"Bientôt tous chypriotes ! "

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Michel Santi est l'auteur de "Splendeurs et misères du libéralisme", ouvrage dans lequel il s'interroge sur les raisons de la crise qui secoue l'Europe. Dans cette chronique, l'économiste revient sur la semaine rocambolesque que viennent de vivre Chypre et la zone euro. Pour lui, l'accord trouvé entre Chypre et la troïka marque un changement de paradigme. Enfermée dans une logique orthodoxe, l'Allemagne et la BCE refusant d'augmenter la masse monétaire, les États-membres de la zone euro n'ont d'autre choix que de confisquer les liquidités disponibles sur les comptes bancaires.

Comment l?Union européenne a-t-elle pu tolérer en son sein ? ou à son palier ? des nations ayant favorisé de telles excroissances bancaires et financières ? Et pourquoi n?a-t-elle pas cherché à endiguer ? quand il était encore temps ? ce développement, d?autant plus morbide que les pays concernés étaient minuscules par la taille ? L?Islande, l?Irlande et Chypre n?ont effectivement dû leur prospérité fulgurante qu?au développement tentaculaire de leur « refuge » bancaire, qui devait réaliser tant de profits qu?il finit par devenir sans commune mesure par rapport à la taille de l?économie qui l?abritait. Trop massif pour pouvoir être sauvé ou « too big to save »?

C?est ainsi que les dépôts bancaires dans les établissements financiers islandais culminèrent à 980% du P.I.B. de cette petite île, soit proportionnellement dix fois les encours bancaires aux Etats-Unis. Tandis que l?Irlande affichait un système bancaire gros comme 440% son P.I.B. et Chypre 800% ! L?Islande fut pourtant en mesure de s?en tirer plus honorablement que l?Irlande qui souffre toujours d?avoir imposé à ses citoyens l?absorption des pertes de son système bancaire. Ayant effectivement décrété le défaut de paiement envers ses déposants étrangers et sur ses comptes offshores, l?Islande put en outre bénéficier d?une monnaie flexible dont la chute devait achever de dévaloriser les dépôts de ses épargnants. C?est donc uniquement à la faveur d?une répression financière en bonne et due forme ? couplée à un contrôle des capitaux temporaire ? que l?Islande put se redresser. Sachant que les pertes sur les dépôts en Islande furent nettement plus substantielles que celles qui devraient être imposées aux comptes bancaires chypriotes, qui bénéficieront d?un traitement plus clément.

Pour autant, Chypre se retrouve aujourd?hui à la croisée des chemins, et face à un choix fondamental. Se tourner entièrement et définitivement vers l?Europe, ou continuer à entretenir un système bancaire abritant des fortunes plus que douteuses. Si ses excès bancaires du passé ? et ses quelques 20 milliards d?euros de fonds russes déposés chez elle ? ont pu jusqu?à présent lui permettre de moins taxer ses citoyens et d?éviter d?investir dans une économie durable. Il devient à présent intolérable ? après bientôt six ans de crises financières ? qu?une nation laisse ainsi métastaser ses banques, sans être en mesure de les soutenir en cas de besoin, encore moins de corriger leurs abus. Mais ne stigmatisons pas seulement la petite Chypre. La masse sous gestion à Singapour n?atteint-elle pas 7.7 fois son P.I.B. ? Les seuls bilans de l?UBS et du Crédit Suisse ne se montent-ils pas à 3 fois le P.I.B. helvétique, dont les avoirs en banque sont de 6.8 fois le P.I.B. ?

Autant de statistiques qui achèvent de démontrer qu?il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de l?architecture financière globale. La liberté absolue de circulation des capitaux, instaurée dans les années 1970, n?a-t-elle pas inauguré du même coup une ère de crises financières et de bulles spéculatives à répétition ? Les crises successives en Amérique latine et en Asie ? qui constituèrent le prélude à la grande implosion des pays occidentaux démarrée en 2007 - ne sont-elles pas directement imputables à un abus de levier découlant de la libre circulation des capitaux. Tous deux rendus possibles du fait d?une règlementation bancaire et financière déficiente ? S?il va de soi aujourd?hui que le rétablissement ? au moins d?une certaine forme ? de contrôle des flux internationaux des capitaux ne serait efficace que s?il était adopté à l?échelle planétaire, ou à tout le moins des pays du G 20 pour commencer. L?épisode chypriote confronte à une réalité qui devrait enfin permettre de poser les bonnes questions : la libéralisation intégrale de circulation des capitaux ne devrait-elle pas être amendée ?

Si la globalisation était ? en théorie ? porteuse d?espoirs et de prospérité pour certaines nations et régions de ce monde, elle s?est également révélée catastrophique pour les pays n?ayant pu ou su réguler un système bancaire dès lors devenu tentaculaire et incontrôlable, pour avoir réalisé des bénéfices à l?échelle mondiale. Idem pour la construction européenne : projet et idéal formidable sur le point de sombrer faute de centralisation, de régulateur bancaire commun et de fiscalité partagée. Déficiences congénitales ayant pour conséquence immédiate qu?un euro chypriote ne vaut pas un euro luxembourgeois, par manque de garantie commune sur les dépôts, laquelle ne saurait être consentie sans organisme commun de règlementation des banques. Comme chaque membre de l?Union dispose en réalité d?une monnaie qualitativement différente, en dépit d?un euro cosmétique ou synthétique qui ne trompe plus personne. Cette union monétaire européenne censée stabiliser le confort matériel et promouvoir la concorde entre les peuples se transforme dès lors en fabrique de précarité.

Tout espoir, pourtant, ne semble pas perdu et, à cet égard, faire payer les déposants ? donc les créditeurs ? constitue un pas de géant et un effort intellectuel notoire dans la bonne direction. S?il est foncièrement injuste et inacceptable de faire contribuer les petits épargnants. S?il est aberrant de mettre en place une telle taxe dans le seul but d?équilibrer des comptes publics afin de rentrer dans les clous d?une orthodoxie aveugle. Taxer la richesse ? voire en prélever une certaine partie ? représente pour les Etats une voie alternative qu?ils ne peuvent se permettre de négliger dans un contexte européen où la BCE refuse catégoriquement de faire appel à sa planche à billets. Dès la fin de l?année 2011, le très influent Boston Consulting Group avait prédit que près de 30% de la richesse mondiale serait progressivement absorbée par les Etats, eux-mêmes mis sous pression de résorber leurs déficits par les marchés financiers et par l?orthodoxie exigeant l?équilibre des comptes publics. Selon cet institut, c?est en effet pas moins de 21 trillions de dollars de dettes que nos pays occidentaux devraient éponger et, ce, en monopolisant 28.7% des richesses des classes aisées occidentales, lesquelles se montent à 74 trillions de dollars !

Tous les pays ne seront évidemment pas logés à la même enseigne. LeHandelsblatt cite ainsi le cas de l?Italie où la richesse moyenne des privés est de 164?000 euros, par rapport à l?Autriche où elle est de 76?000, pour en déduire que ? sur papier ? ce pays ne souffre d?aucune crise de la dette. En effet, alors que les avoirs individuels italiens (toujours selon le BBG) atteignent 173% du P.I.B. de ce pays (contre 124% en Allemagne), ne serait-il pas tentant (et compréhensible) pour les autorités italiennes de prélever 15% de cette richesse afin de faire passer leur dette publique en-dessous du palier de 100% du P.I.B. ?

Dans un contexte où l?austérité et où le manque de compétitivité endémique plombent la majorité des pays européens. Alors qu?il est très délicat de restructurer les dettes du fait d?un secteur bancaire très fragile. Et comme il est impossible de convaincre l?Allemagne et la BCE de réduire davantage les taux réels, via les baisses de taux quantitatives. La seule et unique bouée de sauvetage à disposition des Etats, la seule piste leur permettant d?investir dans leur économie et d?augmenter leur masse monétaire afin de relancer les anticipations inflationnistes ? donc de promouvoir la croissance ? sera de confisquer, ou d?emprunter par la contrainte, les liquidités disponibles sur les comptes bancaires.

Quelle qu?en soit l?issue, le cas chypriote est à cet égard un signal sans équivoque de ce changement de paradigme.

*Michel Santi est un économiste franco-suisse qui conseille des banques centrales de pays émergents. Il est membre du World Economic Forum, de l'IFRI et est membre fondateur de l'O.N.G. « Finance Watch ». Il est aussi l'auteur de l'ouvrage "Splendeurs et misères du libéralisme". Son site : www.gestionsuisse.com

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Commentaires
a écrit le 08/04/2013 à 14:43 :
Vos analyses de la crise de l'Euro avec l'affaire de Chypre semblent pertinentes.Pour éviter le délitement de la zone Euro que vous craignez il serait bon de s'inspirer du principe fondamental qui a présidé à la création de l'Europe  : mutualisation des ressources-matieres premieres (charbon acier,Pac etc)-voiçi quelques suggestions  :
_Mise en ?uvre de l'union bancaire avec la supervision de la BCE.Ainsi en cas de fuite de capitaux d'une banque vers d'autres banques de la zone Euro,la BCE alimenterait aussitôt cette banque en difficultes de liquidites,selon le principe des vases comunicants.
Autoriser chaque Etat d'un droit de tirage vis à vis de la BCE et possibilité de mutualiser ces droits entre pays volontaires.
_Etablir un Schengen à l'envers autour de la zone Euro pour limiter la fuite des capitaux vers les paradis fiscaux.
_Aligner l'Euro sur le Dollar en le dévaluant pour favoriser les exportations.Pour cela opérer de façon partielle des réévaluations ou des dévaluations selon les pays .Comment procéder  :
_pour une réévaluation ,la BCE abonde les comptes,les livrets,les obligations des nationaux concernés(les Allemands par ex.) par la création de monnaie Euro.A condition bien sur que l'inflation résultante dépasse un certain %,3 ou 4 % par ex.
_pour une dévaluation,référencer les contrats intérieurs,salaires,loyers,retraites,etc ,d'apres l'ancienne monnaie nationale,puis dévaluer celle ? çi par rapport à l'Euro.En contrepartie aider les foyers trop touchés par cette dévaluation en créant un fond européen de solidarité alimenté par les budjets nationaux, l'Europe,les banques.
_Créer une monnaie nationale en euro-franc par ex. utilisable pour acheter des produits de fabrication essentiellement nationales.A défaut d'Euros,l'état pourrait distribuer cette monnaie local aux bénéficiaires de subventions ,d'allocation,de niches fiscales.
_Créer des Euro-bons pour mutualiser partiellement ou entierement les dettes et les obligations nationales.
_Créer des fonds souverains européens pour financer la recherche, l'industrialisation,les services de toute la zone Euro en priorité, afin de rebooster les pays en déficit commercial et en crise surtout.
a écrit le 06/04/2013 à 7:58 :
La reponse a tous ces maux est collaboration de tous les peuples entre eux et non la competition.La competition est une fausse route.Regardez le corps humain,il est en bonne sante lorsque toutes les parties du corps travaillent en harmonie(collaboration)et losrqu'il y a competition,cela se transforme en tous les maux possibles(cancers etc...)Nos hommes politiques ne font pas preuve de sagesse.Ils devrainent aller prendre des cours de spiritualite!
a écrit le 25/03/2013 à 18:46 :
La banque est un métier très différent des autres par son irrigation de la vie économique : ce n'est qu'un outil (national), donc un service publique, qui ne devrait pas rapporter autant d'argent et donc susciter autant de convoitise et de dévoiement. Il y a la valeur ajoutée des métiers de la banque (à différencier de la finance), qui ne nécessite pas d?utiliser l'Etat comme une caution sur sa politique (monétaire, fiscale, juridique). Il est possible de le faire, en étant très prudent. Je pense qu'il faudrait bien différencier les activités, en les cantonnant dans des établissements bien séparées, avec des organisations et des autorités de tutelle différente. La banque de dépôt et de crédit des nationaux, idem pour les étrangers (dont les activités des entreprises étrangères ou des entreprises françaises à l'étranger), les autres activités (filiales étrangères, finance, etc ...). Cela s'appelle le cantonnement, mais les grandes sociétés bancaires, voulant toujours s'agrandir (avec nos avoirs), mettent tout sous un même toit, bénéficiant des fonds d'une activité, pour financer l'autre activité. Cela devrait être interdit et revenir à la banque "à papa". Cela se fait déjà historiquement sur l'Assurance (pas à l'intérieur des assurances, mais c'est un autre débat ...). Le risque systémique est trop grand, d'ou le Glass Steagall Act.
Beaucoup de paradis fiscaux, par ailleurs, n'ont pas prospéré grâce aux banques locales (pas de confiance), mais grâce aux banques internationales qui ont utilisé une législation sur mesure. Le Luxembourg, c'est l'Angleterre, puis les voisins proches (Allemagne, Bénélux, France), la Suisse, c'est les Italiens, puis les Français, enfin les Allemands. Le Suisse, avant la loi bancaire des années 30, était un pays pauvre.
Je suis choqué quand je vois une grande banque en ligne garantir mes avoirs en France par le gouvernement des Pays Bas. Idem pour une grande banque française en Allemagne (caution française). En cas de problème, je ne voudrais pas que les Néerlandais payent pour moi (ayant investi en France). De même, je ne voudrais pas rembourser un allemand, qui croyait investir dans une banque Allemande. A moins d'avoir une garantie mutualisée européenne. Mais alors, arrêter les multiples organismes de décisions à tous les étages : commission européenne, parlements nationaux et européenne , Eurogroup ...
a écrit le 25/03/2013 à 16:46 :
Quand ce pseudo économiste arrêtera-t il ses articles? par pitié!
Si le problème était lié à la taille du système financier par rapport au PIB, pourquoi le Luxembourg n'est-il pas mort depuis longtemps?
a écrit le 25/03/2013 à 15:16 :
"" Taxer la richesse ? voire en prélever une certaine partie ? représente pour les Etats une voie alternative"" <-- mon dieu mon dieu, moi qui croyait que cette ' alternative' existait deja et s'appelait 'impot' ( et il est bien connu que les impots n'ont augmente nulle part en europe ces 5 drnieres annees)
a écrit le 25/03/2013 à 15:13 :
la france ne peut pas devenir chypre vu que la pression fiscale est de 57% du pib; chypre y a pas d'impots ( enfin, maintenant il y en a un)
a écrit le 25/03/2013 à 14:41 :
les peuples ne se contenteront pas des explications macroéconomiques aussi justes soient-elles.ce qui comptent c'est de soulager la souffrance au quotidien pour les plus démunis.
a écrit le 25/03/2013 à 14:38 :
Irlande, Islande, Chypre, les "petites" bulles financières éclatent et ce n'est rien par rapport à la masse monétaire créée dans les dernières années !
Le prélèvement effectué sur les dépôts pourrait très bien s'appréhender comme la contre partie brutale et instantanée des impôts non prélevés sur plusieurs années pour attirer ces mêmes capitaux:
serait ce une saine logique financière, la planche à billets ou les impôts ?

Cela deviendra cependant bien plus intéressant quand on passera aux bulles "moyennes" !

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