Les déchets du bâtiment, défi de la ville décarbonée

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Les trois quarts de l'ensemble des déchets produits chaque année en France proviennent du BTP.
Les trois quarts de l'ensemble des déchets produits chaque année en France proviennent du BTP. (Crédits : iStock)
Alors qu'il figure parmi les plus gros producteurs de déchets urbains, le bâtiment affiche un important retard en matière de recyclage et de réemploi. De nombreuses initiatives testent le potentiel et les limites de l'économie circulaire.

Collecte, transport, incinération, enfouissement : aux divers stades de leur traitement, les déchets accroissent les émissions de gaz à effet de serre des villes. Dans les pays émergents, le méthane émis dans les décharges à ciel ouvert peut même représenter jusqu'à 10% des émissions nationales. Et cette contribution est encore plus importante si l'on tient compte des émissions liées à l'extraction, au transport, à la transformation des matières premières nécessaires pour la fabrication des produits, et à la consommation d'énergie qui y est associée.

A contrario, le recyclage permet de lutter contre le réchauffement climatique, a démontré en 2017 une étude publiée par la fédération des entreprises du secteur (Federec) avec l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) : 22,5 millions de tonnes d'éq CO2 [équivalent CO2, ndlr] - ce qui correspond aux émissions annuelles du transport aérien français - ont été évitées en 2014 grâce aux principales filières de production de matières recyclées. Or, en générant chaque année 250 millions de tonnes de déchets, à savoir trois quarts de l'ensemble des déchets produits en France, le BTP affiche un très fort retard.

En quête de modèle économique

Alors que la loi de transition énergétique impose à l'État et aux collectivités territoriales de s'assurer « qu'au moins 70% des matières et déchets produits sur les chantiers de construction ou d'entretien routiers dont ils sont maîtres d'ouvrage sont réemployés ou orientés vers le recyclage ou les autres formes de valorisation matière [...] aujourd'hui, la moitié environ des déchets du BTP français sont valorisés », note le ministère de la Transition écologique et solidaire sur son site.

Des 11 millions de tonnes de déchets du second oeuvre - qui représentent plus du quart des 40 millions de tonnes de déchets venant du bâtiment -, seul un tiers est recyclé.

Pour lever les freins, diverses initiatives commencent toutefois à émerger. De nombreuses startups investissent notamment le terrain, en concevant une multitude de plateformes qui poursuivent toutes le même objectif : mettre la simplification de la relation entre l'offre et la demande apportée par le digital au service du recyclage ou du réemploi. Ainsi, Ecodrop facilite le recours aux déchetteries professionnelles par les artisans, auxquels elle propose aussi un service de collecte sur le chantier.

Banques de matériaux et logements évolutifs

En partenariat avec Cycle Up, Hesus Store, qui a intégré en mai une autre startup, PickmyWastes, offre la possibilité d'échanger en quelques clics tous les déchets de chantier, et calcule les avantages de la transaction en termes d'empreinte carbone. Backacia permet la mise en vente et l'achat de produits issus de surplus de commandes ou de bâtiments déconstruits, des plafonniers aux climatiseurs, des parquets aux portes vitrées...

À l'instar des autres places de marché digitales, ces startups espèrent vaincre la résistance aux échanges proposés, notamment de la part des maîtres d'ouvrage, en offrant un cadre juridique clair, des coûts et des gains transparents, une logistique prévisible, des garanties de qualité.

Les grands groupes et les collectivités multiplient de leur côté les démonstrateurs visant à construire les filières de réemploi et recyclage qui manquent encore à l'appel, ainsi qu'à faire émerger un modèle économique viable pour l'économie circulaire dans la construction. Bouygues Immobilier a ainsi testé à grande échelle le potentiel et les contraintes de la déconstruction sélective - remplaçant la démolition - dans un chantier de réhabilitation d'un ancien site de Sanofi de près d'un hectare. Eurovia et Vinci Autoroutes viennent de réaliser la première section d'une « autoroute 100 % recyclée », longue d'un kilomètre. La ville de Paris a exploré la manière d'améliorer la valorisation des déchets lors de la démolition de la crèche Bourdan, dans le 12e arrondissement.

Dans le cadre du projet Recybéton, professionnels et scientifiques expérimentent depuis 2013 les possibilités et les limites du recyclage du béton, alors que, dans le cadre d'un « engagement pour la croissance verte » (ECV) signé en 2016 avec les ministères de l'Écologie et de l'Économie, la filière française du plâtre améliore progressivement ses performances de valorisation.

Certains acteurs promeuvent même des solutions plus radicales adressant les enjeux de l'écoconception et de l'aménagement des espaces. « Le mouvement cradle to cradle vise à éliminer la notion même de "déchet", en concevant les bâtiments comme des banques de matériaux », expliquait Eric Allodi, directeur général de la branche française de l'Environmental Protection Encouragement Agency (EPEA), lors d'une conférence à Paris en septembre.

« De nouveaux modèles économiques où les industriels restent propriétaires des matériaux et ne vendent que l'usage des bâtiments existent déjà à l'étranger », observait lors d'une autre table ronde parisienne en octobre Fabrice Bonnifet, directeur développement durable du groupe Bouygues, en soulignant que ces matériaux représentent entre 20% et 25% du coût d'un immeuble.

Afin de mieux contrecarrer l'incapacité des aménageurs à prévoir les changements d'usages, les recherches autour des « logements évolutifs » se développent aussi. Bouygues Immobilier teste à Issy-Les-Moulineaux un projet où les espaces sont modulaires comme mutualisables.

Face aux défis de l'urbanisation - la construction du Grand Paris Express devrait engendrer à elle seule 45 millions de tonnes de déblais d'ici à 2030 -, mais aussi aux opportunités que l'économie circulaire recèle, comment permettre à ces initiatives, encore balbutiantes, de changer d'échelle ?

L'évolution technologique sera un levier important : de la généralisation du BIM [Building information modeling, ndlr], qui devrait permettre d'intégrer la question de la durée de vie des matériaux dès la conception des bâtiments, au perfectionnement des broyeurs, désormais présents sur les chantiers, en passant par des logiciels tels que BatiRIM - développé par Suez et la startup Resolving -, qui planifie le procédé de déconstruction sélective, ou Upcyclea, qui utilise l'intelligence artificielle pour connecter les acteurs et créer des flux de matières, les étoiles semblent alignées en faveur du recyclage et du réemploi.

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[Des incitations économiques permettraient de rendre les coûts de l'économie circulaire inférieurs à ceux de la mise en charge. Crédits : iStock]

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De nouvelles règles à l'étude

D'autres briques semblent toutefois indispensables. « Tout cela ne se fera que si on a des clients qui le veulent bien », rappelle Fabrice Bonnifet, en soulignant le rôle joué par les maîtres d'ouvrage, et notamment par la commande publique dans le cadre de ses appels d'offres. Le projet Démoclès, financé entre autres par l'Ademe et réunissant une quarantaine de partenaires publics et privés, a d'ailleurs abouti à la création d'une charte à leur intention.

Comme souvent dans le réemploi et le recyclage, des incitations économiques sont aussi réclamées afin de rendre la matière première secondaire compétitive par rapport à la matière vierge, et les coûts de l'économie circulaire inférieurs à ceux de la mise en décharge. Le vote sur l'augmentation progressive de la taxe générale sur les activités polluantes (TGAP) va en ce sens.

Certains acteurs souhaitent enfin une modification du cadre juridique pour réviser les normes limitant le recyclage et le réemploi des matériaux, voire imposer des taux d'incorporation de matières recyclées. Depuis 2017, la loi de transition énergétique oblige l'État et les collectivités territoriales à justifier « qu'au moins 50% en masse de l'ensemble des matériaux utilisés pendant l'année dans leurs chantiers de construction routiers sont issus du réemploi, de la réutilisation ou du recyclage de déchets », un taux, qui doit atteindre 60% en 2020, loin d'être respecté.

Pour lutter contre les décharges sauvages, le gouvernement se penche sur l'opportunité d'étendre aux déchets du bâtiment le principe de la responsabilité élargie du producteur (REP), en transférant la charge financière de la fin de vie des produits à leurs metteurs sur le marché.

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Commentaires
a écrit le 30/11/2018 à 14:56 :
Article intéressant, mais je ne comprends pas une chose. Les centaines de millions de tonnes de matériaux non recyclées, où finissent-elles ?? Il y a des montagnes de gravats quelque part ?
a écrit le 30/11/2018 à 14:41 :
On peut souvent faire du stockage de chaleur (et donc de froid) inter-saisonnier en utilisant les gravats de déconstruction en ajoutant éventuellement d'autres composants lors du broyage. Cà sert de puits de stockage pour un ou plusieurs immeubles qui peuvent injecter leur excédents estivaux de chaleur solaire thermique et de pompes à chaleur et inversement l'hiver. C'est le principe de la géothermie mais avec des Cop très élevés et l'autonomie énergétique des bâtiments avec le solaire PV puisque le chauffage et la clim. représentent les postes de consommation les plus importants. On récupère aussi la chaleur d'usines pour la stocker et l'utiliser à d'autres usages dans des containers utilisant des matières minérales recyclées. C'est le cas d'Ecostock d'Eco-Tech Ceram et il y a de quoi faire en Europe et dans le monde en terme de chaleur perdue (voir Heat Roadmap Europe) : https://www.ecotechceram.com/
a écrit le 30/11/2018 à 10:29 :
des nouvelles regles, donc une taxe
ca tombe bien, l'etat en a besoin
a écrit le 30/11/2018 à 8:52 :
LEs limites principales à l'économie circulaire sont incarnées par l'économie financiarisée qui a besoin de polluer et détruire afin de générer un maximum de marge bénéficiaire.

Sinon la semaine dernière sur arte est passé un excellent documentaire sur un architecte chinois qui utilise justement les gravats et décombres pour construire de très jolies maisons mais vraiment très belles. L'art pouvant largement compenser enrichir l'économie circulaire, indispensable même.

C'est faisable il faut juste surmonter l'avidité des financiers et seule une volonté politique le peut. Des politiciens achetés par définition ne le veulent pas.

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