Dans son nouveau livre, l'écrivain y décrit une mère « puissante et dure », n'ayant pas — jusqu'au seuil de la mort — rendu à son père l'amour qu'il lui porta.
Dans cette grande traversée familiale qu’est « Kolkhoze », Emmanuel Carrère se mesure à la figure tutélaire de sa mère pour mieux honorer… son père.
Commençons par lever un malentendu : si vraiment Emmanuel Carrère souhaitait, comme il l'assure en rapportant le vœu de son ami Hervé Clerc, « écrire ce livre sous le signe de la piété filiale », il n'y est pas tout à fait parvenu. Sauf à considérer que cette « piété filiale » pouvait exclure le personnage central de ce roman familial : sa mère, feu la secrétaire perpétuelle de l'Académie française Hélène Carrère d'Encausse, à laquelle la plume du fils semble ne pas pardonner d'avoir été cette femme « puissante et dure », n'ayant pas — jusqu'au seuil de la mort — rendu à son père l'amour qu'il lui porta.
C'est sous ces traits, en effet, que l'historienne devenue une « institution nationale » par la force de « ces exposés de géopolitique (...) éblouissants de clarté » ressort de Kolkhoze. Le livre vous saisit par sa férocité.
Est-ce parce qu'Emmanuel Carrère écrit à hauteur d'homme-enfant, et qu'il faut être adulte pour savoir pardonner ? En tout cas, ceux qui craignaient que la mort de sa mère — et de son père — ait précipité notre écrivain dans l'âge adulte peuvent être rassurés.
Quand, au début du livre, il s'arrête sur les vertus du pardon, en relevant la justesse de la phrase d'Oscar Wilde : « Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; et quelquefois, ils leur pardonnent », ce n'est que pour noter combien « c'est vrai dans l'autre sens : les parents s'en tirent bien, eux aussi, s'il leur est donné avant de mourir de pardonner à leurs enfants. » Il ne se demande pas dans quelle mesure il pourrait lui, pardonner à sa mère.
La tendresse est loin d'être absente, mais justement elle est loin, très très loin, peut-être aussi loin qu'elle a été grande, car il y eut — et il l'évoque — une relation mère-fils « fusionnelle ». « J'ai aimé ma mère, dans mon enfance, comme je n'ai jamais aimé et n'aimerai personne dans ma vie. J'ai adhéré avec une candeur fervente, totale, à sa version de notre histoire familiale et, plus généralement, de l'existence. » S'y est ensuite substituée ce qu'il appelle, à la fin du livre, « la peur de l'amour entre nous ».
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