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L'économie circulaire en quête de nouveaux modèles

Photo de Les correspondants de La Tribune

Dominique Pialot

Publié le 22 décembre 2014 à 13:30 - Mis à jour le 24 février 2016 à 09:05

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Les industriels sont de plus en plus nombreux à miser sur cette nouvelle façon de fonctionner en circuits courts, en faisant la chasse au gaspillage et en réinjectant les matières et l'énergie dans des boucles vertueuses. Mais l'évolution des modèles économiques demeure un défi.

À en croire une étude réalisée par le cabinet britannique Lavery Pennel pour le fabricant de revêtements de sols Interface, l'Europe récolterait 100 milliards d'euros de revenus supplémentaires par an, 168.000 emplois, 15% d'émissions de gaz à effet de serre en moins... si elle procédait à une mise en oeuvre généralisée des principes de l'économie circulaire. La Commission européenne évalue à 600 milliards d'euros, soit 8% de leur chiffre d'affaires annuel, les économies qui en résulteraient pour les entreprises. La fondation Ellen MacArthur y décèle un potentiel de croissance du PIB européen de près de 4%.

De quoi séduire les entreprises qui ont rejoint le club des « 100 de l'économie circulaire », créé par l'ancienne navigatrice, dont les Français Michelin, Suez Environnement, Renault ou Veolia (lire page 21 l'entretien avec Antoine Frérot), mais aussi Apple, IBM, Ikea, Marks & Spencer, Philips, ou Unilever et même l'Écosse. Visant à transformer les déchets des uns en ressources pour d'autres et à créer des circuits courts d'échanges de flux de matière ou d'énergie, l'économie circulaire implique aussi pour les entreprises de réinventer leur offre commerciale, leurs relations avec leurs clients, et plus largement, leur modèle économique.

Consommer moins d'énergie et de matière

Mais elles ont de bonnes motivations de s'y convertir. La plus répandue est la volonté de se prémunir contre la volatilité des prix de l'énergie et des matières premières, et leur tendance haussière à long terme.

Bien qu'il ne soit pas lui-même fabricant de téléphones portables, l'activité du groupe Orange, avec 150 millions de clients et au moins autant d'appareils vendus chaque année, est directement dépendante de la raréfaction de matériaux tels que l'or, l'antimoine, le tantale... qui entrent dans leur fabrication, et restent encore très peu valorisés.

Depuis 2009, l'opérateur rachète les téléphones mobiles à ses clients, pour les revendre d'occasion ou pour les recycler.

«La rémunération est un vrai levier car nous redonnons du pouvoir d'achat à nos clients», témoigne Denis Guibard, directeur du développement durable produits et services du groupe.

Orange reprend ainsi près de 13% de ses téléphones, et l'argent rendu au client pour le rachat de son mobile est réinvesti dans ses boutiques. Et sa marge de progression reste importante : l'américain Sprint Extel atteint 50%.

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L'opérateur travaille avec divers partenaires pour le reconditionnement ou le recyclage des appareils, tels que le français Recommerce Solutions, qui opère la boutique espagnole de vente en ligne de mobiles d'occasion pour le compte de la marque Amena.com, ou l'américain eRecycling Group, leader mondial du « recommerce ».

Capitaliser sur des actifs en les partageant

La Poste, qui envisage justement d'utiliser ses bureaux comme centres de collecte pour les téléphones usagés, explore également d'autres voies de l'économie circulaire pour trouver des relais de croissance à ses activités historiques en perte de vitesse, à l'image du courrier physique qui décroît fortement : de 18 milliards d'envois aujourd'hui, le chiffre d'affaires de cette activité pourrait être divisé par deux d'ici à 2020. Pour maintenir l'emploi et réduire ses coûts, le groupe entend capitaliser sur ses actifs, à commencer par sa flotte de véhicules et ses 17.000 bureaux répartis sur tout le territoire, en les partageant moyennant finances avec d'autres entreprises.

La Poste utilise déjà son réseau de 90 000 facteurs pour collecter les déchets diffus, notamment sous la marque la marque Recy'go, les papiers, et bientôt les cartons dans l'ensemble des entreprises visitées. Les produits collectés sont remis à des entreprises de l'économie sociale et solidaire puis revendus à des papetiers français. En 2013, cette activité a généré 4 millions d'euros de revenus pour 10 millions de tonnes collectées auprès de 2 500 clients. Ce montant reste anecdotique au regard de son chiffre d'affaires, mais le groupe réfléchit aussi à des formes de logistique inversée qui consisteraient à reprendre le matériel usagé lors de livraisons de matériel électronique.

La techno optimise « la chasse au Gaspi »

L'économie circulaire ne concerne pas seulement les flux de matières physiques ou les actifs inutilisés, mais vise à éliminer le moindre gaspillage. C'est pourquoi les technologies de récupération de la chaleur fatale, celle qui est de toute façon produite mais n'était jusqu'à récemment jamais utilisée, se multiplient.

Qarnot Computing utilise la chaleur produite par les serveurs informatiques pour chauffer bureaux et appartements grâce à un radiateur numérique, le Q.rad. Les résistances y sont remplacées par des processeurs capables d'effectuer des calculs intensifs, une opération qui dégage de la chaleur. L'utilisateur branche le radiateur sur une prise Internet et règle le thermostat à la température souhaitée. La start-up vend de la puissance de traitement à des entreprises qui l'utilisent pour de l'animation en 3D, de la simulation scientifique, de l'analyse de risque bancaire, de la recherche pétrolière, etc. La technologie a également séduit la ville de Paris qui l'utilise depuis janvier dernier pour chauffer une centaine de logements sociaux.

Autre start-up, Enogia. Cette société est spécialisée dans les micro-turbines à cycle organique de Rankine (ORC) qui transforment la chaleur perdue en électricité. Elle intervient sur des installations stationnaires (groupes électrogènes, installations de cogénération) mais aussi dans les transports, notamment ferroviaires et maritimes, où elle a noué plusieurs partenariats.

«Quant au transport routier, un tiers du carburant mis dans les réservoirs est gaspillé sous forme de chaleur», précise Arthur Leroux, l'un des fondateurs.

Autre piste examinée, la valorisation de la chaleur fatale dans les centres d'enfouissement de déchets. Enogia vend sa technologie en assurant au client un retour sur investissement, selon un « business case » (dossier de décision), qui varie avec les applications et le tarif d'achat de l'électricité appliqué.

Verdir la production d'énergie

Dans le secteur de l'énergie, GrDF peaufine son rôle de maillon de l'économie circulaire. En guerre contre la baisse de la consommation de gaz en France et une image d'énergie fossile importée peu compatible avec la transition énergétique, le distributeur mise sur le biogaz, une énergie renouvelable et produite localement.

Encore peu développée en France, la méthanisation de déchets agricoles, d'industries agro-alimentaires ou ménagers, ou encore de boues de stations d'épuration, se prête à de nombreuses applications : électricité et chaleur via la co-génération, biométhane utilisé comme carburant pour véhicules, digestats remplaçant les engrais chimiques et biogaz injecté dans le réseau pour les usages traditionnels du gaz. En y ajoutant demain la gazéification de bois et après-demain la production des micro-algues, GrDF vise 75% de gaz d'origine renouvelable à l'horizon 2050.

Aux économies de matière ou d'énergie générées par l'économie circulaire s'ajoutent parfois les bénéfices nés d'une offre commerciale innovante. C'est ce qu'ont réussi à réaliser l'américain Interface ou le néerlandais Desso, dont les actions vont du recyclage de leurs produits jusqu'à la commercialisation du service de revêtement de sol, en application de l'économie de fonctionnalité.

Des retours sur investissements flous

Mais une telle évolution du modèle économique n'est pas chose facile.

Elle implique souvent des investissements importants en R & D, dans de nouveaux outils de production ou de recyclage ou des changements de process, qui présentent des temps de retour sur investissements incertains. En effet, sur le plan réglementaire, ni la nomenclature ni le statut des déchets ne favorisent aujourd'hui les matières premières secondaires. Or, la comparaison entre les caractéristiques techniques et le coût des matières biosourcées ou recyclées, et ceux des matières vierges, n'est pas toujours en faveur des premières.

L'offre de matière recyclée estencore trop faible pour garantir aux entreprises un gisement régulier et suffisant. C'est le cas sur les plastiques, où la France accuse un certain retard dans le recyclage et la valorisation. En outre, une perception négative des matériaux recyclés persiste encore au sein de certaines entreprises, notamment dans les services marketing. Quant aux fournisseurs, ils rechignent parfois à préciser la composition de leurs matériaux, le taux de produits recyclés étant considéré comme une information stratégique qui reflète la production et les ventes de l'entreprise.

Un cadre réglementaire à améliorer

«La question des modèles économiques se pose dans un cadre compliqué,reconnaît Hélène Valade, directrice du développement durable de Suez Environnement.Nous testons des modèles qui rémunèrent l'opérateur en fonction de son impact environnemental, mais aujourd'hui le prix de la matière première ne prend pas en compte tous les risques liés à la sécurité de l'approvisionnement, et celui du produit de sortie ne prend pas en compte les externalités positives», déplore-t-elle.

La Poste, de son côté, a dû abandonner la collecte des cartouches usagées, faute d'être parvenue à identifier les partenariats avec l'ensemble de la filière pour le recyclage du produit.

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Face à ces freins, les entreprises attendent des aides à l'investissement mais aussi des évolutions réglementaires concernant les appels d'offres, le droit à l'expérimentation, le statut de déchet, et tout ce qui peut favoriser la collaboration entre les acteurs.

600 milliards d'euros par an : les économies qui résulteraient de l'économie circulaire, pour les entreprises.

Dominique Pialot

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