ENTRETIEN EXCLUSIF— La start-up d'Éléonore Crespo, cofondatrice de Pigment, valorisée à plus de 1 milliard d’euros, exploite pleinement l’IA. À une semaine du sommet de Paris sur le sujet, elle décrypte les atouts et handicaps de la scène européenne.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Votre entreprise Pigment progresse à une vitesse folle aux États-Unis, un peu moins rapidement en Europe. Est-ce la preuve que l'intelligence artificielle se propage plus rapidement outre-Atlantique ?
ÉLÉONORE CRESPO — Effectivement, les choses bougent plus vite là-bas. À titre d'exemple, je m'apprête à signer un contrat avec une très grande boîte de la tech américaine. On a tout négocié en trois semaines. En France, cela prend plusieurs mois. 60 % de nos revenus viennent des États-Unis, et cette part va encore augmenter cette année. Nous avons noué des partenariats majeurs avec Unilever, Coca-Cola, Anthropic, etc. L'année dernière, nous avons triplé le nombre de nos clients parmi les 500 plus grandes entreprises américaines [Fortune 500], et plus que doublé nos revenus globaux. Pourquoi ? Parce que la loi américaine impose aux grandes entreprises d'acheter une partie de leurs technologies auprès des PME [Small Business Act]. C'est un outil extrêmement puissant qui mériterait d'être transposé en France.
Envisagez-vous de déménager aux États-Unis, vu l'importance de ce marché pour vous ?
Non, car j'ai justement envie de montrer que l'on peut créer un champion mondial depuis la France.
Nous espérons encore doubler nos revenus cette année. Nous venons de nouer des partenariats avec les cabinets Deloitte et PwC au niveau mondial, qui permettront de pousser nos solutions chez tous leurs clients américains. Nous avons lancé un moteur de recherche permettant d'exploiter les datas dans n'importe quelle entreprise. Cette année, nous irons encore beaucoup plus loin : nous allons lancer des agents IA permettant d'automatiser un maximum de tâches financières, commerciales, logistiques, RH, etc. C'est une sorte de pilotage automatique pour les entreprises, qui permettra aux salariés de se concentrer sur les questions plus stratégiques.
Vos fournisseurs d'IA sont-ils américains ou français ?
Nous travaillons avec l'américain OpenAI. C'est la meilleure technologie pour ce que nous faisons. Mais nous sommes très agnostiques : nous pouvons nous adapter à n'importe quel langage.
À terme, pensez-vous que le marché se consolidera autour des Gafam ?
Je pense que le marché se consolidera autour de trois ou quatre géants, comme ce fut le cas du cloud il y a quelques années. Les usages sont tellement variés qu'il y aura aussi des langages [LLM] plus spécialisés. Le français Mistral, par exemple, pourra proposer un langage générique particulièrement adapté aux entreprises européennes, qui ont des enjeux de souveraineté notamment.
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Quand on est dans un domaine très novateur, il faut avoir du recul avant de réguler.
Le chinois DeepSeek semble montrer qu'on peut faire une IA de très haute qualité pour une moindre consommation d'énergie. Quelles leçons en tirer pour l'Europe ?
Si c'est vrai, et cela mérite encore d'être démontré, c'est une nouvelle extraordinaire, y compris pour OpenAI. On sait que l'IA a un immense impact environnemental. Si nous arrivons à réduire sa consommation d'énergie aussi vite, c'est magnifique pour la planète ! De manière générale, je suis persuadée que les coûts de fonctionnement de l'IA vont décroître de manière drastique. C'est comme la révolution de l'ordinateur : les premiers modèles consommaient une quantité monstrueuse d'énergie.
La réglementation européenne sur l'IA entre en vigueur ce week-end. Est-ce un frein à l'innovation ?
Cela n'aide pas. Quand on est dans un domaine très novateur, il faut avoir du recul avant de réguler. Nous avons d'autres freins européens, je pense notamment à notre incapacité à mobiliser l'épargne des ménages en faveur de l'innovation. Regardez l'université Harvard : elle dispose d'un fonds de pension qui gère 50 milliards de dollars, presque totalement réinvestis dans l'innovation. On a 35 milliards d'euros d'épargne ici, mais cet argent n'est pas investi dans le secteur technologique. Il faut néanmoins nuancer notre retard. La Silicon Valley ne s'est pas faite en dix ans, elle est née dans les années 1970. En Europe, nous en sommes aux prémices mais nous avons des atouts incroyables, en France notamment, avec des ingénieurs extraordinaires et les meilleures formations de la planète en IA. Ce sont des formations qui font la part belle aux mathématiques. C'est très rare et précieux car cela permet d'avoir une profondeur de réflexion unique.
Faut-il imaginer une voie européenne entre la Chine et les États-Unis ?
Il faut réfléchir à ce que l'on peut faire avec les États-Unis, et non contre. Les géants français comme LVMH et Total réfléchissent à l'échelle mondiale. Il faut faire pareil. Nous avons une richesse que les États-Unis n'ont pas et, inversement, il faut travailler ensemble.
La course à l'IA semble exclure les femmes : la composition des équipes dirigeantes est essentiellement masculine...
Oui, et c'est une catastrophe ! On sait que les panels mixtes apportent bien plus de valeur. Cette exclusion des femmes favorise la reproduction de biais. En France, le nombre de femmes en école d'ingénieurs stagne depuis des années. Pour résoudre ce problème, il n'y avait pas pire idée que de retirer les mathématiques du tronc commun au lycée...
Qu'attendez-vous du sommet de l'IA qui se déroulera à Paris les 10 et 11 février ?
C'est génial, car c'est une occasion unique de montrer aux leaders du monde entier la place que l'Europe occupe dans le monde de l'IA. C'est aussi l'occasion d'éduquer les citoyens sur les bénéfices de l'IA, notamment dans les sciences et pour la santé. L'intelligence artificielle a récemment permis de craquer de nombreux théorèmes mathématiques. Dans les décennies à venir, il est évident que tous les Prix Nobel auront recours à l'IA pour mener leurs travaux, à l'exception peut-être des Prix Nobel de la paix et de littérature !
Propos recueillis par Marine Protais et Lucie Robequain