La réglementation bancaire a-t-elle sauvé Deutsche Bank ?

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Dans ce dossier, il semblerait que les fondamentaux prudentiels de la banque allemande n'aient jamais été remis en question.
Dans ce dossier, il semblerait que les fondamentaux prudentiels de la banque allemande n'aient jamais été remis en question. (Crédits : KAI PFAFFENBACH)
Contrainte par la règlementation européenne, la Deutsche Bank affiche des réserves de liquidité qui lui permettent d'amortir les crises. Mais c'est l'ensemble de son "business model", fondé sur la spéculation, qui est en cause. Par Adrien Aubert, senior manager, Vertuo Conseil (Groupe Square).

Le spectre d'un Lehman Brothers à l'Européenne semble s'éloigner : l'amende négociée avec le département américain de la justice est trois fois moins élevée que lors des premières annonces et le cours de son action a repris quelques couleurs. Même si tout reste à (re-)faire - à commencer par renouer avec des profits structurels - Deutsche Bank a été sauvée de justesse. Merci qui ?

Dans ce dossier, il semblerait que les fondamentaux prudentiels de la banque allemande n'aient jamais été remis en question. D'une part, son niveau de capital est toujours resté conforme aux standards Bâle III en vigueur. Il a bien sûr été écorné lors des stress tests menés par l'Autorité Bancaire Européenne début 2016 et il n'a eu de cesse de se dégrader depuis 2012 passant de 15,3% fin 2012 à 11,1% fin 2015, mais sans pour autant franchir la ligne rouge - des niveaux élevés jamais atteints par la firme américaine. D'autre part, sur le plan de la liquidité, avec des réserves 6 fois supérieures à celles dont disposait Lehman Brothers au moment de sa mise en faillite, et encore une fois conformes aux ratios en vigueur sous situation de stress(Liquidity Coverage Ratio), il n'a jamais été question pour le fleuron financier allemand d'échouer à régler un appel de marge ou déboucler une opération.

Coussins amortisseurs

De ce strict point de vue, il est indéniable que les derniers standards prudentiels ont joué leur rôle de coussins amortisseurs, en imposant des planchers de capitaux et de réserves de liquidités très nettement supérieurs à ceux qui se pratiquaient dans les années 2000. Est-ce que ces coussins expliquent à eux seuls la survie de l'établissement ? Certainement pas : la régulation s'intéresse à une photographique statique, moins aux tendances et aux évolutions telles que guettées par les places financières, déjà alertées par le manque structurel de rentabilité et par une triple implication dans des manipulations de marché (emprunts d'État en Italie, métaux précieux et immobilier aux États-Unis).

Des manquements graves aux règles base de la conformité, qui tel un déclic pourraient bien servir à poser de nouvelles bases assainies dans la gouvernance et dans la définition de la stratégie de la banque. L'industrie a déjà connu récemment des électrochocs de ce type, notamment en France avec BNP Paribas qui désormais se veut, après ses déboires avec une justice américaine décidément très zélée avec la concurrence internationale, vertueuse et exemplaire en faisant de la conformité réglementaire un leitmotiv voire même un vecteur stratégique de communication.

Un système bancaire toujours fragile et sous pression

En réalité, le cas Deutsche Bank pourrait bien n'être que la partie émergée de l'iceberg. Mario Draghi le confirmait début septembre, le système bancaire demeure fragile, particulièrement en Europe du Sud et en Allemagne. Car, bien que le lobbying bancaire œuvre à la protection de l'industrie, il est capital de garder en tête que le secteur est en pleine mutation et doit aller de l'avant pour demeurer compétitif sur la scène internationale. Entre le renforcement de la supervision bancaire sous la houlette de la BCE et de ses équipes de surveillance rapprochée (les Joint Supervision Team), la persistance des taux bas voire négatifs issus du Quantitative Easing de la BCE, la faible demande des ménages et des entreprises pour le crédit ou encore la montée en puissance d'acteurs technologiques tels que les Fintechs, le secteur bancaire est sous forte pression pour adapter son modèle économique et son organisation. Or, quand la transition de tout un secteur s'opère, les marchés financiers ne sont pas les derniers à ausculter la façon dont ses acteurs bancaires ont choisi (ou pas) de se transformer et donc de performer... Et Deutsche Bank semble l'avoir redécouvert à ses dépens.

La déroute du business model spéculatif de la Deutsche Bank

Il serait tentant de retenir que, une fois de plus, les marchés conservent nettement plus de pouvoirs et d'influence que les autorités et leur arsenal réglementaire. Cet épisode allemand risque donc de laisser des traces dans l'appréhension des prochains textes prudentiels. Car c'est bien en ce moment même que se joue le calibrage des futures règles dites Bâle IV attendues par le Parlement Européen pour la fin de la décennie, avec à la clef une révision complète des mesures de risque de crédit, de contrepartie et de marché, révision qui pourrait renforcer une fois de plus les exigences minimales en termes de solvabilité et de liquidité, au risque de pénaliser le financement de l'économie réelle comme l'a souligné mi-juillet le conseil Ecofin de l'Union Européenne. A tort ou à raison ? La déroute complète du business model spéculatif de la Deutsche Bank ne laisse pas vraiment de doute.

Adrien Aubert

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