Pour sortir de la crise, exigeons l'impossible !

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Abdeldjellil Bouzidi & Abderahmane Fodil (DR)
Abdeldjellil Bouzidi & Abderahmane Fodil (DR) (Crédits : DR)
Alors que le système financier est en panne, que la crise a infiltré la gouvernance des Etats, comment sortir du marasme que le monde occidental connaît depuis 2008 ? Abdeldjellil Bouzidi et Abderhamane Fodil préconisent la création d'un fonds mondial durable... et souverain.

« On ne peut résoudre un problème avec les modes de pensées qui l'ont engendré » disait Einstein. Le marqueur de ce début de siècle est la violence, la multiplicité et l'enchevêtrement des crises : économique, financière, énergétique, alimentaire, sanitaire, environnementale et climatique. L'un des paradoxes de ces crises est que nous arrivons assez bien à les appréhender, à les analyser, à en expliquer les causes, mais nous ne parvenons pas à les résoudre, d'où la pertinence de la remarque d'Einstein : les « modes de pensée » passés se heurtent à deux obstacles majeurs.

Tyrannie de la liquidité

Le premier est la panne du système financier à jouer son rôle de transformation intertemporelle. Du changement climatique à la crise financière, ces mutations ont des causes différentes mais elles partagent toutes un point commun : un manque global de capitaux « patients ». Le capital, essence du capitalisme, lorsqu'il s'impatiente, ne peut conduire qu'à des entreprises impatientes et à une mauvaise allocation. Le monde n'a ainsi jamais disposé d'autant de liquidités. Mais celles-ci ont rarement été aussi mal employées : alors que les besoins de financement à long-terme ont littéralement explosé, notamment pour combler le retard en matière d'infrastructures dans les pays émergents,  l'épargne mondiale est orientée vers les placements à court-terme, dans ce qu'on peut appeler une « tyrannie de la liquidité » qui empêche de plus en plus le système financier de jouer son rôle de transformation des dépôts à court-terme en financements à long-terme.

Le second est l'interdépendance de différents espaces qui n'ont pas (encore) su mettre en place des outils de gouvernance appropriés pour traiter les problèmes à une échelle pertinente. Au-delà de la coïncidence troublante des différentes crises, on ne peut, en effet, être que saisi par leur caractère global : pour la première fois sans doute dans notre Histoire, quelques actions localisées ont des répercussions « systémiques », dans une sorte de gigantesque « effet papillon ». Malgré l'échelle et la nature globale de ces crises, les solutions proposées sont locales ou au mieux régionales, or les biens publics mondiaux (BPM) ne peuvent être gérés que par l'ensemble de la communauté internationale, selon un principe de subsidiarité qui relève du simple bon sens.

Créer un fonds souverain global

Les grandes avancées dans la gouvernance mondiale, lors du dernier siècle, provenaient toutes d'une réponse à une menace internationale majeure. Malgré leurs limites, des institutions clés comme l'ONU, l'OMS, la Banque Mondiale et le FMI ont vu le jour. Il est donc temps de faire du 21ème siècle celui de la mise en place d'une gouvernance financière globale en créant une nouvelle institution qui permettrait à la fois de répondre aux besoins de financements longs et, d'engendrer un embryon de gouvernance financière mondiale.

Ainsi, nous proposons la création d'un fonds souverain global, le Sustainable World Fund (SWF), axé sur les biens publics mondiaux. Ce fonds serait détenu à parité entre les pays émergents et les pays développés, agissant comme investisseur intergénérationnel.

Financer les besoins à long-terme

Aujourd'hui, alors que moins de 10% des investissements sont de long-terme (World Economic Forum 2011), les besoins de capitaux longs sont très élevés : plus de 100 000 milliards de dollars sont nécessaires d'ici 2050 pour assurer la transition vers l'économie verte et financer les infrastructures (OCDE 2008, AIE 2009).

Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a ainsi estimé que les coûts globaux de l'adaptation au changement climatique peuvent atteindre jusqu'à 1 300 milliards de dollars d'investissements annuels . Ceux-ci représentent un dixième de l'investissement total mondial annuel.

Dans les pays émergents, il manque près de 500 milliards de dollars de financements annuels , pour les seules infrastructures. L'été dernier, près de 600 millions de personnes ont ainsi été privées d'électricité en Inde, illustrant que sans infrastructures adéquates, l'économie ne peut fonctionner.

L'économie verte menacée

Dans les pays développés, les sources de financement traditionnelles se tarissent en raison des niveaux de dettes publiques, de la crise, des déficits et des contraintes réglementaires pesant sur les institutions financières. Pourtant l'Union Européenne doit investir près de 2 800 milliards de dollars, en infrastructures, sur la prochaine décennie pour rester compétitive (Commission Européenne 2011). Quant aux Etats-Unis, ce sont quelques 3 600 milliards de dollars de dépenses en infrastructures (dont près de la moitié n'est pas budgétée) qui doivent être réalisées d'ici 2020.

Le financement des infrastructures et l'évolution vers l'économie verte sont ainsi menacés. Les pays développés et les pays émergents gagneraient à coopérer, plutôt que d'entrer en concurrence, pour assurer la gestion de ces biens publics mondiaux (BPM). Afin d'illustrer les bénéfices de la coopération, combler le besoin de financement en infrastructures de 500 milliards de dollars dans les pays émergents permettrait de créer entre 1 et 3 millions d'emplois dans les pays de l'OCDE (Banque Mondiale 2012).

Cette coopération passe par la création d'un outil de financement durable et paritaire, le SWF. Elle constituerait un premier pas dans la réforme de la gouvernance mondiale.

Développer un embryon de gouvernance financière mondiale

Le fonds souverain durable mondial, loin de concurrencer les institutions existantes, aura pour objectif de les compléter pour pallier les insuffisances constatées.

Au plan international, les institutions existantes, type Banque Mondiale, ne reflètent plus le poids réels des différents pôles économiques. Le Président de la Banque Mondiale est depuis toujours américain et les pays du G7 disposent de 42% des droits de vote alors qu'ils ne détiennent que 13% des réserves de change mondiales. A l'inverse, les pays dits BRICS, disposent de 12% des droits de vote et 42% des réserves de change. Comment, dès lors, assurer le financement des BPM nécessitant la coopération et l'adhésion de l'ensemble des Etats ?

Au plan national, les Banques Centrales disposent d'un avantage majeur : la création monétaire. Les liquidités créées massivement par ces dernières, au lieu de s'investir à long-terme, préfèrent les horizons courts et moins risqués (voire des dépôts… à la banque centrale !). Certains Etats, pourtant très endettés, ont ainsi réalisé des emprunts sur les marchés financiers à des taux négatifs.

La réorientation du financement vers les biens publics mondiaux nécessite la mise en place d'outils de financement innovants, axés sur la prospérité partagée et un environnement préservé.

Des moyens financiers à la hauteur des enjeux

A sa création, le FMI représentait environ 5% du PIB mondial. Aujourd'hui, il représente moins de 1,5% des revenus mondiaux. La taille du fonds souverain mondial doit être suffisamment importante, entre 500 et 1 000 milliards de dollars, pour satisfaire les besoins de capitaux de long terme. Son financement serait assuré par les puissances émergentes, via leurs fonds souverains ou l'utilisation de leurs réserves de change ; ainsi que par les banques centrales occidentales.

Une taxe globale d'un niveau raisonnable (par exemple, sur les produits dérivés) pourrait également abonder ce fonds. Enfin, les institutions internationales existantes (Banque Mondiale, Banque Européenne d'Investissement, etc.) seraient représentées dans sa Gouvernance pour assurer la coordination de leurs interventions.

Exigeons l'impossible

Soyons réalistes, la création d'un fonds souverain mondial ne sera pas aisée. Les égoïsmes nationaux subsisteront et les « agendas » des différentes nations continueront à diverger. Les enjeux de gouvernance du fonds et de coordination avec les institutions existantes sont importants et doivent être pris en considération avant même d'envisager sa création.

Exigeons l'impossible, réformer la gouvernance financière mondiale doit partir de la notion de bien public mondial. De la même façon que les cartes pré-coperniciennes permettaient de se repérer dans un monde européen fini mais étaient caduques dans le monde ouvert des grands explorateurs, il nous faut trouver aujourd'hui les instruments de navigation adaptés à un environnement global. Nécessité faisant loi, cette réforme n'est plus un luxe mais un besoin vital. Tous les pays y gagneraient. Tous les pays doivent y contribuer. La France pourrait quant à elle, grâce à la coordination du lancement d'un tel fonds, être le centre d'excellence mondial du capitalisme patient et de l'investissement de long-terme.

 

*Abdeldjellil Bouzidi est économiste et enseignant à l'Université Sorbonne-Nouvelle Paris III. Il est également directeur-fondateur de la société de conseil Emena Advisory. Abderahmane Fodil est Responsable des Investissements (Chief Investment Officer) de Global Investment Holding Company

Ils sont tous deux également membres et/ou co-fondateurs de plusieurs cercles de réflexion.

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