"Les laboratoires sont demandeurs de collaborations avec la recherche publique"

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André Syrota est PDG de l'Inserm et président de l'Aviesan.
André Syrota est PDG de l'Inserm et président de l'Aviesan. (Crédits : Inserm/A Marouani)
Le patron de l'Aviesan, alliance qui regroupe les grands organismes de recherche publique en sciences de la vie et de la santé, fait le point pour La Tribune sur ses relations avec les laboratoires pharmaceutiques privés et répond aux critiques sur l'indépendance des experts dans le cadre de l'affaire Mediator.

Créée il y a tout juste deux ans dans le cadre de la réforme du système français de recherche entamée en 2007, l'Alliance nationale pour les sciences de la vie et de la santé (Aviesan) fédère, sous la houlette de l'Inserm, les départements de recherche biomédicale des organismes publics (CNRS, universités, CHU...). Objectif?: faciliter les liens avec les industriels en leur offrant une interface unique et donc favoriser l'innovation en améliorant la valorisation de la recherche biomédicale. Parallèlement, se sont tenues en 2009 et 2010 les Assises de la recherche sous l'égide de l'Elysée afin de faire dialoguer industriels de la pharmacie et chercheurs publics dans le but de nouer des partenariats. André Syrota, PDG de l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et président de l'Aviesan dresse pour La Tribune un premier bilan de ces initiatives et livre son analyse des nouveaux liens qui se tissent entre organismes de recherche et universités.

Deux ans après sa création, où en sont les accords noués par l'Alliance pour les sciences de la vie et de la santé (Aviesan) avec les laboratoires pharmaceutiques privés ?

Nous avons signé un partenariat global de 50 millions d'euros avec Sanofi-Aventis, au sein duquel un premier accord de recherche fondamentale a été mis en place avec le Centre d'immunologie de Marseille-Luminy, en décembre dernier, pour une durée de cinq ans. L'idée est d'identifier de grandes problématiques définies conjointement par les chercheurs académiques et les industriels, sur des sujets "amont" susceptibles de déboucher sur des développements. Nous finalisons des accords avec d'autres laboratoires, français et étrangers, sur la même logique de partenariats très en amont basés sur de la très bonne science.
Cela dit, nous ne voulons pas nous limiter à l'industrie pharmaceutique. C'est pourquoi nous avons souhaité avoir un interlocuteur représentant l'ensemble des industriels de la santé, qui soit le pendant d'Aviesan côté privé. C'est l'Ariis (Alliance pour la recherche et l'innovation des industries de santé) qui regroupe le médicament, les tests diagnostics, la télémédecine, l'imagerie, les dispositifs médicaux... Aviesan fait partie du conseil d'administration de l'Ariis et l'Ariis est membre associé d'Aviesan.

Un des buts d'Aviesan était de rendre plus faciles et rapides les transferts de technologie de la recherche publique vers le privé : où en est-on ?

Aviesan avait deux objectifs en matière de valorisation. Le premier était de donner une meilleure visibilité à la recherche académique pour les industriels. C'est fait, par exemple avec les rencontres internationales de recherche, qui mettent en relation nos chercheurs et les responsables scientifiques des grands laboratoires, en vue de nouer des partenariats.

Nous souhaitions aussi avoir une meilleure réactivité, c'est pourquoi nous avons créé Covalliance, un comité qui réunit les structures de valorisation des membres d'Aviesan. Dans ce cadre, nous définissons un mandataire unique, c'est-à-dire un interlocuteur qui fait gagner du temps sur la phase de contractualisation. Auparavant, les choses prenaient tellement de temps que l'industriel finissait parfois par repartir, lassé d'attendre ! Aujourd'hui, nous proposons une connaissance de la recherche française de façon simple, intégrée, pour les directeurs internationaux de R&D. C'est de cela qu'ont besoin les industriels, car un groupe international, quel qu'il soit, regarde le monde, pas uniquement la France.

Nous venons aussi de réaliser une chose que les industriels nous demandaient depuis longtemps : le portail épidémiologie. Il s'agit d'un inventaire à jour, documenté, des principales bases de données en santé existant en France et qui peuvent être utiles à la fois à la recherche épidémiologique et à l'expertise en santé publique. existant en France. On en compte plus de 300, certaines portant sur des pathologies comme la polyarthrite, Alzheimer, les AVC... Plus des deux tiers sont déjà à disposition. Si un laboratoire veut faire une étude clinique sur un médicament innovant, nous pouvons ainsi lui proposer un protocole d'études, lui indiquer le nombre de sujets sains ou de malades dont nous disposons etc. La France est connue pour la qualité de sa recherche clinique mais avait un déficit de visibilité.

Aviesan permet-elle aussi de faire financer les phases amont, plus risquées, par le secteur privé ?

Nous avons un fonds de financement pour les preuves de concept [démonstration de faisabilité, ndlr] au niveau d'Inserm Transfert, mais Aviesan a aussi mis en place depuis deux ans un Comité de pilotage opérationnel, pour identifier des projets de preuve de concept. Par ailleurs, les Sociétés d'accélération de transfert technologique (SATT) prévues dans le cadre des investissements d'avenir apporteront des financements supplémentaires pour les sciences de la vie et de la santé.

Où en sont aujourd'hui les relations entre secteur public et privé ?

Pfizer vient de fermer son plus gros centre de recherche britannique. C'est bien la preuve que les laboratoires pensent que même avec des centaines de chercheurs, ils ne pourront trouver seuls les informations leur permettant de découvrir de nouvelles cibles, puis de nouvelles molécules. Le développement d'un médicament est de plus en plus complexe, y compris sur le plan législatif. Le rôle de la recherche fondamentale n'a donc jamais été aussi important, et si les choses ont pu paraître autrefois déséquilibrées, les atouts sont aujourd'hui clairement dans le domaine académique. Les industriels sont demandeurs de collaborations. Selon moi, la recherche académique va donc jouer un rôle croissant, de la recherche fondamentale jusqu'à la preuve de concept (démonstration de faisabilité). La valorisation de la recherche se fait également par la création de start-up par les chercheurs.

Pourtant, l'affaire Mediator a fait ressurgir les critiques selon lesquelles le manque d'experts indépendants serait lié à un manque de financement public...

L'indépendance des experts est évidemment une question majeure, mais je ne pense pas qu'elle puisse être simplement corrélée aux questions de financement. Les chercheurs sont foncièrement indépendants et la très grande majorité d'entre eux ne sont pas motivés par l'appât du gain. Mais il est logique que les industriels fassent appel aux meilleurs chercheurs mondiaux. Ceux-ci disposent d'ailleurs de plusieurs sources de financement leur permettant de ne pas dépendre des financements industriels : soutien des organismes, ANR (Agence nationale de la recherche), investissements d'avenir, programmes européens, associations caritatives... Un point important est de permettre à de jeunes chercheurs d'avoir les moyens d'acquérir une autonomie d'équipe et de se développer : c'est ce que nous faisons avec le CNRS dans le cadre d'un programme qui soutient de jeunes chercheurs de l'étranger pour une durée de trois à cinq ans, avec le soutien de partenaires publics ou privés. Nous sommes attractifs pour les jeunes chercheurs, la difficulté est plus grande pour les 45 ans et plus. C'est à cet âge, où ils sont devenus les meilleurs, que certains partent car des centres de recherche étrangers leur offrent de moyens considérables. Mais il y a des échanges permanents. Donc, le problème ce n'est pas le financement, mais notre capacité à attirer les meilleurs. Il existe une véritable compétition internationale, pas seulement avec Singapour et les Etats-Unis comme on l'entend souvent, mais aussi avec le Royaume-Uni, la Suisse ou les Pays-Bas.

Sur la question des conflits d'intérêts, peut-on imaginer des experts n'évoluant que dans la sphère publique, sans lien aucun avec l'industrie ?

Il n'est pas surprenant qu'un expert reconnu dans son domaine soit contacté directement par les industriels. Par ailleurs, à la suite du Grenelle et de la charte nationale de l'expertise, nous avons mis en place une charte de l'expertise Inserm. D'ici à fin 2011, nos chercheurs devront effectuer des déclarations d'intérêts.

Mais ces déclarations d'intérêts ne font généralement l'objet d'aucune vérification...

Elles doivent être suffisamment détaillées et exhaustives pour ne pas laisser de place au doute.

Plus globalement, concernant la reconfiguration du système de recherche, comment se passe l'évolution de vos relations avec les universités ?

A la différence d'autres organismes tels l'Inra ou l'Inria, ou le CNRS, l'Inserm n'a pas de laboratoire en propre. Nous sommes donc complètement implantés dans les universités. On ne peut donc pas concevoir de stratégie de l'Inserm indépendamment de la stratégie de nos partenaires sur les sites où nous sommes implantés. L'Inserm rassemble dans ses laboratoires 15.000 personnes au total, et seulement 50% sont rémunérés par l'Inserm. Cela illustre le niveau d'intégration de nos laboratoires dans les universités et les CHU. Nous menons une politique très étroite avec les présidents d'universités, les directeurs généraux de centres hospitaliers, les hospitalo-universitaires, les doyens, les présidents de conseils généraux et régionaux. Et cela, nous le faisons en général avec le CNRS afin d'avoir une politique globale Inserm-CNRS-universités-hôpital-collectivités locales. Nous nous déplaçons d'ailleurs régulièrement en région avec nos homologues du CNRS.

Est-il essentiel pour vous de rapprocher davantage l'hôpital, la recherche et la formation ?

C'est de là que va sortir l'innovation qui va être la force de la France. Cela existe d'ailleurs déjà dans les autres pays anglo-saxon notamment, hollandais, américains dans les grands campus tels Harvard, l'UCLA...

Ne craignez-vous pas que la multiplication des structures et regroupements ces dernières années n'entraîne une complexité accrue du paysage ?

Nombre de structures qui ont vu le jour précédemment ont une durée de vie limitée. Ainsi aurons-nous dans quatre ou cinq ans un paysage simplifié et moderne de la recherche en France. Dans la recherche biomédicale, cela répondrait à un réel besoin de la part notamment des cliniciens qui sont parfois un peu désorientés par tout ce qu'on leur demande. S'il y avait des ensembles dotés d'une identité, d'une image de marque, rattachés à des hôpitaux disposant d'une recherche, d'une formation ou d'une partie clinique d'excellence, ce serait une occasion de remotiver l'ensemble des personnels des hôpitaux. Et les malades savent aussi reconnaître l'excellence. C'est ce schéma qu'il convient de développer.

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