OPINION. « Doublage : il est urgent de protéger ce patrimoine artistique vivant », par Francine Baudelot, Kester Lovelace, Jean Vandecasteele et Patrick Kuban
Par Francine Baudelot, Kester Lovelace, Jean Vandecasteele et Patrick Kuban
Francine Baudelot, Kester Lovelace, Jean Vandecasteele et Patrick Kuban défendent le doublage - qui incarne l’identité culturelle francophone - face à l'IA.
LTD/JP PARIENTE ; Nathalie Mazeas ; Julie Reggiani ; dr
Les membres de l’association Les Voix, qui représente les comédiens du doublage en France, réclament des barrières de protection contre la déferlante IA.
Dans les années 80, Jack Lang a défendu avec clarté l'idée que la culture n'était pas une marchandise comme les autres. La déferlante de l'intelligence artificielle menace aujourd'hui notre exception culturelle. Notre défi collectif, d'intérêt général, est de mettre en place rapidement des barrières de protection qui devront être, au moins dans un premier temps, infranchissables.
Le combat de Jack Lang a en effet donné naissance à l'exception culturelle, consacrée en France, puis en Europe et à l'UNESCO. Il a permis de préserver un espace unique au monde pour les œuvres francophones, la création indépendante et la diversité linguistique. Jusqu'à présent, les ministres de la Culture ont tout fait pour préserver cet espace de protection si singulier à la France. Il est aujourd'hui menacé.
Admettons-le, l'intelligence artificielle générative (IAG), est un outil formidable quand elle seconde l'humain, mais pas quand elle nourrit la boulimie des géants du numérique. Elle questionne les fondements mêmes de notre pensée et bouleverse la donne, particulièrement dans le domaine du doublage. Concrètement, ce sont 15.000 emplois artistiques qui sont directement menacés.
Cette menace est donc déjà présente, sournoise. À très court terme, les doublages en version française pourraient être délocalisés via des plateformes d'IAG en dehors de notre territoire. Il est urgent pour nos décideurs politiques de prendre conscience de la nécessité d'agir puissamment pour protéger ce patrimoine culturel et ce savoir-faire exceptionnel, auquel les Français sont très attachés. 74 % de nos concitoyens préfèrent regarder leurs films et séries en version doublée et 86 % d'entre eux pensent que l'IA détruit un savoir-faire culturel français. Si l'intelligence artificielle peut apparaître économiquement bénéfique et utile, elle recèle des effets pervers dangereux pour notre culture.
Il est urgent pour nos décideurs politiques de prendre conscience de la nécessité d'agir puissamment pour protéger ce patrimoine culturel et ce savoir-faire exceptionnel
Le doublage n'est pas un simple service technique de traduction. C'est un art, un patrimoine artistique vivant et reconnu dans le monde entier qui incarne l'identité culturelle francophone. A contrario, les voix de synthèse ne transmettent pas d'émotions, elles n'inventent rien. Elles ne perçoivent pas la subtilité d'un silence, ni le trouble d'une respiration qui s'accélère. L'IA donne l'illusion de pouvoir se substituer à la créativité ainsi qu'à l'interprétation humaine, alors qu'elle n'utilise que l'architecture et la puissance de ses algorithmes sans vie.
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Dès lors, nous pourrions être tentés d'opposer « liberté d'entreprendre » et « exception culturelle ». Or, elles sont complémentaires. La seconde vise à réguler les éventuels effets indésirables de la première. Elles ne sont donc pas incompatibles mais conciliables, pour peu que l'on prenne conscience des menaces et que l'on se saisisse avec volontarisme de ce sujet sur le plan politique.
Car, la version française des œuvres audiovisuelles par des voix humaines fait partie intégrante de l'exception culturelle française.
La réalité est incontestable et inquiétante. Le fonctionnement de l'intelligence artificielle est fondé sur « l'aspiration » de centaines de millions d'œuvres humaines pré-existantes, souvent au mépris du droit de la propriété intellectuelle (CPI) et de la protection accordée aux données personnelles (RGPD). L'IA en restitue des objets formatés, non artistiques, contraires au doublage qui fait appel au sens aigu de la créativité et l'interprétation humaine.
Tout comme l'œuvre première découle d'une approche sensible, les versions doublées exigent une intelligence sensible, toujours singulière, incarnée par des auteurs, des directeur artistiques, des ingénieurs du son et des artistes-interprètes : elles sont indissociables de l'humain.
Ainsi, sous couvert de progrès, de gain de temps et surtout de recherche d'un sur-bénéfice économique de court terme, l'intelligence artificielle vient lisser et standardiser la créativité artistique propre à chaque culture. Ce que l'IA propose équivaut pour la société́ à la perte du sens des œuvres et de leur humanité.
Nos politiques ont tendance à légiférer après le moindre fait divers, la moindre cause médiatique émergente, mais ils semblent réticents à défendre notre exception culturelle française face à la déferlante incontrôlée de l'intelligence artificielle. C'est incompréhensible et néfaste. C'est la raison pour laquelle nous demandons une interdiction immédiate de l'utilisation de l'IA dans le doublage.
Par Francine Baudelot, Kester Lovelace, Jean Vandecasteele et Patrick Kuban