du continent sont arrêtées depuis bientôt dix jours. Les ventes, de fait, sont également en pause jusqu'à la levée, pour l'heure indéterminée, des régimes de confinement obligatoire des populations. En outre, il y a des décalages entre les pays sur les périodes de confinement, ce qui rend encore plus incertain la reprise à un rythme normal du troisième marché automobile mondial.

Impact non chiffrable

Pour les analystes, c'est le flou total. "Face à l'ampleur de la crise du coronavirus en Chine et dans le monde entier et à la difficulté d'anticiper sa durée, il est aujourd'hui impossible de chiffrer son impact", explique à La Tribune José Baghdad, responsable du secteur automobile chez PwC.

Certains analystes ont même abandonné les premières modélisations du phénomène réalisées au démarrage de la pandémie lorsque celle-ci était encore circonscrite au marché chinois. En Europe, certains cabinets tablent sur une baisse de l'ordre de 20% du marché sur l'ensemble du semestre. Les trois marchés les plus touchés (Italie, Espagne et France) pourraient néanmoins impacter différemment les constructeurs. Ainsi le groupe Fiat Chrysler, PSA et Renault pourraient être davantage impactés puisque ces marchés assurent de 30 à plus de 50% des ventes pour certains d'entre eux.

Mais il se pourrait que tous les constructeurs européens, mêmes les moins exposés à ces trois marchés, soient logés à la même enseigne puisqu'ils ont fermé toutes leurs usines. Parfois par la force des choses, puisque l'Espagne reste le premier producteur de voitures en Europe, mais aussi de pièces essentielles pour la chaîne de production. Le désastre pourrait donc ne pas faire dans le détail.

Pour Moody's, l'affaire est entendue: le secteur est proche de l'hécatombe et pas seulement en raison d'une situation inédite. L'agence de notation financière a prévenu mercredi 25 mars qu'elle mettait pas moins de sept constructeurs européens sous surveillance négative. Le lendemain, il faisait de même avec 14 équipementiers automobiles dont les français Valeo et Faurecia. Tout en rappelant que le secteur est "l'un des plus significativement touchés" par la crise du coronavirus, Moody's juge néanmoins, que cet épisode reflète en réalité "la faiblesse de la qualité du crédit" des valeurs automobiles. Autrement dit, les constructeurs sont entrés malgré eux dans une crise, déjà affaiblis.

"Cette crise survient à un moment compliqué pour les constructeurs qui doivent gérer une crise sous-jacente de transformation structurelle. Ils vont probablement réviser leurs priorités d'investissements", analyse José Baghdad.

Ces dernières années, les constructeurs ont beaucoup investi pour préparer la nouvelle décennie qui sera marquée par diverses innovations structurantes comme la voiture autonome, les nouvelles technologies de connectivité, la voiture électrique mais aussi par tout un écosystème serviciels et de mobilité alternatives qui cherchent encore un modèle et sont donc gourmands en trésorerie.

Les normes CO2 en ligne de mire

Déjà en 2019, plusieurs constructeurs automobiles avaient enregistré une stagnation voire une baisse de leur marge opérationnelle sous la pression notamment d'investissements toujours plus lourds. Parmi eux, les constructeurs premiums allemands, mais pas seulement. En outre, ils ont dû accélérer ces trois dernières années sur un programme d'électrification très serré en vue de la nouvelle réglementation CO2 entrée en vigueur le 1er janvier dernier, et dont les amendes s'annoncent stratosphériques.

C'est cette situation qui a conduit le secteur à réenvisager des opérations de rapprochement, bien que toujours complexes à mettre en oeuvre dans l'univers automobile. Jusqu'ici, il y a surtout eu de grands partenariats entre constructeurs sur des domaines très identifiés comme l'électrification entre Toyota et Suzuki, ou encore sur la voiture autonome entre Volkswagen et Ford. Seule la fusion engagée entre Fiat Chrysler et PSA créant le numéro quatre mondial a rendu spectaculaire le besoin, ou l'urgence de consolider le secteur. Mais la crise du coronavirus pourrait accélérer les choses selon José Baghdad: " cette crise pourrait faire sauter des verrous chez certains constructeurs trop hésitants et la Chine semble être le terrain le plus propice à un tel mouvement de consolidation".

Pour l'heure, l'industrie automobile européenne doit néanmoins se concentrer sur le très court terme. La crise est sans précédent tant par sa soudaineté que par son ampleur. L'enjeu est donc de réduire au maximum les frais de fonctionnement en fermant les usines, en ayant recours massivement au chômage technique. Il s'agit de garder un équilibre pour être en capacité de redémarrer rapidement une fois l'ouragan Covid-19 passé, ce qui ne sera pas simple pour tout le monde. "Le sujet est désormais de savoir comment se passera le deuxième semestre et s'il permettra aux constructeurs de rebondir", souligne José Baghdad. Car même s'il est impossible d'anticiper comment se portera le second semestre, il faudra répondre présent à la reprise de l'activité. Or, rédemarrer une usine reste "une logistique très lourde et coûteuse", rappelle José Baghdad.

Lire aussi : Les constructeurs automobiles divisés sur un moratoire sur les objectifs CO2

Le dispositif du chômage technique reste crucial pour les constructeurs, il permet de ne pas démobiliser les équipes et de les rappeler à leur poste dans de courts délais. Côté emplois tertiaires, les constructeurs veulent maintenir l'activité des équipes grâce au télétravail. Chez PSA, le groupe a augmenté le débit des réseaux pour permettre aux équipes d'ingénierie et de design de poursuivre leur travail chez eux.

En réalité, les grands groupes sont encore en capacité de maintenir la situation malgré les effets de panique des marchés. Renault a par exemple indiqué qu'il n'était pas dans la situation extrême d'avoir recours à une nationalisation, même s'il admet avoir besoin de garanties de l'Etat. "Pour l'heure, nous n'avons pas d'alertes sur le niveau de trésorerie des constructeurs", confirme José Baghdad qui juge que pour le moment suffisantes "les mesures prises de fermetures d'usines et de chômage technique pour maîtriser la dépense et les sorties de liquidités. Les constructeurs pourraient cependant prendre ce prétexte pour demander à Bruxelles de surseoir aux objectifs de CO2. Pour l'heure, l'idée d'un moratoire ne fait pas encore consensus chez les constructeurs.

Bercy mobilisé

Mais dans la perspective de la reprise, les grands groupes auront besoin que leur chaîne d'approvisionnement ne s'effondre pas par manque de trésorerie. En France, le ministère de l'économie et la secrétaire d'Etat Agnes Pannier-Runacher a déjà réuni trois comités stratégique de la filière automobile depuis le début de la crise survenue en Asie. La première permettait de faire le point sur les enjeux de livraisons de pièces essentielles pour l'industrie en Europe. Aujourd'hui, il est plutôt question de savoir comment sauver les équipementiers de rang 1 et de rang 2 (les fournisseurs des grands équipementiers).

A l'issue de cette nouvelle "réunion de crise", la PFA a indiqué que de nombreuses PME et ETI étaient d'ores et déjà exposées à des risques de trésorerie. Le syndicat professionnel a toutefois salué les efforts de l'Etat pour les soutenir même s'il demande des éclaircissements dans les règles d'éligibilité des dispositifs. En outre, la PFA indique travailler sur un plan de reprise de l'activité en étudiant "le benchmark" du Wuhan, confiné de force pendant un mois. Il s'agit d'étudier les ressorts de la reprise et les bonnes pratiques.

L'industrie automobile française peut donc tenir quelques semaines grâce au soutien à bout de bras de l'Etat. Oui mais au-delà de quelques semaines ? Une question que tout le monde espère ne pas être contraint de se poser...

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Commentaires
a écrit le 28/03/2020 à 11:01 :
La question est de savoir; rebondir pour quoi faire? Revenir au passé? Alors que nous ne sommes plus capable d'entretenir nos voies terrestres et nos ponts, que nous avons droit a des prix prohibitif de l'énergie et que le digital prend le relais des déplacements physiques!
a écrit le 28/03/2020 à 0:34 :
Ce qui est certain, c'est que tt ce qui aidera ce secteur industriel capital en terme de production de richesse à repartir, sera le bienvenu.
Et les allègements ou reports de charges, taxes, d'impôts, d'obligations règlementaires ou normatives nvelles, ds cette phase de redémarrage progressif de plusieurs mois seront cruciaux pour supporter les probables bataillons de personnels de production en chômage technique pdt cette période.
En particulier, le report par l'UE de l'application des nvelles normes anti pollution me paraît incontournable ou du moins, maintenir la verbalisation pour sensibiliser les staffs et sursoir aux amendes pdt cette phase où la préservation des trésoreries fragilisées par la crise est essentielle.
Car il ne faudrait surtout pas que des faillites inopinées tuent des E guéries, ce qui serait le summum de la stupidité économique.
Concernant le marché Gd Publics, ppal moteur de la reprise, l'incertitude est totale en qtite, qualité, électriques ? Hybride ? Atmosphérique ? Premium ? Entrée ou coeur de gamme ?
Les qcqs stocks d'encours et premières cdes chez les concessionnaires vont esquisser des tendances, mais pas de quoi lancer ttes les lignes de production.
Les réservations à venir sur les sites des marques vont également donner de précieuses indications.
Bref, tenir et montrer de la résilience pour éviter des faillites en cascade et leurs lots de chômeurs, comme en 2008-2009.
a écrit le 27/03/2020 à 17:38 :
Quand tout un secteur est touché, et fondamentalement que tous les acteurs sont touchés peu ou prou de la même manière il n’y a pas lieu de dramatiser outre mesure. La prise de position de Moody est à cet égard bien étrange: L’industrie automobile va-t-elle disparaitre ? Non. Donc on se posera valablement la question de la pertinence de cette dégradation du rating des constructeurs. Il est d'ailleurs vraisemblable que les prêteurs et investisseurs n’y attacheront pas grande importance, ils s’attacheront surtout aux garanties données par les états et à « l’helicopter money » des institutions type FMI et de BEI.
Il en va de même du secteur aérien : Cette crise du coronavirus peut contribuer à éliminer du marché des acteurs faibles (ALITALIA) qui perturbent le marché à coup de subventions d’état. D’un mal sortira alors un bien. Elle pourrait hélas avoir l’effet inverse si la planche à billets des états est utilisée sans contrôle et leur permet de se maintenir artificiellement plus longtemps encore.
La consolidation du secteur automobile est donc loin d'être acquise.
a écrit le 27/03/2020 à 13:41 :
Pourquoi aurait-on envie d'acheter une bagnole chère, bien écolo et tout qui sera déclarée déchet polluant dans 15 mois au gré des folies politiques des tarés ? Le jour où tout le monde sera passé à l'électrique, ce n'est pas près d'arriver, les tarés viendront nous dire que l'électrique pollue et qu'en fait il faut utiliser l'air comprimé ou les pédales, et en plus il nous feront la morale, et M...
Réponse de le 27/03/2020 à 18:45 :
Tout à fait vrai, la voiture électrique pollue beaucoup, des métaux rares au recyclage inexistant . Effectivement, nos braves décideurs lèveront des taxes prochainement .
Car, eux ne polluent pas, ils ont la voiture de fonction avec chauffeurs ( et pas seulement pour le travail) , et ils décident cela depuis leurs bureaux climatisés !
a écrit le 27/03/2020 à 10:19 :
La police de République tchèque achète Skoda. La police en Allemagne à des Mercedes et Volkswagen, la police en Espagne a des Mégane et des C4 Picasso fabriquées en Espagne. Les Suédois ont des Volvo increvables et les roumains équipent leur police avec des Dacia bien roumaines. Le rendorseg hongrois a surtout des Suzuki de fabrication locale et les Carabinieri des Alfa et des FIAT. Bercy ferait bien de cesser d’être le meilleur fossoyeur de l’industrie nationale. Car c’est un gâchis pour toutes les caisses et tous les travailleurs et retraités de ce pays que d’avoir des Skoda et des Ford à la Police et à la Gendarmerie et faire tourner les usines slovaques, espagnoles et turques PSA et Renault pour la plupart des autres administrations. Il n’y a pas que la TVA à récupérer pour la France, Herr Lemaire! 308, Scenic, 508, Yaris, Kangoo et Citan doivent être privilégiés.
Réponse de le 27/03/2020 à 13:21 :
Tellement vrai. Mais que fait la police ?
a écrit le 27/03/2020 à 7:09 :
le premier pb c'est la tresorerie le temps que ca passe ( et le cash burn rate)
le deuxieme c'est quand et comment, a quelle vitesse ca redemarre, vu qu'on ne demarre pas une usine sur claquement de doigts
le troisieme est ' mes fournisseurs seront ils capables de me fournir les pieces souhaitees, sachant que leur situation est encore bcp plus tendue
le quatrieme c'est ' est il obligatoire d'enfoncer des boites mal en point avec des normes ecolos intenables' ( et d'autant plus intenable que la tresorerie ne permettra plus de financer grand chose, et qu'on voit mal qui est interesse par une augmentation de capital dans ce cas ( vous savez, le grand capital ultraliberal ultra neo qui exploite les ouvriers misereux, et sans lequel la boite n'existe pas)
Réponse de le 27/03/2020 à 8:25 :
@churchill
Le "grand capital, néo.... blablabla" que vous le vouliez ou non est bien LE responsable de tous les maux du Monde, parce qu'il a tellement poussé à l'extrême ses avantages que les conséquences sont aujourd'hui un désastre sanitaire, après les désastres financiers, économiques, écologiques, sociaux.
Réponse de le 27/03/2020 à 8:41 :
@valbel89
En cas de crise sanitaire, je préfère vivre dans une "horrible" économie de marché, capitaliste, mais riche et scientifiquement avancée, que dans un "paradis" communiste comme la Corée du Nord ou le Vénézuela.
Réponse de le 27/03/2020 à 13:30 :
Pas sur de comprendre pourquoi le grand capital est le responsable de la pandémie. On parle quand même d'un minuscule bidule créé naturellement dans un marché chinois regroupant toutes les espèces animales que bouffent les chinois (c'est-à-dire un peut tout). Je pense que la surpopulation chinoise et mondiale conjuguée à un système réglementaire défaillant d'hygiène des marchés publics en chine est plus responsable que la stratégie des entreprises du cac40 ou du SP500.
Réponse de le 27/03/2020 à 23:09 :
@reponse de Louis
Il y a peut-être un juste milieu. Un milieu où il y a des gens intelligents, responsables.😃
Réponse de le 28/03/2020 à 1:14 :
Le gd capital cost killer et ses lieutenants zélés ( CG/Tchuruk/Schweitzer et consorts pour les plus emblématiques en France).
Mais aussi les centaines de millions de consommateurs occidentaux qui se sont rués sans retenue et pdt des décennies sur le made in PRC.
Les oligarques chinois hégémoniques, opportunistes et revenchards qui ont organisé l'usine du monde sur le base du fameux mot d'ordre que Deng Xiaoping lance aux masses populaires en 1979 :"partez à la conquête du monde et enrichissez vous !"

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