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«Facteur Churchill» : pourquoi le monde ne peut y échapper

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 31 août 2020 à 06:00 - Mis à jour le 31 août 2020 à 09:19

Abdelmalek Alaoui, Editorialiste

Abdelmalek Alaoui, Editorialiste

Guepard/LTA

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

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La pandémie est-elle révélatrice d’une crise de leadership politique ? Confrontés à la résurgence exponentielle du Covid-19 en cette fin d’été, la plupart des pays du monde semblent démunis face à ce virus qui semble ne craindre ni la chaleur, ni la demi-mesure dans la distanciation sociale ou le port du masque. Éprouvés par le confinement, les populations et plus particulièrement les jeunes semblent avoir fait le choix de « vivre avec », quitte à prendre le risque de ne plus vivre du tout. Est-il encore possible de tenir un discours de vérité aux opinions publiques à l’ère des réseaux...

... et du tout-connecté ?

« Vous demandez quelle est notre politique ? Je vous dis : elle est de faire la guerre, en mer, sur terre et dans les airs, avec toute notre puissance et toute la force que Dieu peut nous donner (...) Vous demandez quel est notre objectif ? Je vous le dis en un mot : c'est la victoire, la victoire à tout prix, la victoire malgré la terreur, la victoire peu importe le temps et les efforts que cela demandera. »

Si elles étaient prononcés aujourd'hui, ces quelques phrases tirées du discours historique de Winston Churchill le 13 mai 1940 entraîneraient sans doute millions de commentaires sarcastiques sur Twitter, Facebook, voire Instagram, mettant instantanément sous pression leur auteur et entravant l'action publique.

Aujourd'hui, certains verraient dans ce discours de résistance "Churchillien" une forme de totalitarisme et d'autres refuseraient de s'engager dans la guerre face au nazisme au nom de la liberté d'opinion. Bien entendu, les temps ont changé depuis la deuxième guerre mondiale. Le monde s'est en grande partie pacifié et l'ère des grandes guerres ou même de la guerre froide a disparu avec le XXème siècle. L'opinion publique s'est liquéfiée, digitalisée puis mondialisée. Le temps s'est accéléré au même rythme que la fameuse loi de Moore qui prédisait un doublement de la capacité de calcul des semi-conducteurs tous les ans. La classe politique, dans son ensemble et presque partout, s'est fortement normalisée à la fin des années 90 avec la disparition progressive de personnalités atypiques ou iconoclastes, remplacées par des technocrates politisés.  Ceux-ci ont a leur tour été remplacées par des leaders populistes au cours des cinq dernières années à la faveur de la double pression de la destruction des emplois par la technologie et de la montée en puissance irrépressible du géant chinois. Dernière victime en date de ce mouvement irrésistible, le premier ministre japonais, Shinzo Abe - célèbre pour sa stratégie monétaire intitulée « Abenomics » - qui quitte officiellement le pouvoir pour des raisons de santé, mais qui fut en réalité laminé par la vague nationaliste-populiste au sein de son parti.

« Après moi, il n'y aura que des comptables »

Connu pour ses formules sibyllines - et la haute estime qu'il avait de lui-même- François Mitterrand avait prédit qu'« après lui, il n'y aurait plus que des financiers que des comptables ».  Il eut raison jusqu'à un certain point.

Avec l'arrivée de la pandémie, le fait politique le plus intéressant et peut-être le moins examiné est l'absence d'émergence d'un leader en capacité d'articuler un discours réaliste à l'opinion publique, et « en même temps » capable d'assumer des décisions très fortement impopulaires telles l'obligation du masque pour toute sortie en public, l'inscription obligatoire sur une application de traçage électronique- à l'instar de ce qui a été mis en place à Singapour- ou encore la limitation des déplacements entre villes ou pays. C'est pourtant, à n'en pas douter, le seul type de politiques publiques qui peuvent éviter un nouveau confinement dans tous les pays qui font face au rebond. Pour liberticides qu'elles soient, elles permettent de sauver des vies en minimisant le choc sanitaire et économique. Sauf que personne ou presque ne semble vouloir les mettre en place. Gage de cette défiance, les multiples manifestations des "anti-masques" qui ont émaillé les capitales européennes ce week-end.

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A rebours du « Facteur Churchill » ?

De fait, les choix faits en cette période particulière de l'histoire du monde sont à rebours du « facteur Churchill ». Ils sont souvent le fruit d'un trop plein de prudence face à la peur que les opinions publiques se révoltent et à l'impossibilité qui en découlerait de pouvoir prendre les mesures coercitives indispensables. Disons-le sans ambages, il n'existe quasiment aucun dirigeant politique en responsabilité - à l'exception peut-être notable du leader nord-coréen- qui déciderait de gaieté de cœur d'entraver la liberté de déplacement ou de réunion des populations, tout en participant à la dégradation des conditions économiques de son pays. Même les leaders les moins démocrates ne s'aventureraient pas à saper les fondements qui leur permettent de rester au pouvoir, à savoir un socle d'adhésion minimum de la part de l'opinion publique. Ceci explique en grande partie le cafouillage mondial autour de la prochaine rentrée scolaire. Là où le présentiel est décrété, l'on dénonce la précipitation et le risque sanitaire encouru. Là où l'enseignement à distance est de mise, des parents excédés exigent que leurs enfants soient pris en charge. Enfin, les pays qui laissent le choix aux parents sur la base du volontariat sont taxés d'être indécis et de ne pas savoir trancher.

Nous sommes tous ambivalents et paradoxaux face au virus

Pour être juste, il convient également de ne pas uniquement regretter l'absence de leadership atypique chez les décideurs politiques, mais également de pointer du doigt notre irresponsabilité collective face à cette situation inédite que connaît l'humanité. Face au virus, nous sommes tous ambivalents et paradoxaux. Nous voulons que tout le monde porte le masque mais nous en affranchissons lors des réunions amicales ou familiales. Nous prônons la distanciation sociale mais célébrons les grand-messes du football dans les rues. Nous voulons la sécurité tout en partant en vacances, quitte à un peu tricher sur la mise en quatorzaine. Comme pour la question essentielle de la transition climatique, nous souhaitons discipliner nos semblables mais continuer à surconsommer. Peut-être faut-il y voir ce qui nous rend profondément humains, faillibles, et fragiles, et in fine, engagés dans un processus qui pourrait conduire à l'autodestruction de l'espèce humaine.

Reste à espérer qu'au milieu de cet océan d'indécision ambiant, puissent émerger des dirigeants qui feraient fi des opinions publiques et seraient en capacité de dire qu'ils n'ont à offrir pour l'instant que du « sang et des larmes ». Il leur faudrait aussi en parallèle s'attaquer aux maux fondamentaux qui rongent nos sociétés, au premier rang desquels les disparités de revenus ainsi que l'urgence climatique. Pour cela, une seule formule est possible, et elle émane d'un autre britannique illustre. Il y a plusieurs siècles, l'auteur William Shakespeare affirma dans Hamlet que toutes les grandes choses sont issues de cet espace situé « quelque part entre la méthode et la folie ». Cela est ma conviction depuis longtemps, mais l'heure est désormais venue de convoquer cet interstice essentiel pour surmonter la pandémie.

Abdelmalek Alaoui

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