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Nathalie Azoulai, Joris Giovannetti, Paul Lynch... Nos critiques littéraires de la semaine

Olivier Mony, Juliette Einhorn, Alexis Brocas et Arnaud Cathrine

Publié le 15 janvier 2025 à 14:00 - Mis à jour le 16 janvier 2025 à 14:17

Découvrez nos critiques littéraires de la semaine.

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La Tribune Dimanche

N146 ● 19 juillet 2026

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« La Tribune Dimanche » vous présente quatre livres à lire ou relire cette semaine. « Toutes les vies de Théo », de Nathalie Azoulai, « Ceux que la nuit choisit », de Joris Giovannetti, « Le Chant du prophète », de Paul Lynch, « Le côté obscur de la reine », de Marie Nimier : découvrez notre sélection.

Le mal que l'on se fait

Azoulai
Toutes les vies de Théo par Nathalie Azoulai, est à retrouver chez P.O.L. 272 pages, 20 euros. (Crédits : LTD/DR)

Hitchcock disait qu'il n'y avait pas d'autre histoire. « Boy meets girl. » Acceptons-en l'augure puisque après tout, en effet, la force presque tellurique d'une telle rencontre peut suffire sinon à une vie, au moins à une œuvre (qui est toujours la vie en mieux...). À un film, à un livre aussi. Comme celui-ci, qui transforme en beauté le quotidien, les années, l'Histoire et ce qu'elle fait de nous, en romanesque ; Toutes les vies de Théo, le treizième récit de Nathalie Azoulai.

Théo a 25 ans lorsque, dans un club de tir où ils s'initient tous deux au maniement des armes à feu, il rencontre Léa, qui a son âge. Lui est un catholique breton, dont la mère, d'origine allemande, n'en finit pas (et ne veut surtout pas en finir) d'expier la faute des « siens » lors de la Shoah. Les hasards de l'amour font bien les choses  : Léa est juive.

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Une juive « pas très juive » qui refuse d'en faire plus que cela, mais tout de même... Tout de même, Théo (ainsi que sa mère, ravie, comme on l'imagine...) voit dans cette jeune femme, brillante, déterminée et un peu « nonne guerrière », rétive à tous les prestiges d'établissement, quelque chose comme une rédemption possible de péchés qu'il n'a pas commis autrement que par la faute des générations qui l'ont précédé, la possibilité de devenir un homme selon ses désirs.

Un ­mensch, pour le meilleur et pour le pire, si celui-ci devait advenir à nouveau. Théo et Léa s'aiment, se le disent, l'éprouvent jusque dans leurs silences réciproques parfois, se marient, ont un enfant, Noémie (une fille, une bénédiction pour ce philosémite et « juif d'adoption » qu'est devenu Théo), et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes réconciliés.

L'histoire des menschs est celle d'un conte pour enfants naïfs.

Le temps passe et Théo, curateur et spécialiste en art contemporain à la flatteuse réputation, va avoir 50 ans. Léa se propose de lui organiser le plus bel anniversaire possible. Les festivités sont prévues pour le 7 octobre 2023... et plus rien après ce funeste jour ne sera comme avant. Léa se souvient avec une acuité de plus en plus douloureuse qu'elle est juive et Théo qu'il aura beau faire, il ne l'est pas. Tout dans leur vie de couple est désormais à angles coupants  : la guerre, le massacre, les massacres, Israël, la Palestine, l'exportation du conflit sur le territoire national, la renaissance de l'antisémitisme le plus féroce et le fait qu'il n'y en ait pas de doux.

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Tout blesse, tout saccage, tout porte les couleurs du mensonge et du ressentiment. La violence, la souffrance n'est pas, ne peut pas être équitablement partagée et Titus n'en finit pas de s'éloigner de Bérénice. L'histoire des menschs est celle d'un conte pour enfants naïfs. Bien sûr, c'est là que Théo va rencontrer Maya. Cette jeune peintre est en quelque sorte « l'anti-Léa ». Elle est libanaise et va offrir au mari très vite adultère la joie de l'Orient, sa sensualité, une fenêtre sur le monde, loin de la douleur réactivée de la tragédie du « Yiddishland ». La guerre est toujours là, évidemment, mais vêtue de couleurs chaudes. Théo n'y résistera pas, Théo n'en reviendra pas...

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En ces temps où le moindre mot porté sur ce conflit agit comme une giclée d'essence sur un foyer ardent, en ces temps où l'on ne sait plus guère accorder aux morts, tous les morts, le droit au silence et au recueillement, Toutes les vies de Théo est un grand roman audacieux, politique, grave, en même temps - et c'est toute la force de Nathalie Azoulai - qu'une sorte de comédie de mœurs, comme si ­Emmanuel Levinas y rencontrait Billy ­Wilder...

Le livre fait puissamment écho, dans sa façon de mêler de manière ­intrinsèque les courants puissants de ­l'Histoire à ceux d'une génération, aux ­Manifestations, l'un des premiers romans de Nathalie Azoulai, paru il y a vingt ans. Tout l'art de la romancière consiste d'abord, puisqu'elle refuse moralement et littérairement toute assignation à résidence, d'accorder une semblable liberté à chacun de ses personnages.

Léa et Théo, ici, sont bien plus qu'une Juive et un goy ; ou plutôt, s'ils le sont avec autant d'éclat, c'est justement parce que la fiction leur ouvre sans cesse comme autant d'espaces de liberté, de possibilités de s'échapper du troupeau. Après tout, de la vie, du mal que l'on se fait, il est aussi question de « s'en foutre un peu, vivre comme un oiseau ». Un oiseau qui chante juste, au cœur des tourmentes des temps.

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Pour un sursaut national contre l'antisémitisme

Ce que le jour doit à la nuit

Joris Giovannetti
Ceux que la nuit choisit, de Joris Giovannetti, est à retrouver aux éditions Denoël. 480 pages, 23 euros. (Crédits : LTD/DR)

Dans une prose chantournée où littérature et philosophie se tiennent par la main, Ceux que la nuit choisit catapulte les unes sur les autres trois époques, lignes brisées d'un temps capricieux, à la fois linéaire et cyclique. De la première, entre 1889 et 1914, où Vénérande, une jeune femme, fuit une vendetta familiale, saisie de convulsions, semblent découler les suivantes, un siècle après, fracturées en deux axes. Imprégné de mystique profane, Ceux que la nuit choisit plonge dans ce gouffre reliant les siècles, qui est aussi une continuité hantée.

Une valse désaccordée à quatre dessine cette deuxième ligne temporelle, irriguée, à partir de 2016, des conséquences des événements de 1916 sur les descendants de Vénérande  : deux frères, Raphaël et Gabriel. Les crises d'angoisse de ce dernier font écho aux spasmes de son aïeule  : est-il victime d'une damnation familiale, ou du « silence que portent les Cristini » pour les siècles des siècles ? La ligne de 2016, narrant la rencontre de Gabriel avec une jeune fille, est aussi nourrie par celle de 2013, qui raconte le viol de cette dernière, Cécilia, par un inconnu.

Raphaël, qui veut inventer un militantisme pacifique pour la cause corse, se heurte aux démons nationalistes (crimes crapuleux, corruption, racisme). Il s'éprend de Lelia, jeune Marocaine qui veut s'émanciper, ne pas être réduite à son arabité. « Momifiés » dans la « profondeur éteinte de leur intériorité », les quatre personnages déroulent leurs histoires parallèlement, engoncés en eux-mêmes, éloignés par cela même qui les relie. Un lien intangible qui leur est confisqué, noué de regrets et d'empêchements. Les duos s'esquissent pour mieux se déchirer, confisqués par le destin, les anges, leurs paradoxes intimes.

Les destins éclosent, pourrissent et s'accomplissent à l'aveugle.

Progressivement, les deux temporalités (2013, 2016) se rejoignent et se poursuivent, la racine des événements, le cercle des causes se rapprochant de leurs répercussions, l'ombre de leur désastre posant à larmes et à sang la question de l'appartenance, du libre arbitre, du devenir de la violence  : comment échapper, pour chacun et à l'échelle de la communauté, à sa gangrène - haine que l'on retourne contre soi ou contre les autres, idéalisme blessé transformé en nihilisme, traumatisme mué en destruction ?

Le roman s'engouffre dans ce trait d'union entre les époques comme un précipice, césures de la destinée qui emportent les personnages vers eux-mêmes et ce qui les entrave, au gré de ce que les anges ont décidé pour eux. La précision des dates permet de prendre, par à-coups, la mesure de ces interstices  : incubation des blessures, lacération des âmes. Les destins éclosent, pourrissent et s'accomplissent à l'aveugle.

Ceux que la nuit choisit, croit-on presque jusqu'au bout, a ceci de tragique qu'il semble nier tout espoir d'échappée, dérobant chacun à ses espoirs pour le mener vers l'aboutissement le plus pessimiste, le plus déterminé, « comme si mourir sous les balles quand on était un Arabe et un dealer [Malik, le frère de Lelia] était dans l'ordre des choses ».

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Scindés en une dualité mortifère, les personnages tentent de ravauder l'image d'eux-mêmes, mais sont victimes de leur reflet, sous le règne mensonger des images. « Digitalisée », « modifiant le réel selon son humeur » sur Instagram, Cécilia ressuscite, mais c'est pour vivre « en dehors du temps », prisonnière de son avatar. Si Lucien, nationaliste obtus, devient une icône, c'est pour devenir, après sa mort, quelqu'un qui n'a rien à voir avec ce qu'il était.

Pour avoir fait les mauvais choix, Malik court à sa perte, s'enfonçant dans l'abîme qu'il a ouvert et dont il voulait sortir ; pour avoir rejeté Lelia parce qu'il a été humilié par Malik, Raphaël s'oublie dans des mois vides, volages, violents ; Gabriel reste enfermé dans une ataraxie peut-être vieille de cent ans.

Et puis la noirceur se met à étinceler. Ces épiphanies avortées à palpiter. Entre crépuscule et renaissance d'idoles tombées de leur ciel incrédule, Cécilia, Lelia, Gabriel et Raphaël prennent le relais des anges, pour tirer de la nuit une lumière qui, parce qu'elle vient de loin, parce qu'elle est fragile, n'aura que plus de prix.

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Le Chant du prophète, de Paul Lynch, traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso, est à retrouver chez Albin Michel. 304 pages, 22,90 euros. (Crédits : LTD/DR)

Voilà longtemps qu'un roman n'avait pas si bien pris le contrôle de notre appareil respiratoire  ! Plongée en apnée dans une République ­d'Irlande devenue dictature puis fracassée par une guerre civile, Le Chant du prophète vous fera haleter d'angoisse, suffoquer de paranoïa, soupirer de soulagement (hélas, jamais longtemps) avant de vous couper le souffle et de vous restituer au monde bouleversé, rincé, et emballé. Bouleversé parce que ce roman décrit, avec un réalisme à vous arracher le cœur, le pire cauchemar de nos démocraties.

Rincé parce que cela nous est raconté à travers les démêlées d'une mère de famille prise dans le viseur du régime, et qui déploie une folle énergie pour sauver les siens. Emballé parce que ce texte n'est pas l'œuvre d'un futurologue mais celle d'un poète porté sur la scansion et prodigue en métaphores qui n'a pas volé son Booker Prize - équivalent britannique de notre Goncourt.

Elle voit à quel point le réconfort qu'elle a ressenti en prenant ses enfants dans ses bras n'était qu'un leurre, cette maison n'est plus un abri sûr.

« Le soleil s'est levé et pourtant le jour s'est rétracté, elle voit maintenant à quel point est trompeuse la lumière qui ôte sa substance à l'obscurité, seule la nuit porte une vérité inébranlable, elle voit à quel point le réconfort qu'elle a ressenti en prenant ses enfants dans ses bras n'était qu'un leurre, cette maison n'est plus un abri sûr. » Ici, on n'apprendra pas grand-chose sur la nature de ce régime despotique générique mais on saura tout de l'enfer qu'il fait vivre à ceux qui ne rentrent pas dans le rang.

C'est le cas d'Eilish  : microbiologiste et mère de famille nombreuse, elle voit d'abord son mari, enseignant syndiqué, disparaître à l'issue d'une manifestation. Puis l'avocat du syndicat ne répond plus. Puis Mark, le grand fils d'Eilish, est convoqué par l'armée - il a 17 ans. Entre-temps, des collègues, des voisins, des lycéens se volatilisent - et les parents éplorés sont dispersés dans la violence.

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Et puis il y a ce qu'on ne voit pas ou pas tout de suite. Ce mouvement rebelle dont parlent les médias étrangers. Et surtout ce que Bailey, le deuxième fils d'Eilish, appelle « le ver »  : cette émanation spirituelle de la dictature, faite de peur et de soumission, qui se glisse dans chaque pensée et finit par vous dévorer le cerveau...

Le ver vient avec les rumeurs qui parlent de lycéens torturés à mort pour quelques graffitis, le ver se manifeste dans les entreprises où le pouvoir pousse ses pions, le ver vous fait lever les yeux et baisser la voix dans les pubs, le ver transforme Molly, la jeune fille d'Eilish, en spectre, tout en changeant leur vie de famille en une course d'obstacles truquée où chaque tentative de sauver un père ou un fils risque d'aggraver leur sort.

Mais Eilish ne se décourage pas. Elle n'est pas une héroïne  : juste une mère seule avec quatre enfants et un père vieillissant. Parce qu'elle n'a pas le choix, elle trouve en elle les ressources pour rester debout. Et c'est aussi toi, lecteur, qu'elle sauvera de l'infinie noirceur du récit lorsque, depuis son Irlande où l'on torture les enfants à la perceuse, elle te rappellera que « la terreur engendre la compassion, et que la compassion engendre l'amour, et que l'amour est capable de racheter le monde ».

Le mal du silence

Marie Nimier
Le côté obscur de la reine, de Marie Nimier, est à retrouver aux éditions Mercure de France. 264 pages, 22,50 euros. (Crédits : LTD/DR)

Il y a vingt ans, elle consacrait à son père - l'écrivain Roger Nimier - un livre marquant  : La Reine du silence. La figure paternelle hante son nouvel ouvrage, mais c'est d'abord à travers le portrait de sa mère que Marie Nimier se raconte cette fois. Se croisent tout au long du livre deux mères et donc... deux Marie. D'un côté, la mère d'antan - on se représente à la lecture une ­Delphine Seyrig, aussi fascinante, séductrice que tranchante -, « providentielle et vivante, surtout, terriblement vivante pour la petite fille qui a perdu son père quelques années plus tôt. »

De l'autre, la femme âgée intraitable, culpabilisatrice et plaintive qui trouve une jouissance morbide à n'exhumer que des souvenirs « de préférence douloureux, voire très douloureux. » Son mantra  : « Aller mieux, et puis quoi encore ? » Marie Nimier écrit au plus juste, au plus saisissant, les émotions contraires que cette vieille mère lui inspire  : « Qu'elle meure, mais pas tout de suite, comme dans la chanson, pas trop vite, enfin que ça ne mette pas non plus trente ans, ni vingt, je ne tiendrai pas le coup. »

Ma femme a eu une fille hier. J'ai été immédiatement la noyer dans la Seine pour ne plus en entendre parler.

Enferrée à son corps défendant dans cette tyrannie maternelle, Marie Nimier en vient à se persuader que les lamentations incessantes dissimulent en réalité un secret. Geindre pour ne pas révéler. Alors l'autrice replonge dans son enfance et son adolescence, pas tant pour s'adonner à un récit de soi mais parce qu'elle cherche à toute force. Et l'enquête s'avère âpre  : elle a si peu connu son père et elle fait si peu confiance aux fables de sa mère.

Pourquoi le couple de ses parents était-il si tempétueux ? Pourquoi la fille a-t‑elle toujours considéré qu'il y avait entre sa mère et elle un « amour mal placé », « un amour sans amour » ? La littérature est obstinée  : ainsi donc Marie Nimier ne lâche pas sa génitrice, elle fouille les archives familiales. Comment qualifier l'humour d'un père qui écrit à un ami  : « Ma femme a eu une fille hier. J'ai été immédiatement la noyer dans la Seine pour ne plus en entendre parler » ?

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Ce ne sera pas la seule révélation à propos de Nimier père. Car oui  : la fille va trouver. Non pas un mais plusieurs non-dits qui résonneront cruellement avec toutes les mises en danger et les amours « déplacées » auxquelles Marie Nimier s'est exposée durant sa vie d'adolescente et de jeune adulte et qu'elle narre au passage. On a la gorge serrée pour elle.

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Cette mère est à présent disparue, « hors d'état de nuire », s'est dit la fille au moment de poser les lèvres sur son front éteint. « Je ne raconterai pas la fin, les dernières années, les derniers jours. » Marie Nimier réussit un livre d'une franchise on ne peut plus déterminée mais qui tient à ménager des garde-fous pudiques. Cette profonde décence nous laisse admiratifs, comme devant une amie chère  : oui, elle va là où ça fait mal mais, jusqu'au bout, c'est une fille bien.

Olivier Mony, Juliette Einhorn, Alexis Brocas et Arnaud Cathrine

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