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Le marché de l'art en quête de transparence

Philippe Mabille

Publié le 02 mars 2020 à 09:14 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 22:49

Salvator Mundi

Salvator Mundi

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ANALYSE. Les cotes de certaines œuvres d'art atteignent des niveaux vertigineux. Pourtant, l'ensemble du marché stagne depuis plusieurs années en dépit d'une explosion des très hauts revenus. Le problème est que ce commerce extrêmement dérégulé est plutôt opaque. Fraudes, malversations et cas de blanchiment d'argent se multiplient. Il est temps d'assainir ! Par Daniel Vigneron, journaliste spécialisé dans les questions internationales, fondateur du site myeurop.info (*).

450 millions de dollars. C'est le prix faramineux atteint, le 15 novembre 2017 à New York, lors d'une vente aux enchères organisée par Christie's, par le tableau de Léonard de Vinci « Salvator Mundi ». Un record absolu pour une œuvre d'art, venant après les 300 millions obtenus en septembre 2015, lors d'une transaction privée, pour « Interchange » du peintre d'origine néerlandaise Willem de Kooning et les 250 millions qu'auraient versé en avril 2011 les Musées du Qatar pour l'acquisition d'une des versions des « joueurs de cartes » de Paul Cézanne.

Mais le plus renversant, à propos du « Salvator Mundi », est que l'authenticité de cette œuvre est vivement contestée par plusieurs experts internationaux. Depuis sa vente - réalisée dit-on par un intermédiaire pour le compte du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman -, le tableau n'a d'ailleurs plus jamais été vu alors, ni au Louvre d'Abu Dhabi où il devait être exposé, ni au Musée du Louvre de Paris qui était censé le produire à l'occasion de la dernière exposition Vinci.

Le marché de l'art est-il donc devenu fou ? On serait tenté de le penser à voir cette spéculation effrénée sur les joyaux de l'art ancien ou contemporain. Pourtant, contre toute attente, les performances de ce marché qui reste un des moins régulé du monde sont plutôt décevantes. Ainsi, le total des ventes réalisées par les grandes maisons d'enchère ou à l'occasion de transactions privées ne s'est accru que de 9% de 2008 à 2018, passant de 62 à 67,4 milliards de dollars.

Etonnante stagnation

Bien sûr, la crise financière est passée par là, entrainant en 2009 un recul de 36% du montant des transactions. Mais, dès 2011, le marché dépassait son record de 2008. Depuis, il plafonne irrémédiablement à l'intérieur d'une fourchette de 64/68 milliards. Une stagnation étonnante, quand on sait que, depuis 2011, le PIB nominal des Etats-Unis s'est accru de 32%, que l'indice Dow Jones de Wall Street a plus que doublé de même qu'a doublé, sur une décennie, le patrimoine des personnes les plus fortunées du monde...

La stagnation du marché de l'art est donc une énigme. Mais peut-être, comme nous y invite le dernier « art&finance report » de Deloitte, faut-il y voir la conséquence du manque de transparence qui prévaut sur ce marché où la régulation reste encore de nos jours une des plus légères du monde. Si l'on en croit un récent numéro de « Finance et développement », le magazine en ligne du Fonds monétaire international (FMI), l'équivalent de près de 10% du marché global - 6 milliards de dollars - relève du marché noir de l'art et de pratiques frauduleuses. Il faut dire que dans le monde de l'art, l'anonymat est la règle et les transactions en cash échappent à tout contrôle. Un bonheur pour tous ceux qui cherchent à recycler de l'argent sale ou même à financer le terrorisme !

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Multiplication des scandales

Depuis quelques années, les scandales se multiplient. A commencer justement par celui du « Salvator Mundi » de Vinci qui avait été acheté en 2013 par le magnat russe Dmitri Rybolovlev (propriétaire, entre autres, de l'AS Monaco) au marchand d'art suisse Yves Bouvier par l'entremise de la prestigieuse maison d'enchères Sotheby's. Le prix payé alors par l'affairiste russe - 127,5 millions de dollars - s'est trouvé excéder de 47 millions de dollars le prix payé par Bouvier, surfacturation gigantesque par rapport à la commission de 1 à 2% qu'il était, selon Dmitri Rybolovlev, censé percevoir. Le Russe, qui estime à un milliard de dollars au total les surfacturations dont il a été victime de la part d'Yves Bouvier (pour l'achat par son intermédiaire de 38 œuvres de maitres), a attaqué Sotheby's en justice et lui réclame 380 millions de dommages et intérêts. Ce n'est pas un hasard si l'oligarque a revendu 4 ans plus tard la fameuse toile par l'intermédiaire de Christie's, le grand concurrent de Sotheby's...

On ne compte plus les condamnations de marchands d'arts pour escroquerie (comme les quatre ans de prison qui ont frappé l'an dernier le marchand d'art londonien Timothy Sammons) ou pour faux certificats (ce qui a valu au Berlinois Michael Schultz d'être arrêté). Paradoxalement, ces affaires retentissantes ont pour effet d'enclencher un cercle vicieux : le prix des œuvres dont la garantie d'origine est incontestable s'envolent. Et les niveaux atteints sont autant d'incitations au développement de la fraude et les faussaires les plus habiles - que ce soit en matière d'antiquités chinoises, de meubles ou de tableaux de maitres anciens ou modernes - font florès. Un exemple: Sotheby's a dû rembourser en 2016 plus de dix millions de dollars pour une toile finalement fausse du maitre hollandais Frans Hals.

Terreau extrêmement fertile

Parallèlement, la financiarisation du marché de l'art a trouvé depuis le début du siècle un terreau extrêmement fertile. Celui des « ports francs », entrepôts ultra-sécurisés dont Yves Bouvier est considéré comme le « roi », en en ayant ouvert de nombreux à travers le monde. Des milliers d'œuvres y sont non seulement entreposées, mais exposées et vendues à l'intérieur de ces zones à « fiscalité suspendue ». Tout le monde y trouve son compte, à la fois les Musées qui y puisent ainsi, comme dans un vivier, les œuvres qu'ils souhaitent exposer et les propriétaires qui peuvent faire monter la notoriété et donc la cote de leurs biens. Selon les pays, la transparence est plus ou moins réduite, permettant aux intervenants de choisir leur port franc en fonction du degré d'illicéité de leurs trésors ! Mais attention, prévient Sandrine Giroud, avocate associée au cabinet suisse Lalive, « les ports francs ne sont pas une zone de non-droit, ce ne sont pas des intermédiaires financiers et ils sont tenus de vérifier la propriété des œuvres ».

Sandrine Giroud est membre de la task force de la RAM (« Responsible Art Market »), une association suisse lancée en 2017 et réunissant les représentants de sociétés d'enchères, marchands d'arts, experts et juristes. Une organisation dont l'objectif est de promouvoir les meilleures pratiques susceptibles d'assainir le marché. « C'est l'étape d'avant une véritable auto-régulation de la profession », note l'avocate suisse.

Renforcement des législations

Si la législation suisse reste encore assez laxiste - on peut toujours, dans la Confédération, acquérir en cash un objet jusqu'à 100.000 francs (94.000 euros), ce qui laisse de la marge..., les pouvoirs publics de plusieurs pays se penchent depuis deux décennies sur cet univers sulfureux de l'art. Des législations ont été renforcées. En France, les galeries doivent prouver la provenance des œuvres et contrôler l'identité des propriétaires. Au Royaume-Uni, les participants au marché de l'art doivent s'enregistrer auprès du fisc et même recourir à des « responsables anti-blanchiment ». Dans le même temps, les autorités régulatrices des deux grands marchés occidentaux que sont l'Union européenne et les Etats-Unis se sont mobilisées.

Outre-Altantique, le Congrès se penche depuis bientôt deux ans sur un amendement à la loi sur le secret bancaire au nom très explicite : l' « Illicit Art and Antiquities Trafficking Prevention Act ». Mais les discussions s'éternisent sur un texte qui prévoit d'imposer aux marchands de mettre en place des programmes anti-blanchiment, de garder les traces de toute transaction en cash tout en rendant obligatoire la déclaration au fisc de toute opération supérieure à 10.000 dollars.

Blanchiment d'argent

Ces dispositions font écho à la cinquième directive européenne sur le blanchiment d'argent qui s'applique depuis 2020 aux courtiers et intermédiaires dans le domaine de l'art. Le champ de la directive est désormais étendu à toutes les transactions « artistiques » supérieures à 10.000 euros et oblige les professionnels à examiner les objectifs et finalités des opérations inhabituellement complexes et secrètes.

Quel sera l'impact effectif de ces dispositions ? Leur application laisse encore à désirer et, pour Sandrine Giroud, « le problème réside dans la mise en œuvre insuffisante des poursuites qui permettraient d'établir un vrai référentiel ». Sur un marché de plus en plus financiarisé où les gens aiment prendre des risques, il appartient donc tout autant aux intervenants qu'aux régulateurs d'imposer la transparence et la traçabilité.

Philippe Mabille

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