Juncker, le dernier dirigeant européen qui parle encore de nous

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Jean-Claude Juncker est un homme du XXe siècle qui aimerait que l'on n'en oublie pas les leçons. Un des rares à admettre que le mensonge fait partie de l'exercice politique et qui, ce faisant, formule une vérité qui nous libère des mirages de la « transparence ».
Jean-Claude Juncker est un homme du XXe siècle qui aimerait que l'on n'en oublie pas les leçons. Un des rares à admettre que le mensonge fait partie de l'exercice politique et qui, ce faisant, formule une vérité qui nous libère des mirages de la « transparence ». (Crédits : Reuters)
Pour sa première conférence de presse de l'année, Jean-Claude Juncker, qui se définit lui-même comme le président de "la Commission de la dernière chance", a dressé un état des lieux plutôt sombre de l'Union européenne. Mais loin de toute morosité, c'est à un exercice de lucidité auquel ce millérien dans une Europe saturnienne s'est livré.

Le 15 janvier, Jean-Claude Juncker avait convoqué son monde au Berlaymont à 9h30. Une conférence de presse aux aurores pour annoncer... le crépuscule de l'Europe. On savait à quoi s'en tenir. Lors de sa prise de fonction en 2014, le président de la Commission européenne avait dit qu'il dirigeait « la Commission de la dernière chance ». Et à l'entendre la semaine dernière, les choses suivaient bel et bien leur cours tragique.

« Je suis impressionné par le nombre des fragilités ou des ruptures qui s'annoncent », a-t-il dit, brossant le tableau d'un château de carte européen en train de s'effondrer. « Celui qui tue Schengen mènera le marché intérieur dans la tombe », dit-il.

Et « sans libre circulation, l'Union n'a pas de sens », pas plus que l'euro. Les premiers signes de la fronde des députés allemands demandant à la chancelière Merkel la fermeture des frontières de la République fédérale, qui sonnerait réellement la fin de Schengen, ne lui avaient certainement pas échappé. La politique de relocalisation des réfugiés décidée sous son égide est un échec : quelques centaines seulement sur les 160.000 prévus. Il l'admet et aimerait « moins d'arrogance et plus de performance »... sans vraiment sembler y croire.

Il prévient aussi que la redéfinition de la place du Royaume-Uni dans l'Union soulève des « problèmes très très difficiles » et assure - ce qui est faux - que la Commission qu'il préside « n'est pas partenaire de la négociation ». Comme pour ne pas être tenu pour responsable de cette autre crise en germe. Il se dit « attristé » par les échanges acrimonieux entre la Pologne du parti Droit et Justice et le reste de l'Europe, particulièrement l'Allemagne. Y défendre l'état de droit n'est pas nier la « fierté » et la « capacité de résistance » de la Pologne, dit-il. Il avoue sa « grande irritation » et sa « rancune » à l'égard du président du conseil italien Matteo Renzi dont les critiques ont dépassé les limites de l'insulte. Et de son fameux « plan Juncker », ces 315 milliards d'euros d'investissement sensés relancer la croissance en Europe, il dit : « je ne veux pas dire que c'est un succès mais pas non plus son contraire ». On peut le comprendre : ce « plan » a été réduit à une garantie publique destinée à réassurer les activités de la Banque européenne d'investissement.

En l'écoutant, on pense aux célèbres pages d'Henry Miller sur Saturne. L'Europe serait sous la domination de cet astre « aussi éternel que la peur et l'irrésolution - un peu plus laiteux et nuageux a chaque compromis, à chaque capitulation ». Elle serait celle du « Colosse de Maroussi », publié en 1941, un Continent à la dérive qui porte « l'espoir blême de la race blanche, cette race d'intarissables babilleurs » et qui s'effondre, forte de ses 500 millions d'Européens, de sa richesse immense, sous le poids d'un million d'étrangers qui fuient la guerre, celle qui tremble devant quelques milliers de ses enfants barbares qui cherchent le sens de la vie dans son annihilation. Celle qui craint à la fois d'accepter et d'agir, incapable de prendre le monde tel qu'il est, habitée par « le doute, la perplexité, le scepticisme », qui refuse de se battre pour sauver ce qu'elle a de plus précieux : la paix et la liberté, d'aller et venir, de penser et de parler, qui se divise elle-même au lieu de chercher son unité.

Et Juncker dans tout cela ? Il admet : « ma génération n'est pas une génération de géants » mais celle « de faibles héritiers qui oublient vite ». Il n'appartient pas à ces « champions de l'irréversibilité » qu'étaient Kohl, Mitterrand ou Delors. Quelle irréversibilité, au reste ? C'est un homme du XXe siècle qui aimerait que l'on n'en oublie pas les leçons. Un politicien politiquement incorrect qui fume et boit, un des rares à admettre que le mensonge fait partie de l'exercice politique et qui, ce faisant, formule une vérité qui nous libère des mirages de la « transparence ». Juncker n'est pas un géant, ni un colosse, mais, dit-il, il lui « arrive de marcher la tête haute ». C'est l'un des derniers dirigeants européens à nous parler de nous, au lieu de se mettre, lui, en scène. Plus proche de la figure du sage que du cosmocrate. Millérien dans l'Europe saturnienne.

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Commentaires
a écrit le 22/01/2016 à 21:42 :
L'avenir de la France passe par l'Europe, nous ne somme plus assez puissant seul dans ce monde au géant ( americain, russe, chinois, indien , voir allemand... ) Malheureusement cette Europe ne fonctionne plus, l'on nous à voler la democratie, juste pour ce faire une plaçe au soleil.... ( gros salaire et plaçe sans contrôle de leur action, voila un technocrate du parlement européen) meme si nous ne pouvons espérer vivre sans une Europe, nous pouvons abattre celle si ..... Et un reconstruire une plus proche de notre volonté......
a écrit le 22/01/2016 à 19:02 :
Les citoyens Européens en général, et Français en particulier, sont fatigués de voir leur industrie disparaitre et leur économie s'effondrer face au dumping pratiqué par la Chine ou par d'autres, qui ne respectent pas les règles du jeu de la compétition internationale. Qu'a donc fait l'Europe pour nous protéger contre ça ? RIEN. Bien au contraire : toujours plus d'ouverture vers ces Pays, et toujours plus de destruction d'emplois chez nous. Tout ceci largement autorisé par une Allemagne complaisante car trop soucieuse de continuer à faire marcher sa machine à exporter. L'Europe est désormais un échec, car à trop vouloir ménager les uns et les autres, défendre les intérêts des uns et des autres, elle n'en défend finalement plus aucun. Notre Pays a des atouts : son rayonnement culturel, sa langue, sa culture. Sur le plan économique, nous avons encore quelques domaines d'excellence. L'Europe n'a rien fait et ne fera rien pour nous, au contraire les intérêts divergents des uns et des autres contribuerons à faire disparaitre ces atouts. Il est temps de tirer un trait sur cette Europe des banquiers, de la finance et du Deutsche Mark déguisé, et de redonner à notre Pays et à ses citoyens les moyens de reprendre en main leur destin.
a écrit le 20/01/2016 à 23:12 :
Jurer de gâche
a écrit le 20/01/2016 à 18:32 :
NON,on ne veut plus de Schengen ,on ne fait plus confiance a nos voisins ,plus promt a faire du dumping social ,fiscal , que de surveiller leurs frontières . Et comment un homme ,lou claude ,qui a volé a la France ,des recettes fiscales ,en magouillant avec les multinationales aurait des conseils a nous donner , il devrait être traduit devant un tribunal ,mais non avec les lâches que nous avons au pouvoir .....mais patience la réponse du peuple est en marche....
a écrit le 20/01/2016 à 15:36 :
Cette personne est l'agent non élu d'une puissance étrangère à ce titre il n'a rien à nous dire.
a écrit le 20/01/2016 à 14:30 :
Il faudrait à écouter les uns et les autres choisir entre la fin de l'Europe et de l'euro, et l'intégration politique avec fiscalité et armée fédérales, etc....Les élites n'ont pas compris que les peuples ne voulaient ni de l'un ni de l'autre. Ce n'est pas parce que chaque nation surveille ses frontières normalement, décide de ses impôts ou entretient une armée qu'on va mettre fin à une zone de coopération et d'échanges utile et nécessaire qui existait bien avant le traité de Maastricht. Et pour l'euro, même s'il eut été préférable de garder le SME, ne serait-il pas techniquement trop compliqué d'en sortir ? Quand trouvera-t-on des dirigeants politiques raisonnables optant pour cette position qui est d'ailleurs aussi celle de beaucoup d'anglais beaucoup plus pragmatiques que les continentaux ? Car pour l'heure ce qui urge c'est de redresser la France en actant qu'elle s'est mise elle-même dans cette situation et qu'elle ne s'en sortira que par ses seuls efforts et décisions.
Réponse de le 20/01/2016 à 15:07 :
Il est triste de constater que vous n'avez pas très bien compris la dynamique de Schengen et de l'EURO.
a écrit le 20/01/2016 à 12:46 :
Un journal satirique aurait pu sortir le même article. Pour le coup, je suis plutôt perplexe sur l'angle avec lequel il faut lire cet article.

Pour ce qui est de l'"Europe", l'espace Schengen est la seul chose que je trouve qui ai de l'intérêt. Étant donné qu'il est en train de tomber en ruine, je constate que plus rien ne fait actuellement Europe.

Mettre fin à l'Europe relèverais plus du constat...
a écrit le 20/01/2016 à 11:31 :
Oui ben merci bien, comme porte parole des peuples européens je pense qu'on peut trouver mieux, enfin du moins j'espère quand même, un minimum d'espoir je vous prie, merci.

http://www.lesechos.fr/06/11/2014/lesechos.fr/0203920286097_luxleaks---juncker-fragilise-par-les-affaires-d-evasion-fiscale.htm

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