La religion du capital ou le capital de la religion

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Par Olivier Postel-Vinay, fondateur de la revue Books, qui dissèque les thèses de livres parus à l'étranger.

La religion est "comparable à une névrose infantile", jugeait Freud. Une idée reçue de l'intelligentsia veut que le progrès et la modernité auront finalement raison du religieux. Venue des Lumières, l'idée a été relayée et amplifiée par Marx et ses épigones, par l'enseignement laïque et par les victoires de l'esprit scientifique. L'idée est fausse, soutiennent John Micklethwait et Adrian Wooldridge dans un livre qui défraie la chronique. Micklethwait est le rédacteur en chef de The Economist, dont Wooldridge dirige le bureau de Washington. Le premier est catholique, le second athée.

Dans "Dieu est de retour", ils affirment que "les forces mêmes qui étaient supposées détruire la religion - la démocratie et les marchés, la technologie et la raison -, tendent à la renforcer". Statistiques à l'appui, ils passent en revue l'état des religions dans le monde, pour se concentrer sur le cas américain. Car le temple du capitalisme est aussi celui du fait religieux. Et ce plus que jamais.

"La religion joue un rôle beaucoup plus important dans la vie publique et intellectuelle, écrivent-ils. L'essor de la religion est mû par les deux mêmes forces qui ont fait le succès du capitalisme : la compétition et la liberté de choix. Prenant le contre-pied des intellectuels qui se moquent ou s'inquiètent des méthodes de marketing des "méga­églises" évangélistes ("Jésus aurait-il porté une Rolex ? - Oui !"), les auteurs évoquent avec admiration des "pasteurpreneurs" qui vendent leurs "produits pour l'âme", réussissant la "disneyfication" de la religion, pour le bien de tous. Car, en cette ère de mutation rapide, la foi est source de certitude, d'identité et de reconnaissance.

D'autant que les églises, engagées dans le cercle vertueux de la concurrence, rivalisent d'esprit d'innovation pour proposer des services bon marché, allant de l'assistance sociale aux sports et à l'enseignement. Leur enthousiasme gagnant le monde entier, les auteurs décrivent l'extension de ces pratiques jusqu'à Shanghai. Ils voient "le monde prendre généralement le chemin de l'Amérique, où la religion et la modernité coexistent avec bonheur".

L'idée reçue est donc bien une idée reçue. N'en déplaise à Michel Onfray et autres militants de l'athéisme, la religion se porte trop bien dans trop de pays pour qu'on puisse en faire une victime inéluctable de la modernité. Aux Etats-Unis, la foi dans l'esprit d'entreprise, la foi dans le modèle américain et la foi tout court se sont nourries mutuellement, dans une admirable continuité, de George Washington à Barack Obama. Il est même probable, en effet, que cette dynamique symbiotique se soit renforcée au cours des dernières décennies. Victoire inattendue de la doctrine de John Stuart Mill : en fin de compte, l'utilitarisme fondé sur la valorisation de la liberté individuelle exploite le fait religieux.

Pour l'habitant d'une Europe largement déchristianisée, cependant, ce livre laisse perplexe. La "disneyfication" de la religion apporte sûrement de l'eau au moulin de la paix sociale, mais la vulgarité culturelle qu'elle exhibe a quelque chose d'effrayant. Contrairement à ce que laissent croire nos auteurs, la religiosité américaine n'est pas en progrès : le pourcentage d'athées et d'agnostiques a doublé en quinze ans. Surtout, l'idée que le monde "prenne le chemin de l'Amérique" ne résiste pas à l'examen.

Comme l'admettent les auteurs, on ne voit rien de ce genre en Europe occidentale. En Chine, c'est le retour du confucianisme qui est à l'ordre du jour ; mais ce n'est pas une religion. En Inde, la force de l'hindouisme a plus à voir avec le nationalisme qu'avec le libéralisme. Ailleurs, le dynamisme religieux fait florès dans des pays où la liberté individuelle est la moins valorisée. Bref, nos auteurs semblent vouloir remplacer une idée reçue par une illusion : la religion entretiendrait une relation privilégiée avec le capitalisme libéral.

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
bonne analyse, plutôt qu'une " disneyfication " , j'aurais tendance à y voir une idéologisation, son instrumentalisation en combat politique, le sacré devenant le cache misère d'enjeux bien matérielles, la terre, la frustration sociale, l'accès aux richesses , la haine de l'Occident, des riches, des " bourgeois " , bref rien de neuf sous le soleil, remplacer Urbain II par Bush, Marx par Allah, le Capital par le Coran et vous retrouverez de vieille connaisances, prenez Barrès, mettez y une couche de Shiva, et hop nous voilà plongé en pleine Europe des Nations du 19° siècle.
Quand à Jesus, son rôle de garde frontière de la p'te maison ds la prairie, des hiérarchies et des ordres établis, c'est le costard qu'on lui fait endosser depuis 2000 ans
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
j'ai bien ri à la lecture du poste de Marcus, assez brûlant de vérité =)

Personnellement, cela ne me rassure pas. Je ne suis pas croyant en quelque religion, et je perçois la religion comme une faiblesse de l'homme qui pourrait le menacer. On le voit avec les clivages de certains pays du Moyen-Orient et l'Occident, ou comment la religion peut devenir un moyen de renforcer la population d'un pays par le biais du nationalisme. Et j'en passe.

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