Le nazisme, inspirateur du management moderne

CA A DU SENS. Les travaux de l’historien Johann Chapoutot publiés dans « Libres d’obéir » (nrf essais Gallimard » font la glaçante démonstration que les théories nazies ont infusé l’organisation du travail et le management modernes. Cette correspondance, un homme l’incarne : l’ancien général de la SS Reinhard Höhn, fondateur dans les années 1950 d’un institut du management qui jusqu’en 2000 dispensera ses méthodes à 700 000 cadres des plus grands groupes industriels. Et une réalité la consacre : celle des injonctions et des doctrines consubstantielles du libéralisme contemporain. Lesquelles réduisent l’individu à un capital humain, sa fonction à être productif, son devoir à être performant. Sa responsabilité à être toujours plus rentable. Les dispositifs que des groupes de protection sociale proposent à leurs entreprises-clientes d’appliquer aux salariés afin d’« améliorer la performance et la productivité » en sont l’ – embarrassante – illustration.

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Johann Chapoutot.
Johann Chapoutot. (Crédits : DR)

« Avec le nouveau diagnostic potentiel humain, révélez tout le potentiel de votre entreprise ». Un diagnostic « scientifique - nous mesurons scientifiquement le niveau d'énergie des salariés -, complet, et concret - vous identifiez les actions prioritaires pour maximiser l'énergie de vos équipes ». Ainsi, pendant le mois de septembre, s'étalait en pleine page de la presse nationale la communication d'Harmonie mutuelle. Qui faisait écho à celle de son concurrent Malakoff Humanis. Sur le site de ce dernier est promue la « démarche Diagnostic et protection du capital humain », destinée à « améliorer la performance des entreprises clientes, (...) avec plus d'efficacité et de motivation ». D'où vient le malaise à la lecture de ces slogans ? D'abord, de questions qui se télescopent. Ensuite d'un choc, celui d'une lecture concomitante qui les éclaire d'un prisme - très - inconfortable et embarrassant.

Instrumentalisation

« Qui » est le client prioritaire des groupes de protection sociale (GPS) ? Les salariés - qui cotisent et sont censés être les bénéficiaires - ou les employeurs - qui, il est vrai, souscrivent les contrats... ? Un GPS a-t-il pour vocation d'armer l'employeur d'outils pour « mesurer scientifiquement le niveau d'énergie des salariés », pour « maximiser » cette énergie, pour juguler « l'absentéisme » ? Au final, comme ne s'en cachent même pas les communications des deux poids lourds français, pour « améliorer » la « performance » et la « productivité » des entreprises-clientes ? Comment ne pas soupçonner ces programmes, sous couvert de bienveillance et de bien-être des salariés d'instrumentaliser l'enjeu de santé des collaborateurs au profit de la rentabilité des employeurs ?

Et c'est là que surgit le choc, provoqué par la « rencontre » avec un essai. Ce dernier a pour titre « Libres d'obéir, Le management du nazisme à aujourd'hui », publié en 2020 chez nrf essais Gallimard - une version enrichie est en préparation. Son auteur ? L'historien Johann Chapoutot, professeur d'histoire contemporaine à Sorbonne Université, et plus grand exégète français du nazisme. Sujet que ce Normalien, docteur et agrégé, investigue depuis trente ans. Déjà, à l'âge de 16 ans, c'est sur le thème « Un ou des fascismes dans l'Europe de l'entre-deux-guerres ? » qu'il fut lauréat du concours général d'histoire, avant d'obtenir un an plus tard le premier accessit au concours général... d'allemand.

Le nazi Höhn, « manager de génie »

Cette enquête, factuelle et dépolluée de biais militant, Johann Chapoutot la structure autour d'un homme-pivot : Reinhard Höhn. Ce brillant juriste, « sorte de Joseph Mengele du droit », était un fonctionnaire nazi, sa détermination et son zèle le porteront à la fin de la Seconde Guerre mondiale au grade de général de la SS. N'ayant pas de sang sur les mains, il bénéficiera comme 800 000 autres nazis de la loi d'amnistie du 31 décembre 1949, et une fois revenu à la vie civile, fondera en 1956 à Bad Harzburg l'Académie des cadres, un institut de formation au management. Mais pas n'importe lequel ; au total 700 000 cadres issus des plus célèbres enseignes industrielles viendront se former à ses préceptes. Et ce jusqu'à sa mort, en 2000 - les nécrologies des grands titres de la presse germanique salueront un « manager de génie », un « enseignant de talent », un « infatigable scientifique ». Oui, 2 500 entreprises parmi lesquelles Aldi, BMW, Hoechst, Bayer, Telefunken, Krupp, Esso, Thyssen, Opel, Ford, Colgate, HP enverront leurs managers y parfaire leurs connaissances et leurs pratiques en management et en organisation du travail, dispensées par quelques autres grands hiérarques du Mouvement nazi.

Glaçante duplication

En quoi l'impressionnante fouille, si contre-intuitive, accomplie par l'auteur est-elle aussi remarquable et glaçante ? Parce qu'elle révèle des racines communes, d'indicibles similitudes entre les méthodes incroyablement modernes axiomatisées par les nazis et des doctrines dominantes dans l'entreprise contemporaine, qu'infusent et même imbibent les injonctions libérales anglo-saxonnes - l'Académie des cadres revendiquera pour modèle la Harvard business school ou l'Insead. Quelles sont ces théories d'hier qui fertilisent si furieusement aujourd'hui ? Un mécanisme managérial voué à l'extraction des « ressources humaines » elle-même dévolue à la double obsession d'une « productivité » et d'une « performance » records ; une conception du travail « non autoritaire », l'employé « consentant à son sort dans un véritable espace de liberté et d'autonomie » ; une culture omniprésente de la « communauté » - productive, du peuple, des compagnons, des chefs, etc. - ; une organisation décentralisée, architecturée autour d'objectifs et de missions dictés par la hiérarchie et que les employés exécutent en toute responsabilité - ... et toute culpabilité en cas d'échec - ; une attention soutenue « à l'engagement, à la motivation, à l'implication, au mérite, à la libération des énergies, censés procéder du plaisir de travailler et de la bienveillance de la structure »... Cette idéologie managériale, a-t-on l'impression qu'elle est rédigée en 1939 ou en 2021 ?

Exterminer l'Etat

L'organisation de l'Etat était elle-même révolutionnaire. Obsessionnelle était la détermination des nazis d'éradiquer l'administration d'Etat, cet Etat d'une valeur bien inférieure à la « race » et qui contrariait le principe cardinal du darwinisme social : que meure ce qui doit mourir ! Ainsi, lors du congrès du « Mouvement » - qu'il préférait à « Parti » - à Nuremberg en 1934, Adolf Hitler claqua : « Ce n'est pas l'Etat qui nous donne des ordres, mais nous qui donnons des ordres à l'Etat. Ce n'est pas l'Etat qui nous a créés, mais c'est nous qui créons notre propre Etat ». Et dès lors, à l'administration centrale et bureaucratique il fit substituer une constellation « d'agences », sectorielles, momentanées, autonomes, affectées à la réalisation de missions et placées en rivalité permanente ; cette « lutte de chacun contre tous » synonyme de polycratie irriguait une forme de « darwinisme administratif, spontané et inconscient »... dans une formidable cacophonie, bien éloignée de l'image de rectitude et de fluidité communément associée. Là encore, cette pensée semble murmurer quelque écho contemporain. Les non-productifs, les non-rentables, les non-performants, étaient jugés « indignes de vivre » sous le régime nazi, et la défense des faibles, des vulnérables, de l'égalité et du bien commun était pourchassée ; dans certains camps politiques aujourd'hui, n'entend-on pas parfois une complainte analogue sourdre à propos de « nos » exclus du diktat productiviste ?

« Tout manager est manager de lui-même »

« Les conceptions du commandement et du management développées par Höhn dès les années trente se sont révélées étonnamment congruentes à l'esprit des temps nouveaux : croissance économique du « miracle » éponyme, triomphe de la liberté occidentale », résume Johann Chapoutot (qui interviendra le 27 septembre lors du forum d'idées La Tribune - Une époque formidable https://une-epoque-formidable.fr/ ). Dans le détail, c'est spectaculaire.

En droite ligne de ce qu'il avait conceptualisé lorsqu'il était SS et qu'il développera plus tard avec succès pour le compte des entreprises, Reinhard Höhn avait compris qu'à l'ère des « masses démocratiques, chacun veut être considéré pour ce qu'il est », non pas un « subordonné » mais un « collaborateur », une « personne qui pense et qui agit de manière autonome ». Il avait jugé que l'opposition patrons-ouvriers et la lutte des classes étaient néfastes, et qu'il fallait leur substituer d'autres modèles, notamment la cogestion, à même d'assurer l'essentiel : à l'échelle de l'entreprise, l'autonomie du collaborateur doit conjurer les divisions politiques et sociologiques de la société (riches/pauvres, ouvrier/patron, etc.) et assurer l'unité de « volonté, d'affect et d'action de la communauté productive ». Traduit en langage « RH », cela induit que « tout manager est manager de lui-même », et que l'organisation à laquelle il est lié doit être attentive à son « développement personnel ».

De la liberté à l'aliénation

Rien d'étonnant alors que les grandes théories du juriste nazi assimilent « l'entreprise à une armée ». Et par exemple, observe Johann Chapoutot, « l'injonction, éminemment contradictoire, qui pesait sur l'encadrement de terrain, était d'être libre sans l'être aucunement. Le corolaire était, pour l'officier et le sous-officier de terrain, d'exercer une responsabilité totale, absolue, alors qu'il n'avait décidé de rien. En d'autres termes : la liberté d'obéir, l'obligation de réussir ». La seule liberté résidait dans le choix des moyens, jamais dans celui des fins. Combien de managers dits des strates intermédiaires devraient se retrouver dans cette description...

La réalité de l'oxymorique liberté manipulée, ou ordo-libéralisme, les conceptions modernes de management par objectif et de délégation des responsabilités en sont le théâtre. « Elle est d'une grande perversité », souligne l'historien. En effet, pétrie de « contradictions et de paradoxes », elle repose sur un « mensonge fondamental » et fait dévier l'employé (ou le subordonné) d'une liberté promise vers une aliénation certaine, pour le plus grand confort de la direction qui ne porte plus seule la responsabilité de l'échec potentiel ou avéré. En découlent anxiété, stress, burn out et bore out (démission intérieure), des phénomènes psychosociaux bien connus du XXe siècle.

L'homme de son temps

« Comment faire plus avec moins d'hommes ? Comment faire davantage tout en faisant des économies » : voilà la quadrature du cercle à laquelle le régime nazi était contraint, puisqu'une grande partie des hommes était sous les drapeaux quand le besoin de production - industrielle, militaire, agricole - s'étendait proportionnellement aux conquêtes territoriales. « Comment faire plus avec moins d'hommes » : combien de nervis du capitalisme financier contemporain, de fonds d'investissement, de courtiers en bourse, de professionnels des LBO (leveraged buy-out), d'actionnaires individuels, de conseils en stratégie pensent, conceptualisent, arbitrent, recommandent, agissent fascinés par ce parangon ? Ce cas d'étude illustre l'application contemporaine des préceptes de Reinhard Höhn, mis au service du régime nazi puis adaptés, décennie après décennie, aux évolutions de l'époque de plus en plus libérale, concurrentielle et mondialisée. Et qu'on peut ainsi résumer : être rentable, performant et productif, et s'affirmer dans un univers concurrentiel pour triompher dans le combat pour la vie. Pour ces raisons, il aura été, avant et après 1945, « l'homme de son temps ». Et Johann Chapoutot - qui publie en cette rentrée Le Grand récit (PUF) et Les 100 mots de l'Histoire (Que sais-je ?) - de s'interroger : comment une société politique libérale peut-elle, en 2021, tolérer des pratiques si antagoniques à ses principes fondamentaux ? Et se satisfaire d'une aliénation quasi absolue d'individus chosifiés, réifiés, réduits à un simple facteur travail, à une « pure ressource humaine », à un « capital productif », à un matériau destiné à satisfaire l'exigence de performance, de productivité, de prospérité, et de maximisation des profits exigée des entreprises ?

Evidemment, il serait totalement indécent et honteusement diffamatoire de tisser un lien direct entre les démarches des groupes de protection sociale cités et les doctrines nazies en matière d'organisation et de management. Ce que « dit » simplement la démonstration historique de Johann Chapoutot, c'est que les premières sont l'expression des principes, d'un lexique, d'une finalité symptomatiques du modèle néolibéral contemporain, à l'origine desquels on croise un général de la SS reconverti en icône du management et de l'organisation du travail. C'est tout. Mais c'est déjà beaucoup, pour qui veut disséquer les tourments de notre époque.

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Commentaire 1
à écrit le 18/09/2021 à 10:28
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"Le travail libère" qui était écrit à l'entrée des camps de concentration. Merci beaucoup et bravo c'est tellement rare de lire des paroles aussi intelligentes et une analyse prenant enfin le véritable recul nécessaire. On peut également sortir du ma...

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