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A quoi sacrifie-t-on tant de vies sur les routes?

Photo de Ivan Best

Jehanne Collard

Publié le 14 mars 2016 à 10:03 - Mis à jour le 14 mars 2016 à 19:28

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Si la lutte contre le terrorisme est évidemment importante, il faut remettre des policiers et gendarmes sur les routes, pour faire redescendre la mortalité routière. Les responsables politiques ont-ils si peur des automobilistes-électeurs? Par Jehanne Collard, avocate spécialisée dans la défense des victimes de la route.

Deux cent cinquante neuf personnes ont trouvé la mort sur les routes de France en février. Ces victimes viennent s'ajouter aux 233 morts de janvier, aux 3.464 morts de l'année 2015. Cette atroce arithmétique a-t-elle encore le pouvoir de nous interpeller ? A mesurer le silence qui entoure toutes ces vies perdues, on peut en douter.
Ni le ministre de l'intérieur, ni le premier ministre ne viendront commenter la courbe fatale de l'insécurité routière. Personne ne viendra souligner que la mortalité a bondi de 8,4 % en regard de février 2015 qui était déjà une très mauvaise année. On préfère invoquer l'hiver, le mauvais temps, l'accident de car de Rochefort. Tout plutôt que la vérité.

Tous les indicateurs au rouge

La vérité c'est que tous les indicateurs sont au rouge. Depuis le début de l'année, le nombre des blessés légers comme celui des personnes hospitalisées augmentent. Le nombre d'accidents corporels également.. La vérité, c'est que les conducteurs français ne respectent plus les règles élémentaires de sécurité et que toutes les infractions augmentent : excès de vitesse, alcool, drogue et téléphone au volant.
Ni le ministre de l'intérieur, ni le premier ministre ne viendront nous expliquer cette augmentation continue de la délinquance routière depuis deux ans. Car l'analyse est aussi simple que dérangeante. Disons la vérité crûment : policiers et gendarmes ne sont plus sur le bord des routes. Ils ont aujourd'hui d'autres priorités. Les automobilistes s'en aperçoivent. Ils savent que leurs excès ont moins de chances d'être contrôlés et sanctionnés. Ils savent que les mesures annoncées par le gouvernement l'an dernier resteront lettres mortes.

Les radars ne peuvent pas tout

Les pouvoirs publics tentent de masquer cette réalité en annonçant l'implantation de nouveaux radars. Certes, les radars sauvent des vies, contrairement à ce que soutiennent les négationnistes des revues automobiles ou des lobbies de l'excès de vitesse. Mais les radars ne peuvent pas tout. Ils restent impuissants face à la drogue, l'alcool, le téléphone au volant.

Chacun sait que la dérive des comportements au volant ne peut être combattue que par le renforcement des contrôles et la certitude des sanctions. Chacun sait que la création d'une police de la route, à l'instar des Etats Unis qui l'ont compris des les années 1930, permettrait de sauver des centaines de vies. Et pourtant, pas un membre du gouvernement, pas un responsable politique ne le propose.

Lutte contre le terrorisme ou contre l'insécurité routière?

Pourquoi ne pas dire tout haut la vérité qui se murmure tout bas ? Sauver la vie de nos enfants, de nos proches sur la route coûterait trop cher en ces temps de disette budgétaire. Mais combien au juste ? Et quel prix nos responsables politiques donnent-il à notre sécurité routière ? Quelle valeur accordent-ils à la vie de nos enfants ? On vient de consacrer 28 millions d'euros au recrutement de 900 policiers et gendarmes afin de lutter contre le terrorisme. On peut en déduire qu'à la louche, le recrutement de 50 policiers et gendarmes par département pour esquisser une police de la route dotée d'objectifs précis et de moyens conséquents, atteindrait sans doute les 200 millions d'euros. C'est une dépense conséquente.
Et pourtant les études officiellement publiées par les pouvoirs publics établissent que chaque mort sur la route coûte à la nation près de 1,3 millions d'euros. Le coût global de l'insécurité routière s'établirait à plus de neuf milliards d'euros par an. Même en raisonnant comme de vulgaires comptables, sauver des milliers de vies sur la route serait, pour le pays, une affaire rentable.

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Ne pas fâcher l'électeur automobiliste

Alors pourquoi ce silence de tous les responsables politiques devant une solution qui a déjà fait ses preuves ailleurs ? On l'a compris : le problème de la sécurité routière est d'abord un problème politique. Les gouvernants comme ceux qui briguent leur place ne veulent rien faire qui puisse fâcher, à court terme, l'électeur automobiliste. On sacrifie des vies non aux millions d'euros mais à des bulletins de vote. Au mépris de l'intérêt général et de la sécurité de tous.
Cette lamentable équation politicienne continuera de paralyser toute action tant que l'opinion publique ne prendra pas fait et cause pour la sécurité routière. Ce gouvernement, comme tant d'autres, ne réagit que devant l'émotion populaire. Je sais ce qu'il me reste à faire pour ne pas pleurer chaque mois, de tristesse et de rage, devant l'augmentation du nombre de victimes de la route.

Je sais que la colère et l'incompréhension grandissent parmi les proches des victimes, dans les familles brisées par l'accident, chez les médecins, les professionnels de santé qui côtoient quotidiennement toutes ces souffrances, chez tous ceux qui tremblent pour leurs enfants, leurs parents. Nous nous retrouverons bientôt dans la rue, sous les fenêtres du pouvoir. Pour demander à quoi servira de gagner la guerre contre le terrorisme si nous perdons chaque jour, sur la route, ceux que nous aimons. Pour exiger qu'on ne fasse de distinction entre les victimes ni entre les dangers mortels qui nous menacent. Pour espérer qu'on montre, contre le fléau de la délinquance routière, autant de courage et de détermination que sur les autres enjeux de notre sécurité.

Jehanne COLLARD
Avocate spécialisée dans la défense des victimes de la route.

Jehanne Collard

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