L'immobilité, un facteur de croissance territoriale sous-estimé

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Aurélie Luttrin, présidente de Nomolex Performance.
Aurélie Luttrin, présidente de Nomolex Performance. (Crédits : DR)
IDÉE. Plans de mobilité, schémas directeurs des transports et déplacements, construction de nouvelles lignes de métros, de tramways, de bus, aménagement de voies cyclables, la mobilité est au cœur des politiques territoriales. Par Aurélie Luttrin, présidente de Nomolex Performance(*).

Plans de mobilité, schémas directeurs des transports et déplacements, construction de nouvelles lignes de métros, de tramways, de bus, aménagement de voies cyclables, la mobilité est au cœur des politiques territoriales.

Et pour cause, elle constitue l'une des préoccupations majeures des Français qui passent en moyenne 10 h par semaine dans les transports (Enquête nationale Mobilités et modes de vie 01/12/2018 - 01/03/2020 Forum Vies mobiles).

Lire aussi : "Nous faisons comme si le trajet domicile-travail était le seul sujet", Sylvie Landriève


Mais pour quelle efficacité ?

Le cycle infernal de la mobilité à tout prix

L'UTP (l'Union des transports publics) est formelle : les modes de transports traditionnels ne suffiront pas à répondre à la demande de mobilité, qui va « doubler d'ici à 2050 », ni à assurer la desserte de toutes les zones périphériques.

A Paris, par exemple, nous assistons, en raison de l'augmentation continue du prix de l'immobilier à un exode de plus en plus important.

Lire aussi : "Nous n'avons plus le choix, il faut organiser la démobilité" (Christophe Najdovski, Paris)

Ce flux migratoire provoque une recrudescence des trajets petite /grande couronne - capitale, une dégradation des conditions de transport en raison de la saturation des transports en commun et des axes routiers malgré la baisse du nombre de véhicules circulant et malgré les politiques de la Ville pour encourager le report modal sur des mobilités douces.

Nombreuses sont les agglomérations de plus de 100 000 habitants qui connaissent leurs bouchons pendulaires liés au trajet domicile/travail qui perdurent en dépit de leurs efforts en matière de solutions multimodales (covoiturage, développement des transports en commun, des parkings-relais...).

Dans les zones moins urbanisées, c'est l'absence d'alternative à la voiture qui se fait sentir et constitue la première revendication des populations.

Un changement de paradigme nécessaire

Face à ce cycle infernal, ne faudrait-il pas changer de paradigme au risque pour les collectivités de devenir les Sisyphe des temps modernes ?

Au lieu de vouloir proposer toujours plus de transports en commun sans pour autant satisfaire tous les besoins de la population ne faudrait-il agir pour diminuer la demande en matière de transports (individuels ou en commun) ?

Au lieu de promouvoir la mobilité à tout prix ne faudrait-il pas envisager l'immobilité comme un moyen (parmi d'autres) de réguler la demande et d'améliorer le service de transports existant ?

Le domicile comme nouveau lieu de production territoriale

Et si le télétravail ou le travail dans un tiers-lieu à proximité immédiate du domicile étaient des solutions viables initiant un cercle plus vertueux que le cercle de la mobilité à tout prix ?

Lire aussi : En région parisienne, le coworking entre en gare


Attention, il serait illusoire de voir dans le télétravail ou le travail dans un tiers-lieu la solution miracle qui va régler tous les problèmes de transports. En revanche, penser le télétravail comme un outil de politique territoriale, parmi d'autres peut régler certaines difficultés locales.

39 % des trajets sont des trajets domicile-travail. Dans certaines communes, 60 % des habitants travaillent dans le tertiaire et peuvent pour tout ou partie avoir recours au travail à distance.

Dans les zones rurales, le télétravail peut aussi permettre à certaines personnes coupées de tout mode de transport de trouver un emploi.

De la mobilité physique nous passons à la mobilité virtuelle.

L'efficacité de l'immobilité comme vecteur de croissance territoriale ne sera effective que si certaines conditions sont respectées.

Une réussite qui passe par une définition des besoins précise

Chaque maire devra être en capacité de connaître les besoins de ses concitoyens. Curieusement, les données ne sont pas mutualisées par les administrations et encore trop peu de maires ont une photographie précise de leur population. Il va donc falloir initier une opération de centralisation et d'exploitation des données pour connaître la population et établir les services en adéquation avec ses besoins.

Refonte du management et co-construction avec les employeurs

Une fois les besoins identifiés, va s'initier un long processus de co-organisation du télétravail des salarié.es avec les employeurs. Avec le confinement, bon nombre de collaborateurs se sont rendus compte de la possibilité de faire à distance de nombreuses tâches.

Grâce aux outils de visioconférence, finis les déplacements inutiles ou chronophages.

Rester chez soi aura permis de changer les critères erronés de la compétence ou de la productivité. Trop souvent les managers confondent présentéisme et compétence. Trop souvent la méfiance envers les équipes règne à partir du moment où elles ne sont plus dans le champ visuel.

C'est donc tout un management qu'il va falloir repenser pour gagner en productivité et en bien-être au travail car les générations futures ne sont pas prêtes à supporter certaines méthodes archaïques et décorrélées de tout critère d'efficacité.

Pour les maires, une population qui limite ses déplacements pendulaires est une population qui pollue moins et qui va consommer localement. Ce sera alors l'occasion de repenser l'attractivité des centres-villes et l'offre locale pour des salarié(e)s en quête de sens et de bien-être au travail.

Des infrastructures et des outils à adapter

Encore faut-il que les infrastructures et les réseaux suivent ! Les zones blanches ne doivent plus avoir droit de cité à l'ère de la quatrième révolution industrielle !

Connaissance des besoins de sa population, fédération des employeurs, changement en profondeur du management, renforcement des infrastructures et choix pertinent des outils de dématérialisation tels sont les ingrédients pour garantir les effets positifs du télétravail comme vecteur de croissance territoriale.

A l'aube du déconfinement, l'immobilité ne sera pas synonyme d'immobilisme. L'immobilité sera le symbole d'une ville durable et responsable !

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(*) Nomolex Performance se définit comme "une société de conseil et un réseau d'experts pluridisciplinaires pour assister les personnes publiques (Etat, collectivités territoriales, établissements publics) dans la construction du territoire intelligent"..

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Commentaires
a écrit le 19/05/2020 à 17:24 :
Slow must go on

Et les franciliens n'auront plus le bonheur de se faire 3 heures de transport par jour subventionnées par le reste de la nation. Les pauvres.
a écrit le 18/05/2020 à 13:49 :
Il est important de rappeler l'évidence que le télétravail est la principale solution aux problèmes de la société actuelle. En revanche, on peut trouver maladroite l'image des "zones blanches qui ne doivent plus avoir droit de cité", car ces zones sont déjà hors des villes …
Dans mon coin de Bretagne, une des 3 plus mal connectées de France, les promesses d'Orange ne sont pas tenue.
Quant aux promesses du gouvernement, elles seront caduques dans 6 mois. Avec la fibre on nous rejoue la farce des masques anti-virus : une multiplicité de décideurs rémunérés pour tout brouiller et arriver à un désastre.
Pourquoi se contenter de foirer au niveau national quand on peut aussi foirer aux niveaux local et régional ? L'important n'est pas de travailler, c'est de créer des emplois d'inutilité publique.
a écrit le 18/05/2020 à 13:12 :
Article intelligent et novateur. Je voudrais rajouter une chose : La politique d'indemnisation généreuse par l'état et les entreprises des frais de transports n'a fait qu'aggraver ce problème sur le long terme, en encourageant toujours plus les gens à s'éloigner de leur entreprise (Et inversement). L'uniformisation du tarif du Pass Navigo, quelle que soit la zone, en est le dernier exemple. Cette politique absurde d'égalitarisme à tout prix finit petit à petit dans une impasse.
a écrit le 18/05/2020 à 9:31 :
Le télétravail est la meilleure des méthodes dans le cas où le salarié est motivé à bosser, maintenant il faut le penser afin qu'il ne coûte rien à celui-ci afin qu'il soit gagnant à 100% de cette méthode, donc téléphone, ordinateur voir voiture de fonction personnels et prime pour les frais divers.

On pourrait prendre le problème autrement, faire faire des centaines de kilomètres aux salariés, qui leur coûtent un bras sans parler des risques sur la route, tout le monde y est perdant donc à quoi cela sert finalement ? Je vois mal quels salariés peuvent être contre, sauf ceux qui connaissent bien leur métier et les problèmes suscités sinon c'est un réel progrès.

Ensuite le manager incompétent car planqué là par papa et maman lui doit paniquer de ne pas avoir les gens sur lesquels il expulse ses ressentiments sous la main c'est une réalité, ce qui augmentera d'autant la compétitivité des salariés permettant d'éliminer ces postes de direction plus nuisibles qu'utiles.

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