"Demain", un tour du monde des solutions. Durables ?

Le succès ne se dément pas pour ce documentaire anti-déprime, qui propose un tour du monde des solutions aux problèmes de notre planète. Pour autant, le technocrate, incorrigible sur les sujets qu'il connaît, a relevé des omissions ou des simplismes... Par Pierre- Yves Cossé, ancien commissaire au Plan.
(Crédits : DR)

Le film Demain, sorti fin 2015, continue d'être projeté dans trois cinémas parisiens et a un public. Belle performance pour un documentaire d'une durée de deux heures. Ce succès durable confirme l'attente dans notre société de nouvelles manières de vivre et une attirance pour les utopies concrètes, surtout si les héros sont sympathiques. Chacun a envie de passer une soirée avec le jeune, ex-mauvais élève et humoriste, Rob Hopkins à Totness (Grande-Bretagne) ou avec le patron de l'imprimerie Pocheco (près de Lille), imaginatif et désintéressé, Emmanuel Druon.

Quelques séquences séduisantes : les jardins potagers

Dans ce tour du monde, certaines séquences séduisent plus que d'autres.

Première séduction : les jardins potagers de Detroit. L'ancienne capitale américaine de l'automobile, abandonnée par la population la plus aisée, était pour une part un champ de ruines. Sur les ruines poussent des légumes et des fruits. Noirs et blancs mêlés se sont improvisés avec succès cultivateurs. Ils se forment et informent. Ont disparu les coûts financier et économique d'un transport sur grande distance (Californie).

Seconde séduction : la joyeuse et belle pagaille du potager de Bec Hellouin, en Normandie, qui, sur une petite surface associe plusieurs cultures. C'est beau et productif. Evidemment, tout se fait à la main, semis échelonnés et récoltes. Il vaut mieux ne pas avoir le dos fragile.

D'autres jardins potagers sont présentés, notamment celui pris en charge par la communauté de Totnes dans le Devon.

...et l'école ouverte de Helsinki

Troisième séduction et autre joyeuse pagaille : l'école ouverte d'Helsinki, où élèves de toutes couleurs sont mêlés en permanence aux professeurs, repas compris. Pas de problème apparent d'autorité. Pas d'évaluation et de classement. Pas d'élèves assis derrière leur pupitre et regardant le maître au tableau. Mise à jour des programmes tous les six ans et diversité des méthodes, le professeur choisissant la méthode convenant le mieux à l'élève.

Quatrième séduction : les rues de Copenhague, où les pistes cyclables et les trottoirs occupent plus d'espace que celui réservé aux voitures.

Cinquième séduction : les villages de l'Inde où la démocratie participative a permis de faire habiter Intouchables et Brahmanes les uns à côté des autres.

Cette sélection est toute personnelle et d'autres spectateurs choisiront d'autres expériences, à l'intérieur des cinq thèmes retenus : alimentation, énergie, croissance, démocratie, participation.

Les interrogations du technocrate

Evidemment, le technocrate, même bienveillant, s'interroge sur le sérieux et la durabilité de ces innovations. Le succès n'est-il pas lié à des circonstances exceptionnelles ou à la personnalité hors du commun d'une poignée d'initiateurs? Il serait éphémère, voire fallacieux, même si, de tout temps,  le changement est souvent passé par des personnalités exceptionnelles dans des lieux improbables.

Le technocrate, incorrigible sur les sujets qu'il connaît, a relevé des omissions ou des simplismes qui, sans retirer leur valeur aux expérimentations, en limitent la portée et interdisent toute généralisation.

...notamment dans le secteur de l'énergie

Dans le domaine de l'énergie, elles sont notables. La production décentralisée d'énergies renouvelables a des mérites, mais :

-       le stockage de l'électricité est difficile et coûteux. En Allemagne, des lignes à haute tension doivent traverser le pays, ce qui est coûteux et dommageable du point de vue de l'environnement, sans compter les excédents temporaires qui perturbent les échanges ;

-       le vent et le soleil sont des sources d'énergie propre, mais la fabrication des éoliennes et des cellules photo-voltaïques consomme beaucoup de CO2. C'est l'ensemble du cycle qu'il faut prendre en considération ;

-       le petit producteur d'électricité tire peut-être de son investissement un rendement supérieur à celui que lui offrirait sa banque, mais son prix de revient étant trop élevé par rapport au prix de marché, ce sont les autres consommateurs ou les contribuables qui doivent payer la différence.

Quelques effets pervers

Dans d'autres cas, des effets pervers sont méconnus:

-       les monnaies locales, qui reposent sur la confiance liant un groupe limité de personnes, a des effets positifs sur la croissance et l'emploi local car elles permettent un développement du crédit que les banques traditionnelles n'auraient pas assuré. Mais elle se fait partiellement au détriment d'autres producteurs, pas nécessairement très éloignés, et peut entraîner des prix plus élevés, du fait d'une concurrence moindre ;

-       la révolte des citoyens islandaise a permis que la dette bancaire ne soit pas remboursée. Ce sont les détenteurs de fonds de pension anglo-saxons qui, in fine, supporteront la charge.

Quelques précisions eussent été utiles

Parfois, des indications complémentaires auraient été utiles :

-       le coût de l'école d'Helsinki qui fait rêver. Pour quinze élèves, il y a deux maîtres. Et l'espace permettant une libre circulation des élèves est beaucoup plus important que dans une école traditionnelle. Comment l'Etat finlandais finance-t-il?

-       Pocheco, l'entreprise inventive et économe du Nord, qui fabrique dix millions d'enveloppes à fenêtre par jour, ne verse jamais de dividendes à ses actionnaires. D'où viennent les fonds qui ont permis l'investissement initial? Comment créer une grande entreprise sans une accumulation financière préalable de capitaux qui seront rémunérés?

-       Pierre Rabih condamne avec raison un capitalisme qui pousse à accumuler sans fin de l'argent et des biens matériels au détriment du bonheur des hommes et du devenir de la planète. Mais, sans croissance, comment allons-nous occuper les hommes ?

Une suggestion : "Demain Deux"

Faisons une suggestion. Réalisons d'ici à dix-huit mois "Demain Deux", en reprenant certaines des expériences présentées dans "Demain Un" -il est des cas où l'évolution est très rapide- et en ajoutant de nouvelles réalisations. Elles existent, tellement notre époque est féconde en inventions sociales. Accompagnons ce travail d'une confrontation entre "experts" et "utopistes" sous une forme qui soit cinématographique.

Cette suggestion risque de ne plaire à personne. Les inventeurs sont souvent passionnés et récusent ceux qui ne sont pas "croyants". Les "experts", pour autant qu'ils existent, sont divisés entre eux et généralement rigides. Il faudrait faire arbitrer par des citoyens éclairés, imaginatifs et pragmatiques. Ils existent.

Pierre-Yves Cossé

22 juillet 2016

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Commentaires 4
à écrit le 28/07/2016 à 18:09
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Monsieur Cossé a bien décrit les problèmes économiques et financiers de la mise en œuvre des énergies renouvelables. En tant qu'expert dans le domaine des applications des matériaux innovants plus high tech, qui a été fortement engagé à l'expor...

à écrit le 28/07/2016 à 11:22
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Aujourd'hui, je n'y crois plus du tout quand ils disent vouloir faure des efforts! Quand on voit que l'une des 3 obligations pour faire une demande d'adhésion à l'Europe c'est le capitalisme, on se doute bien que ces mesures ne servent et ne DOIVE...

à écrit le 27/07/2016 à 9:52
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citoyens... éclairés pour les uns, manipulés par l'idéologie ou les lobbies pour les autres ... imaginatifs ... ou utopistes ... pragmatiques ... ou peureux ... ???

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