Quand les agriculteurs s'engagent à moins polluer les zones de captage d'eau potable

Station épuration, Orléanaise des eaux, Victor Siméon / APCA
Victor Siméon / APCA

Station épuration, Orléanaise des eaux, Victor Siméon / APCA
Victor Siméon / APCA
À la place des herbicides, une machine de désherbage mécanique. Pour limiter l'emploi de fongicides, une station météo associée à des capteurs d'humidité et à un logiciel permettent d'identifier les moments et les lieux précis où le risque de contamination atteint son sommet. Et pour éviter l'utilisation de pesticides, des phéromones qui confondent sexuellement les insectes, voire des filets "insect proof" qui les empêchent d'accéder aux plantes. Ce sont les techniques utilisées par Jérôme Bergère, arboriculteur depuis 2002, dans sa ferme de 20 hectares dans le Loiret, afin de moins polluer les eaux de la station d'épuration locale, captées à proximité.
Elles lui ont été suggérées par la Chambre d'agriculture du département, dans le cadre d'un partenariat établi depuis 1999 avec l'Orléanaise des eaux (auparavant dénommée Lyonnaise des Eaux et aujourd'hui filiale de Suez) et la mairie d'Orléans.
Décliné en quatre conventions tripartites signées entre 1999 et 2017, ce partenariat visait notamment à protéger trois captages fournissant une partie de l'eau bue par les habitants de la métropole d'Orléans, où "on trouve encore des pesticides interdits depuis 30-40 ans", selon le vice-président de la métropole Christian Thomas. Pionnier à son début, il a permis d'établir un dialogue entre "deux mondes qui travaillaient auparavant en silos": le milieu agricole et celui des professionnels de l'eau, souligne Tristan Mathieu. Il répond désormais à une préoccupation intégrée par la loi, qui classe un millier de zones de captage en France - sur 33.000 - comme "prioritaires", car nécessitant une protection particulière.
Mais, au lieu de miser sur "l'interdiction d'activités et de molécules, contraignantes pour les agriculteurs", une telle approche "encourage l'émergence d'engagements volontaires", souligne le président de la Chambre d'agriculture de la Charente-Maritime, Luc Servant. Aujourd'hui, elle permet également aux agriculteurs qui y adhérent de mieux satisfaire la demande sociétale croissante de produits plus "propres". Les techniques utilisées par Jérôme Bergère en substitution de phytosanitaires de synthèse nourrissent en effet aussi la démarche d'"agriculture raisonnée" embrassée par le jeune agriculteur depuis 15 ans, qui lui a valu l'obtention des labels "Vergers éco-responsables" et "Global gap", note-t-il.
Depuis une dizaine d'années, l'Assemblée permanente des chambres de l'agriculture (APCA) et la FP2E ont ainsi généralisé ce genre de collaboration au niveau national, en facilitant ainsi la naissance d'une dizaine d'autres partenariats à travers la France. Et à Orléans, depuis 2017, les conventions tripartites ont même été prolongées par des contrats territoriaux, poursuivant le même objectif de protéger la qualité de l'eau via des actions préventives, mais dotés de budgets plus importants; et élargissant les zones géographiques et les parties prenantes concernées.
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Nicolas-Gérard Camphuis.
Des obstacles d'ordre technique compliquent toutefois la démarche. L'impossibilité de déterminer l'origine de certaines molécules s'oppose souvent au besoin d'identifier clairement des responsabilités, relève Christian Blanloeil. Et l'organisation des compétences en matière de prévention peut limiter la capacité à agir sur un très large rayon, ajoute Christian Thomas.
Pour les agriculteurs qui se lancent, en outre, le chemin est loin d'être facile, admet Jérôme Bergère. Les alternatives aux phytosanitaires de synthèse sont chères: quelque 4.000 euros pour une station météo, 10.000 euros pour une machine de désherbage, plus de 50.000 euros par hectare pour les filets "insect-proof".
"Des frais sans commune mesure avec ceux des produits traditionnels", souligne-t-il, et qu'il a en grande partie assumé tout seul, puisque la subvention obtenue pour acheter la machine de désherbage l'empêchait de demander d'autres aides avant trois ans. Sans compter que les nouvelles techniques accroissent également les coûts de la maintenance et de la main-d'œuvre:
À cela s'ajoutent des difficultés techniques: l'utilisation des phéromones à la place des insecticides n'est par exemple pas efficace dans des exploitations de taille inférieure à un hectare, les filets "insect-proof" ne le sont qu'à la condition que la récolte des fruits se fasse en une seule fois, alors que le désherbage mécanique ne peut pas être utilisé entre de jeunes plantes car susceptibles de tailler leurs racines. Et de nouvelles incertitudes demeurent, notamment à propos de la durée de vie de certains outils...
Moins plébiscitée par les consommateurs, ces pratiques d'agriculture raisonnée ne sont toutefois pas encore valorisées par la grande distribution, déplore Jérôme Bergère. Il regrette notamment d'une part "des cahiers des charges de plus en plus contraignants en termes de calibre et d'aspect des fruits, qui encouragent davantage de traitements chimiques", et d'autre part des prix trop bas pour compenser les lourds investissements effectués.
Pour s'en sortir, l'agriculteur a d'ailleurs commencé à vendre ses produits directement sur les marchés ou à la ferme, où il peut proposer ses cerises à 5 euros le kilo (moins cher pour le consommateur final qu'en grande surface), contre 3 euros chez les grossistes, explique-t-il.
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Résultat: "La peur du risque freine encore nombre d'agriculteurs", reconnaît Jean-Marie Fortin, président de la Chambre d'agriculture du Loiret. Au point que l'Agence de l'eau Loire Bretagne a jusqu'à présent peiné à leur attribuer les sommes qu'elle réserve aux pollutions diffuses, affirme Nicolas-Gérard Camphuis, qui regrette: