La grande solitude stratégique de la Russie

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Par Thomas Gomart, directeur du centre Russie/Nei de l'Ifri (Institut français pour les relations internationales).

Avec la crise du gaz, le Kremlin, la Maison Blanche (russe) et Gazprom viennent de modifier, sans en mesurer les conséquences, le ratio entre la puissance réelle et la puissance perçue de la Russie. Pour ses partenaires, ce ratio est au c?ur de la valeur économique et de la crédibilité politique accordées à un pays qui a connu une forte croissance et un spectaculaire retour d'influence au cours des huit dernières années.

En septembre 2008, la Russie a probablement atteint un pic de puissance après sa victoire en Géorgie à un moment où le baril de pétrole atteignait encore les 100 dollars. Ce sentiment de puissance a conduit les autorités russes à sous-estimer leur isolement diplomatique, ainsi que l'impact de la crise financière sur leur économie. En dépit d'un cadre doctrinal fondé sur la "spécificité" de son développement, l'économie russe n'a en réalité jamais été aussi intégrée à l'économie mondiale et dépendante de ses échanges extérieurs. A l'instar d'autres pays émergents, elle devrait connaître un ajustement brutal et une réévaluation de son potentiel par ses partenaires.

Le retournement psychologique est intervenu dans la seconde moitié d'octobre. Par un effet d'enchaînement, les principaux acteurs politico-économiques ont alors pris acte de la fin des "illusions économiques", de la sévère crise de liquidités et de la dépréciation du rouble. Parallèlement, le dernier trimestre a vu une modification en profondeur de son dispositif de puissance, incarné par Vladimir Poutine.

Ce dernier avait utilisé deux leviers principaux. Tout d'abord, une politique énergétique basée sur une renationalisation des actifs destinée à enrichir le pays à marche forcée. Ensuite, une reconstruction de l'outil militaire destinée à laver l'affront subi en Tchétchénie. Leur combinaison a permis d'alimenter une quête de prestige, véritable obsession intérieure et extérieure.

Or, la chute brutale du pétrole a fissuré le premier levier, en resserrant l'étau budgétaire (le budget 2009 a été construit sur l'hypothèse d'un baril à 70 dollars). La campagne de Géorgie a certes permis une victoire facile, en révélant toutefois d'importantes défaillances opérationnelles. Depuis septembre, la quête de prestige s'est traduite par un profond fatalisme sur la solitude stratégique du pays. Plus grave encore : la crise du gaz a révélé l'ordre de priorité d'un régime prêt à sacrifier la relation commerciale avec l'UE sur l'autel de ses différends avec l'Ukraine. Au-delà des multiples aspects de cette crise, la Russie vient de perdre une bonne part de la valeur perçue par les Européens.

Pour ces derniers, cette rapide évolution conduit à deux conclusions immédiates. En premier lieu, ils doivent s'attendre à une recomposition des actifs, qui créera de l'instabilité, mais aussi des opportunités d'investissements, attirés par des valorisations plus raisonnables que par le passé. Recomposition des actifs et luttes politiques sont directement connectées. Elles se ressentent d'ores et déjà au sommet de l'Etat : les récentes critiques de Dmitri Medvedev à l'encontre du gouvernement expriment la fébrilité actuelle et la crainte des conséquences sociales de la crise. De ce point de vue, la dépréciation du rouble revêt une forte charge symbolique.

En second lieu, les Européens doivent se garder d'enterrer, une nouvelle fois, la Russie en raison de leur propre affaiblissement. Elle dispose encore de marges de man?uvre financière, d'un potentiel de développement et ? grande différence avec les opinions occidentales ? d'une expérience récente de la crise. Même si les prévisions de croissance ont été revues à la baisse (moins de 2%), la situation n'est pas comparable avec celle de 1998. En outre, une remontée du cours du pétrole se traduirait rapidement par une amélioration de la situation.

Fondamentalement, les autorités russes font le pari à moyen terme d'une augmentation inévitable du prix de l'énergie fossile en raison de sa raréfaction. Elles devraient aussi comprendre que la diversification économique ne se décrète pas et implique des partenariats. C'est pourquoi les Européens doivent faire preuve de constance à l'égard de leur troisième partenaire commercial, en affinant sans cesse l'évaluation de son potentiel. C'est le meilleur moyen de garder la tête froide face à un pays sans doute moins rationnel qu'il ne le prétend.

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