COP26 : cinq ans après l'accord de Paris, le « pacte de Glasgow » laisse un goût d'inachevé

Après deux semaines de négociations intenses, les quelque 200 pays réunis à Glasgow pour la COP26 ont fini par adopter, samedi soir, un accord global afin d’accélérer la lutte contre le réchauffement climatique. Mais force est de constater que sa portée reste limitée, puisque ce pacte ne permettra ni de tenir l’objectif de hausse des températures sous les +1,5°C, ni de répondre aux demandes pressantes d'accompagnement des pays pauvres, en première ligne face aux effets du dérèglement. Analyse.

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(Crédits : PHIL NOBLE)

Rythmée par une succession d'alliances sectorielles sur les forêts, le charbon, le méthane ou encore le financement des activités fossiles à l'étranger, la COP26 avait pourtant commencé sous d'heureux auspices. Mais les larmes de son président, Alok Sharma, « profondément désolé » au moment d'entériner sur le fil l'adoption de l'accord global samedi soir, ont trahi le bilan réel de cette énième conférence internationale sur le climat. « La catastrophe climatique frappe toujours à la porte », a averti de son côté le patron des Nations-Unies, Antonio Guterres, dès la clôture de l'événement. Même le premier ministre britannique, Boris Johnson, hôte de cette rencontre à Glasgow, a reconnu lundi ressentir de la « déception » malgré quelques « progrès ».

Et pour cause, ce « pacte de Glasgow » n'a pas entériné le souhait martelé par "BoJo" pendant les deux semaines de négociations de « garder les +1,5°C en vie » (autrement dit, maintenir l'augmentation des températures à +1,5°C d'ici à la fin du siècle par rapport à l'ère pré-industrielle). C'était pourtant la ligne de mire la plus ambitieuse de l'accord de Paris, signé en 2015 à l'issue de la COP21 et devenu la clé de voûte de l'action diplomatique en matière de préservation du climat. En effet, cet objectif fort, qui implique une réduction globale de réduction des émissions de 45% d'ici à 2030, semble toujours très lointain.

Selon les derniers calculs de l'institut indépendant Climate Action Tracker, même si les 198 Etats signataires de l'accord de Paris respectaient leurs promesses actualisées à l'occasion de la COP26, ils se heurteraient toujours à un mur climatique de +2,4°C d'ici à la fin du siècle.

Des trajectoires insuffisantes

Sans surprise, ce constat d'échec a suscité de nombreux émois, mais il était couru d'avance - et les tractations n'auraient pas pu y changer grand chose. Car avant même le début de la rencontre, les pays avaient soumis à l'ONU leurs propres engagements de réduction des émissions, ceux-ci devant être rehaussés tous les cinq ans selon les termes de l'accord de Paris. Or, ces nouvelles contributions déterminées au niveau national (CDN) avaient été jugées largement insuffisantes par l'ONU. Et alors que ces trajectoires ont souvent été décidées à l'issue de processus politiques internes difficiles, il n'était pas question de les revoir au cours de la COP26. « Nous avons toujours su que Glasgow n'était pas la ligne d'arrivée », a ainsi commenté l'émissaire américain John Kerry.

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Pour corriger le tir, le pacte de Glasgow rapproche cependant l'échéance des prochaines révisions, en demandant aux Etats de soumettre « si nécessaire » dès 2022 leurs engagements renforcés... avant un bilan global en 2023 à la COP28 des Emirats Arabes Unis. Néanmoins, il n'exige pas formellement des parties qu'ils atteignent in fine les +1,5°C, alors même qu'il « reconnaît que les impacts du changement climatique seront bien inférieurs à une augmentation de température de 1,5 °C par rapport à 2 °C ». Principe de réalité oblige, le pacte se contente de « réaffirmer » l'objectif de hausse « bien en deçà de 2 °C » d'ici à 2100, sans réévaluer donc l'ambition de l'accord de Paris de 2015.

Une première mention des fossiles, mais un texte atténué

Un changement significatif figure cependant dans le texte, par rapport à celui issu de la COP21 : les énergies fossiles, à l'origine du dérèglement climatique mais jusqu'ici soigneusement mises sous le tapis, y sont explicitement mentionnées. Une première depuis le protocole de Kyoto de 1997. Mais cet ajout a été pour le moins éprouvant, avec des modifications de dernière minute pour amoindrir largement la portée des ambitions. L'Inde et la Chine, notamment, sont parvenus au dernier moment à atténuer encore la formulation en « réduction progressive » (« phasing down ») au lieu d' « élimination progressive » (« phasing out ») du charbon, retardant encore le coup de marteau final, et vidant le texte d'une partie de sa substance. Un virage condamné par les petits États insulaires, en première ligne face au changement climatique, la Suisse, ou encore le Mexique.

Concrètement, alors que la première version soumise le 10 novembre « demande aux parties d'accélérer l'élimination progressive du charbon », le pacte final signé par les Etats « demande aux parties d'intensifier le développement, le déploiement et la diffusion de technologies » et « l'adoption de politiques de transition vers des systèmes énergétiques à faibles émissions », notamment en « intensifiant rapidement le déploiement de mesures de production d'énergie propre et d'efficacité énergétique », y compris en « intensifiant les efforts pour réduire progressivement l'énergie au charbon non adossée à une capture et un stockage du carbone ». Le diable se cache dans les détails...

Quand au pétrole et au gaz, le texte appelle à une élimination progressive des subventions qui leur sont allouées, uniquement quand celles-ci sont « inefficaces » - sans toutefois définir précisément ce dernier terme -. Surtout, du pétrole au charbon en passant par le gaz fossile, aucune date concrète de sortie n'est fixée dans l'accord global.

Succession de partenariats sectoriels

Reste qu'en plus de ce dernier, des alliances inter-étatiques ont vu le jour afin de venir à bout des énergies fossiles. Une coalition de presque 200 Etats s'est ainsi s'engagée à sortir progressivement du charbon à partir de 2030, et à « ne plus soutenir la création de nouvelles centrales », même si la Chine, qui représente à elle seule plus de la moitié de la consommation mondiale de ce combustible extrêmement polluant, reste aux abonnés absents. Par ailleurs, une trentaine de pays dont la France - même si celle-ci s'est fait attendre - ont rejoint une coalition sur la fin du financement à l'étranger des énergies fossiles dès fin 2022. Paris a aussi conclu, dès les premiers jours de la COP, un « partenariat international pour une transition énergétique juste » avec Johannesburg, aux côtés de l'Allemagne, des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de l'Union européenne, promettant de fournir jusqu'à 8,5 milliards de dollars afin d'aider l'Afrique du Sud à sortir du charbon, dont le pays est aujourd'hui totalement dépendant. De quoi pousser Boris Johnson à se féliciter que « Glasgow [ait] sonné le glas de l'énergie au charbon », malgré les faiblesses du pacte global.

En outre, plus de 100 pays ont rejoint un « pacte global pour le méthane », une initiative lancée par les Etats-Unis et l'Union européenne pour s'attaquer enfin à ce gaz redoutable pour le climat. Et la veille, une centaine de dirigeants ont promis de « stopper et inverser la déforestation » d'ici à 2030, c'est-à-dire en moins de dix ans... Autant d'initiatives sectorielles qualifiées de « critères de réussite » par le premier ministre britannique.

Une confiance rompue avec les pays pauvres

Mais pour sûr, le cri sourd des Etats « pauvres », même s'il n'a pas fait dérailler les négociations, ne fera pas partie de ces points de réussite - alors que Boris Johnson a évoqué en conférence de presse « ceux pour qui le changement climatique est déjà une question de vie ou de mort ». Echaudés par la promesse toujours non tenue des plus riches de leur fournir dès 2020 100 milliards de dollars par an, ils demandaient que soit doublée d'ici à 2025 l'aide spécifiquement consacrée à l'adaptation aux effets du changement climatique, alors que les réductions d'émissions captent 75% du total des aides. En effet, selon une étude récente de la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique, les pays africains consacrent déjà jusqu'à 10% de leur PIB annuel à l'adaptation aux effets du changement climatique. Mais si l'accord final exige des pays riches qu'ils « doublent au moins » les fonds pour l'adaptation, les pays développés ont résisté à la demande de fournir plus que 100 milliards en 2024 et 2025.

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Surtout, les pays en développement demandaient un fonds spécifique pour financer les « pertes et dommages » qu'ils subissent déjà. Sur ce point pourtant, le texte final ne mentionne aucun nouvel objectif chiffré dans le temps afin de compenser les préjudices subis par ces Etats, se contentant d'évoquer un  simple « dialogue » pour discuter des « arrangements ». Pour cause, les pays développés ont toujours résisté à un tel dispositif, craignant que cela ne se termine devant les tribunaux internationaux, les rendant responsables du paiement de milliards de dollars - et cette COP n'aura pas fait exception. Il n'empêche que, si les pays pauvres ont fini par céder, ce n'est que partie remise : sans aucun doute, le dossier suscitera de nouveaux débats houleux lors de la COP27, qui se tiendra l'an prochain en Egypte.

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Encadré : La question épineuse des marchés carbone enfin résolue ?

L'article 6 de l'accord de Paris, qui concerne le fonctionnement des crédits carbone, empoisonnait depuis trois ans les négociations climat, empêchant de conclure le « manuel d'utilisation » de l'accord de Paris. Après un échec à la COP24 en 2018, puis à la COP25 en 2019, un accord a finalement été trouvé à Glasgow sur le règles de ce mécanisme complexe. Concrètement, il consiste à permettre à un pays (ou une entreprise) "A" d'acheter un crédit d'émission à un pays "B" dans lequel il construirait, par exemple, un parc éolien en remplacement d'une centrale à charbon. Ainsi, le pays "B" bénéficierait d'une énergie plus propre, et le pays "A" pourrait utiliser ce crédit correspondant aux émissions évitées, afin de compenser sa propre pollution en l'incluant dans la trajectoire vers sa CDN. L'objectif : débloquer des financements pour les énergies bas carbone aux Etats qui en manquent, et réduire le coût de la réduction des émissions pour ceux qui investissent.

Mais le dispositif pourrait conduire les signataires à mettre en place des règles peu exigeantes, conduisant pays et entreprises à se soustraire à la réduction de leurs propres émissions, en se contentant de les compenser. Ainsi, de nombreuses ONG soulignaient qu'il valait mieux pas d'accord sur ce sujet qu'un accord qui remettrait en cause l'intégrité environnementale de l'accord de Paris.

En réponse aux craintes de greenwashing, un nouveau groupe d'experts chargé d'évaluer les déclarations des entreprises en matière de neutralité carbone, annoncé par le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, aura fort à faire. L'une des questions clés sera de savoir si les plans entraînent véritablement des réductions d'émissions. Surtout, de nombreux acteurs alertent sur le risque de double comptage, qui permettrait à une tonne de CO2 d'être comptabilisée à la fois par l'acheteur et le vendeur. Cependant, le texte adopté permet de combler cette faille, a assuré Laurence Tubiana, architecte de l'accord de Paris. « Mais ce n'est pas suffisant pour empêcher les entreprises et les Etats de mauvaise foi de contourner le système », a-t-elle indiqué à l'Agence France-Presse, réclamant un organe de surveillance de la mise en œuvre de ces marchés.

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Commentaires 2
à écrit le 15/11/2021 à 14:42
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A l'impossible, nul n'est tenu. Il ne faut rien regretter, puisque l'équation demandée est impossible à résoudre : On ne peut pas demander à la fois le maintien du niveau de vie, donc du pouvoir d'achat, et en même temps la réduction de production de...

le 15/11/2021 à 15:21
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Tout a fait. Tenir les +1.5 degres, c est d apres l article -45 % d emission. A moins d exterminer un tiers des humains (dans l absolu c est -45 % min mais si on suppose qu on tue les plus pollueurs on peut peut etre arriver a -33 %) je vois pas comm...

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