« Les portes du souvenir » : sept ans après la mort d'Aharon Appelfeld, paraît en France « La Ligne »

Anna Cabana

Prix Médicis 2004, Aharon Appelfeld est décédé en janvier 2018.
LTD/Philippe Matsas/opale.photo

Anna Cabana

Prix Médicis 2004, Aharon Appelfeld est décédé en janvier 2018.
LTD/Philippe Matsas/opale.photo
Entrer dans un livre d'Aharon Appelfeld, c'est savoir qu'on va, avec une simplicité presque biblique (mais laïque...), aller droit à l'essence du désespoir, du silence, de l'errance, de la mémoire qui, écrit-il, est « [s]on grand malheur », de la haine des Juifs, et de l'amour, aussi, l'amour pour ses parents d'un petit garçon si tôt arraché à eux, et qui toujours a écrit pour les retrouver, parce qu'en écrivant « les portes du souvenir de [s]es parents s'ouvrent devant [lui] », au fond de la tristesse.
Si l'écriture d'Appelfeld vous envoûte d'emblée, c'est qu'au fond de la tristesse, précisément, il y a de la douceur, à moins que ce ne soit autour, une sorte de halo troublé-troublant. La Ligne, le livre que les Éditions de l'Olivier ont choisi de publier trente-quatre ans après sa parution en Israël et sept ans après la mort du grand écrivain, en est baigné. « Comme dans un songe », peut-on lire dans les premières pages.
Le « songe » est évidemment une histoire errante, avec Appelfeld on ne pouvait pas s'attendre à autre chose : depuis « quarante ans exactement » - au chapitre précédent, c'était seulement « plus de vingt ans », les « songes », c'est bien connu, entretiennent avec le temps des rapports incertains... -, Erwin, survivant de la Shoah et double de papier de l'auteur, passe sa vie dans les trains.
Un parcours établi, toujours le même, qui commence le 27 mars et dure un an, à travers une contrée jadis nommée Ruthénie - région ayant tour à tour appartenu à l'Autriche, à la Pologne, à la Hongrie, à la Tchécoslovaquie, de nouveau à la Hongrie, puis à l'URSS et enfin à l'Ukraine, mais ça, Appelfeld n'en dit rien, car les « songes » entretiennent également des rapports incertains avec l'espace... Notre écrivain est un virtuose du flou artistique. Son narrateur parle de « flottement » et de « cette répétition [qui] produit un étrange effet, comme si notre finitude n'était pas l'effacement, mais un renouvellement perpétuel ».
Cet Erwin que ses « angoisses chassent d'un lieu à l'autre » et qui « monte dans un train comme un homme qui rentre chez lui » a un dessein secret : traquer l'assassin de ses parents, le commandant SS Nachtigall. « Je me suis fait le serment de ne pas être en paix tant que je ne lui met
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trai pas la main dessus. » En attendant, il gagne sa vie en dénichant, puis en revendant aux connaisseurs, de beaux objets juifs d'avant-guerre dont nul ne sait estimer la valeur.
On est donc après la guerre, après les camps, dans une région vidée de ses Juifs mais encore viciée par la haine que ces derniers continuent d'inspirer. « Même s'il n'y a plus un Juif aux alentours, tout le monde parle d'eux comme s'ils étaient vivants et présents. [...] J'ai constaté que les Juifs faisaient peur, et maintenant qu'ils ne sont plus, leur souvenir éveille une sorte de tressaillement enfoui. »
C'est ce tressaillement qu'Appelfeld capte et restitue en passant, sans s'arrêter, jamais - n'est-ce pas la vertu du voyage permanent qui tient lieu d'existence à Erwin ? -, comme lorsque ce contrôleur de train à la retraite raconte ses souvenirs et le plaisir que lui donnait « la sensation de délivrer le monde ».
« Comment ça ? m'étonnai-je.
- En tuant des Juifs. C'était une tâche dégoûtante, mais extrêmement nécessaire. Une tâche qui apportait du soulagement à l'âme. Au début, vous avez un mouvement de recul face aux hurlements, mais peu à peu, vous comprenez que vous êtes en train d'accomplir une tâche importante.
- Tous n'ont pas été tués.
- Vous faites erreur. Nous sommes allés de village en village et de cachette en cachette, on n'en a pas laissé un seul s'échapper. C'était une mission épuisante, une sale mission, mais nous avons accompli notre devoir jusqu'au bout. »
Ne comptez pas sur Appelfeld pour commenter. Sa prose est semblable à la description faite - par lui - de ce couple de réfugiés juifs qui ont une épicerie dans le petit village de Grünwald : « Ils portaient silencieusement en eux la souffrance des camps, sans mots superflus, sans phrases grandiloquentes. »
Du reste très peu de mots sont échangés dans ce livre. Que ce soit dans le présent ou dans le passé. Personne n'a su parler à Erwin enfant : son grand-père rabbin « ne savait pas parler aux enfants » ; sa mère « parlait peu, mais ce peu qui sortait de sa bouche remplissait le cœur » d'Erwin ; quant à son père, il ne lui parlait presque pas, « si absorbé par sa tâche que [l'] existence [de son fils] lui était invisible ».
Les êtres rencontrés à l'âge adulte, sur le front desquels souvent « la tristesse blêmit », comme il dit, ne furent guère plus loquaces. En témoigne son histoire avec Bella, la femme auprès de laquelle il a passé le plus clair du temps « sans échanger un mot » et qui a, dit-il, « perçu son âme » comme nulle autre, au point qu'il relève : « C'est seulement avec Bella que j'ai partagé un mutisme juste et vrai. » Comme si c'était la définition de l'amour. « Un mutisme juste et vrai. »
Le mutisme n'est pas cantonné à l'amour - il est partout. Dans sa complicité avec une logeuse qui, écrit-il, « n'a pas besoin de mot pour le comprendre » ou avec son ami le commerçant juif Max, « qui ne parle pas de la guerre ». La guerre est le trou noir du texte. Le gouffre central et béant, la boîte à fantômes que personne ne veut rouvrir.
« J'ai enfermé la bile noire à double tour [dit Max à Erwin].
- Mais que faire lorsqu'elle parvient à sortir ?
- Je la frappe avec un gourdin jusqu'à ce qu'elle retourne dans sa cellule, a-t‑il dit avec un petit rire qui provoqua un frisson dans mon dos. »
La « bile noire » donne au livre sa couleur et sa texture. Elle arrive dès la première page, et ensuite elle n'en finira pas de revenir, ici avec son comparse le désespoir, là avec sa cohorte de fantômes. « La bile noire est un serpent sournois qu'il faut combattre sans pitié », souligne Erwin, qui sait qu'au mieux il pourra, le temps d'un bain dans une baignoire qui « convient à son corps » ou le temps de savourer « des produits laitiers frais qui [l']extirpent miraculeusement de la flétrissure », dominer sa mémoire.
Gagner du temps sur la mélancolie. Puis « la bile noire qui entraînait les Juifs en enfer » fondra de nouveau sur lui. « Lorsque la bile noire me piège, je n'ai plus la force de bouger, ne serait-ce que d'un mètre. » Toujours elle est noire, pas une fois la bile n'est évoquée sans être ainsi qualifiée. Comme si c'était un seul mot, « la-bile-noire ».
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« Il n'y a pas d'artiste sérieux sans l'enfant qui est en lui », avait théorisé Appelfeld dans Mon père et ma mère. « La-bile-noire » fait entendre l'enfance. Il y a de l'innocence dans cette récurrence entêtée, dans cette mélodie du malheur - qui sait toutefois, ô précieuse vibration, demeurer sensible aux mini-bonheurs. La plume d'Appelfeld est rattrapée par la poésie. Par la vie, aussi, avec cette attention aux petits et grands mystères de l'existence. Et par la douceur de cette bonté à laquelle jamais Aharon Appelfeld ne renoncera. On aime tant qu'à l'instar du fleuve Alphée il ait su traverser la mer sans se charger de sel.
Anna Cabana